Liberté

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Maman de deux filles et grand-mère de deux petites filles, j'aime lire, écrire, jouer du piano, chanter, j'aime l'art et les voyages. J'habite deux régions, la Suisse Romande et la Côte d'Azu  [+]

Image de Automne 19

La théière est encore chaude, les pots de confitures et de miel sont restés ouverts, des serviettes ont été jetées négligemment par terre. Le soleil commence son ascension dans le ciel et tout est redevenu calme. Avant de débarrasser la table, je m’assois un tout petit moment, juste pour sentir l’air frais et l’humidité qui s’évapore. Personne ne peut me voir, ils sont tous occupés à se disputer. Quant au majordome, je suis le dernier de ses soucis, il est actuellement aux petits soins pour nos maîtres. Il ne changera jamais, toujours à se mêler de leurs histoires, de leur tenir la tête pour se faire bien voir.

Moi, je me contente d’observer et de faire le moins de bruit possible. Surtout ne pas me faire remarquer, je veux être invisible. Je ne compte pas être domestique toute ma vie, mais pour le moment, j’ai besoin de cet argent, donc ne pas faire de vagues est mon credo.

Je respire, les couleurs du parc se transforment, la luminosité leur donne un aspect doux. J’ai tellement envie de marcher pieds nus dans l’herbe humide. Mais non, je ne dois pas rester trop longtemps dehors. Je dois débarrasser la table et aider Marie à la cuisine. Elle me donnera certainement des détails sur la crise de ce matin. Je laisse mes yeux se perdre une dernière fois dans la douceur du paysage.

Je passe la porte de la cuisine, la chaleur s’y propage, laissant des traces de buée sur les vitres. Marie donne des ordres à la petite Émilie qui perd ses moyens et ne sait plus où donner de la tête. Je connais bien notre cuisinière, elle se met dans un état de nerfs terrible lorsque nos maîtres ne vont pas bien.

Je prends la marmite des mains d’Émilie pour la soulager et je calme Marie en lui posant des questions sur la crise de ce matin. Marie n’attend que ça, parler de ce qu’elle a vu, entendu, en enjolivant bien sûr toute cette histoire. C’est sa vie à Marie, la famille de nos maîtres, c’est sa famille. Elle n’en a pas d’autre. Alors, elle vit leur histoire comme si c’était la sienne. Je peux comprendre, elle a tout sacrifié pour eux.

Aujourd’hui, il s’agit de Christine, la benjamine de la famille, Marie la vue grandir, s’épanouir, c’est maintenant une très belle jeune fille. Elle est amoureuse, mais pas de la bonne personne, selon l’avis de ses parents. Hector est un très beau garçon, sympathique, mais c’est un employé dans la banque de la famille, le sous-directeur, mais un employé quand même. Moi, je suis de tout cœur avec elle, il est adorable ce jeune homme, j’aurais bien aimé être à la place de Christine. Mais bon, il faut s’attendre à de nouvelles disputes, Christine ne lâchera pas. C’est une jeune fille indépendante malgré le fait que la société actuelle ne donne pas de liberté aux filles de bonne famille ni aux autres d’ailleurs. Elle a persisté dans sa passion, la peinture, malgré tous les qu’en-dira-t ’on, elle part des journées entières, son chevalet sous le bras et elle revient, ses cheveux bruns défaits, des taches de peinture sur sa robe. Elle prend aussi des cours avec un artiste et là, je pense que c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. La complicité qu’elle a toujours eue avec son père commence à s’effriter, elle lui tient tête et le ton monte jusqu’à ce que l’un d’eux claque la porte.

D’ailleurs, je viens d’entendre la porte qui donne sur la cour arrière. Par la fenêtre de la cuisine, tout le monde se penche pour voir Christine qui marche d’un pas rapide vers les écuries. Elle va surement monter sa jument et partir tout l’après-midi. Elle se défoule et rentre en général juste pour le diner. Ce soir, je me demande si elle sera présente à table avec ses parents et son frère. Elle a un caractère bien trempé et ne se laisse pas faire.

La cavalière et son cheval viennent juste de disparaître derrière le petit bois. La cloche de l’entrée tinte. Louis, le majordome, ouvre la lourde porte et prend son air coincé pour accueillir le nouvel arrivant. Je me tors tellement, que je vais finir par tomber dans le placard à balais. Je suis curieuse, je n’y peux rien, c’est le seul avantage de ma condition de servante, je suis invisible, mais je vois tout. Si j’avais du talent, je pourrais écrire un livre. Mais en attendant, je note tout dans mon journal, le soir à la lueur de la bougie. Je me remémore tous les détails de la journée.

Je le reconnais le grand monsieur bedonnant que Louis fait entrer dans le hall de la maison. Je comprends d’autant plus Christine, car c’est le mari que lui a choisi son père. Il aime sa fille, mais lui impose son choix. Bien sûr, cet homme est puissant et fortuné, mais est-ce que ce sont des critères que les jeunes filles prennent en compte ? Je ne crois pas.
Voilà une bonne heure que mon maître et ce monsieur sont enfermés dans la bibliothèque. J’ai dû leur servir du thé. Ils étaient en pleine discussion pécuniaire, le mariage de Christine se réduit à une simple opération financière.

Marie est survoltée à la cuisine. Tout le monde est à table, le gros monsieur aussi, mais Christine n’est pas revenue de sa balade à cheval. Les convives sont silencieux. On entend les couverts dans les assiettes comme si le son se propageait dans toute la maison. J’essaie de calmer Marie, mais au fond de moi, j’espère que Christine s’est enfuie avec son beau chevalier servant. Marie dit qu’elle a eu un accident. Elle s’en prend à la petite Émilie comme si c’était la solution au problème.

Il est tard, la nuit tombe et tous les hommes de la famille, ainsi que les domestiques sont partis à la recherche de Christine. Je commence à me faire du souci. J’ai peut-être été trop romantique et je n’ai pas pensé que la jeune fille pourrait courir un réel danger.

Après une nuit de vaines recherches, je prépare du thé, du café et du chocolat chaud pour toute l’équipe. Je laisse Marie et Émilie dormir un peu. Je n’ai pas fermé l’œil, mais je tiens à écouter les commentaires des hommes qui reviennent par petits groupes, éreintés et crottés.
Ils pensent que si elle était tombée de cheval, ils l’auraient trouvée dans un fossé, dans la forêt ou sur le bas-côté du chemin. Mais rien, aucun signe, aucune trace de Christine et de sa jument.

Je n’ai pas de bonnes nouvelles à vous annoncer, Christine n’a jamais été retrouvée, cela fait déjà une année. Nos maîtres sont inconsolables et se sentent coupables d’avoir poussé leur fille chérie à s’enfuir. Les prétendants se sont vite consolés, le jeune et beau s’est fiancé, le gros monsieur a fini par acheter une autre jeune fille. Ne croyez pas que je me moque, non, je suis tellement triste. Quant à Marie, elle ne s’en remet pas et la cuisine n’est plus qu’un laboratoire pour concocter des plats les uns après les autres, sans cesse, jour après jour. Ce n’est plus un lieu chaleureux où Marie houspillait Émilie, où je finissais mon service en discutant et en jouant aux cartes.
La bâtisse est sans âme. Christine est partie.
Je reprends seulement aujourd’hui mon journal, je ne tiens plus en place. Tout le monde a reçu une invitation, les maîtres, la famille, et même nous, les domestiques.
« Jocelyn et Christine Gaillard ont le plaisir de vous inviter au vernissage de leur exposition. »

L’effervescence a envahi toute la maison. Les parents de Christine sont sous le choc, heureux qu’elle soit en vie, malheureux d’avoir été trahis.

Je n’arrive pas à m’endormir, je suis sous le charme et je ne peux oublier cette soirée. J’ai contemplé ce couple d’artistes beaux et élégants et des tableaux magnifiques reflétant leur amour. Christine avait choisi la liberté. Elle s’était enfuie avec son professeur de dessin, elle avait joué la comédie pendant des mois, faisant croire qu’elle aimait Hector. Pendant ce temps, elle retrouvait son amant tous les jours. Le plan échafaudé avait marché, même si Christine souffrait pour le mal qu’elle ferait à ses parents, sa passion artistique et son amour pour Jocelyn avaient été plus forts que les diktats de la société.

Il est temps pour moi de refermer ce livre. Mon histoire doit maintenant débuter. Je vais partir et créer mon propre destin. Christine m’a ouvert la voie de la liberté.

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Oka N'guessan · il y a
Très belle plume , bravo vous avez mes voix , je vous invite aussi a aller me découvrir et de voter pour moi au passage https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-lumiere-10 merci
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Burak Bakkar · il y a
Bien ! Belle plume ! Toutes mes voix !
Je t'invite à lire le mien https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/plus-noir-que-le-noir-2
Donnez moi votre avis !

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Mapie Soller · il y a
Merci! J’ai déjà voté pour ton beaux texte!
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Lola Lt · il y a
Vous avez une très belle plume, j’aime bcp. Si vous avez un peu de temps je vous invite à venir voir mon texte qui est en compétition dans la catégorie des 15-19 ans https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ma-nouvelle-vie
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Mapie Soller · il y a
Merci beaucoup! J'ai déjà voté pour votre histoire, très bien, bravo!
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Laury Fay · il y a
Très belle histoire, toujours croire en ses rêves et garder sa liberté
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Gérard Jacquemin · il y a
Un récit qui pourrait évoqué «  le journal d’ Une femme de chambre «  d’Octave Mirbeau, il aurait pu être situé dans le temps , mes votes
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Mohamed Laïd Athmani · il y a
J'ai aimé
Je me suis abonné.
Mes points, vous les méritez bien.
C'est ainsi !
Je suis au:
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/digoinaises-corps-et-ame

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LES HISTOIRES DE RAC · il y a
Riche d'influences mais très bien écrit.
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Armand Armandl · il y a
J'ai aimé votre texte, Un clin d'oeil à Down Town Abbey peut-être.
Je voyage avec Photocoplines 666 et J'aime
Armand

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Laurence Delsaux · il y a
Une écriture limpide, j'arrive un peu tard mais pas trop tard pour l'apprécier

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