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L'homme qui n'attend plus

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Claude Nallet

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FINALISTE
Sélection Jury

Je deviens écrivain pour être le chef et commander à mes personnages. Mais mes personnages ont pris le pouvoir. A présent, ils font ce qu’ils veulent. J’écris, ils vivent, autonomes.
Ils vivent dans les brouillons de culture que j’invente pour eux et que je garde pour moi, mes romans en chantier, mes nouvelles enlisées. Et mes broutilles.

Pour mes broutilles justement, j’ai fait une exception. J’en ai remis quatre au journal, à Lagarde, le chef du journal et j’ai attendu.

Un jour, Lagarde m’a convoqué.
— Michard, je vais publier vos broutilles. J’aime votre idée d’observer une scène de la vie quotidienne puis d’embarquer le lecteur dans une historiette.
— C’est ce que j’indique dans le préambule, le début est réel, Monsieur Lagarde, puis j’imagine une autre suite, je...
— J’ai compris le principe ! Mais quand je vous vois comme ça, et je vous connais un peu depuis le temps que vous faites des piges pour nous, vous avez l’air d’un bon gars gentil et timide. Pourtant, vos broutilles, c’est tout sauf gentil ! Mais bon, c’est la méchanceté qui titille le lecteur, pas la guimauve.

Lagarde me prenait mes broutilles ! Il en voulait une dizaine d’avance, il en picorerait une ou deux chaque semaine, à sa convenance.

J’ai tout de suite pensé à Nadia. Elle va voir mon nom dans le journal, elle va m’appeler, sûrement.

Alors j’attends l’appel de Nadia, j’attends aussi que mon compte en banque aille mieux pour acheter un piano, j’attends que Pijassou me donne plus d’heures de cours, j’attends que Marion revienne de son congé maternité pour me faire un nouveau look, j’attends que Pancho me prête son studio à Biarritz pour reprendre le surf, j’attends que le journal m’appelle pour me commander des piges. Chaque matin, je me réveille la tête farcie d’attentes qui s’emberlificotent les unes dans les autres.

Quand ils m’avaient embauché à Sainte-Marthe pour les cours de SVT biologie du second cycle, c’est Nadia qui m’avait accueilli au secrétariat puis guidé dans l’établissement. Je l’avais suivie dans les escaliers, les étages, les classes, le self, le CDI, la salle des profs, la cour, le monde. Je la suis encore.
Je suis d’abord tombé amoureux de son sillage, de sa silhouette, de ses pas, juste devant moi. Entre les cours, j’allais traîner à son bureau, à inventer des raisons et des prétextes pour l’attendre.
Avec ses gros sabots d’entremetteur, Cochise, mon pote prof d’EPS nous avait rapprochés. Nadia avait mis son mari à la porte, si j’ai bien compris parce qu’il continuait de papillonner. Il était géologue et travaillait pour une compagnie pétrolière un peu partout en Afrique. Nadia disait que bientôt ce ne serait plus un sujet, sauf avec l’avocat.

Je me souviens du moment où j’ai tout loupé avec elle. Un soir chez Cochise justement, après trois bouteilles de rosé à quatre, elle était contre moi, dans le couloir, à hésiter et bredouiller en trifouillant son sac. Je l’ai enlacée et...
Et c’est tout !
C’est mieux comme ça, m’a-t-elle dit, nous sommes amis. Et depuis, j’attends une bouteille de rosé et un couloir avec elle.

Je découvre ce matin ma première broutille dans le journal, avec mon nom en bas.
Au départ, comme pour toutes mes broutilles, c’est une histoire réelle, celle d’un gosse qui s’était perdu aux Nouvelles Galeries, ou plutôt aux sorties sud et nord, symétriques. Il les avait confondues, ses parents aussi. Ils l’avaient cherché avec l’aide de plusieurs badauds, dont moi. Ils avaient fini par le récupérer grâce aux appels micro.
Puis moi, pour écrire ma broutille, j’ai imaginé une suite, des appels micro pittoresques de parents qui expriment leur joie d’avoir perdu leur gosse, qui lui souhaitent d’être recueilli par une famille plus aimante, de faire un joli voyage au-delà des mers, de réussir sa vie ailleurs, et avec une conclusion style Petit Poucet qui énerve ses parents à toujours revenir à la maison avec ses frangins. Lagarde a aimé.

Les lecteurs aussi puisque la deuxième broutille paraît trois jours après. Puis la troisième, puis les autres, une dizaine en même pas trois semaines, tout le stock, je suis en flux tendu ! Lagarde s’est fendu d’un sms « vos broutilles agitent les lecteurs. Continuez ! ».

Tiens tiens, on me regarde différemment. Les collègues, les élèves, même Nadia ? On se retourne sur mon passage, on chuchote. Je deviens quelqu’un. Lagarde veut me voir ce soir sans faute au journal. Dans le ton de son message, j’ai détecté comme une déférence, un ordre qui devient une demande.

A mon entrée, il se lève et me tend la main. Ainsi qu’un chèque. Voilà, Laurent, pour vos broutilles, ça fait neuf piges à deux-cent soixante euros chacune, moins les charges. Asseyez-vous, j’ai à vous parler.
Il a placé une table ronde contre son gros bureau de chef. C’est la première fois que j’y prends place. La chaise d’un partenaire, pas celle d’un subalterne.
— Vos historiettes fonctionnent à fond. Minvielle reçoit plusieurs dizaines de courriers par jour à votre sujet, au standard aussi, ce n’est pas mal du tout. Mais ce qui nous intéresse le plus, c’est notre site Internet, une vraie frénésie, chacune de vos broutilles fait un sujet à elle toute seule. Et on ne va pas en rester là, des confrères de Lyon, de Nantes, de Lille, tous preneurs de vos broutilles ! Faudra qu’on mette au point un contrat plus adapté avec vous, mais avant, j’ai une question, ou plutôt une... perplexité... Laurent, dites-moi la vérité, vous êtes vraiment certain que chacune de vos histoires démarre par un...
— Oui, oui, le départ, c’est la réalité, à chaque fois ! Je vous assure ! Je les note à mesure sur mon carnet de poche, puis je les numérote, regardez, j’en suis au numéro vingt ! Après, je travaille celles qui m’inspirent, à mesure, et voilà !
— Alors on a un problème. Lagarde sort trois ou quatre feuillets d’une chemise cartonnée fatiguée aux encoignures, il a dû bien la triturer.
— J’en prends une au hasard, mais c’est pareil pour les autres, j’ai vérifié. Au bout d’un moment, vos broutilles ont quelque chose à voir avec la rubrique des faits divers.
— Je ne comprends pas !
— On est bien d’accord, vous partez d’un épisode courant de votre vie quotidienne. Exemple celle-ci, vous êtes assis à la terrasse de l’Octave, un couple passe devant vous, la femme casse son talon contre le trottoir et trébuche, l’homme la rattrape et lui enlève d’autorité sa deuxième chaussure dont il casse à son tour le talon contre le bac à fleurs. La femme continue à marcher comme elle peut avec ses escarpins plats, un autre homme vient la secourir et une dispute éclate avec le mari qui brandit les talons pointus comme des armes. C’est bien ça ?
— Oui, le début est tout ce qu’il y a de plus vrai, Monsieur Lagarde.
— D’accord, mais à quel moment s’arrête la vérité dans cette histoire ?
— Presque tout de suite. Elle a cassé son talon et elle a claudiqué jusqu’à sa voiture, pendue au bras de son compagnon, c’est tout.
— Depuis quelques jours, il y a deux ou trois gars qui circulent en ville et déchaussent les femmes à escarpins.
— Non ?
— Oui Monsieur ! Et ils leur cassent les talons. Forsans voulait en parler dans le journal de demain, je l’ai stoppé pour le moment.
— Plus que bizarre, des genres d’intégristes ?
— Autre exemple, Laurent, écoutez-ça. Dans celle-ci, vous écrivez l’histoire d’un illuminé qui n’a rien trouvé de mieux à faire que de jeter des pièces de monnaie depuis la rue dans la cour de l’école. Edition du journal de jeudi dernier.
— Mais je l’ai vu, Monsieur Lagarde, je l’ai vu ! Un papa qui jette une pièce à sa fille par-dessus la clôture de l’école Bosquet, à la récréation, sûrement pour une chocolatine, quelque chose comme ça ! Et après j’ai inventé une suite. Un type qui passe devant les écoles et balance des pièces, les élèves qui accourent et qui ne veulent plus aller en classe, qui ramassent les pièces, tout ça...
— Oui, je l’ai trouvée amusante et provocante, surtout la fin, quand le gars fabrique des avions avec des faux billets de vingt euros qui planent sur la cour de récréation, les profs qui écrabouillent les gosses et se querellent pour récupérer les biftons. Le problème, c’est que c’est arrivé pour de bon à plusieurs reprises cette semaine.
— Ah ? Un peu comme si des gens se mettaient à...
— Oui ! ils se mettent à réaliser vos broutilles pour de vrai et jusqu’au bout. Tenez, je prends celle-ci, édition du 21 avril, la personne qui rajoute des achats disons exotiques dans les caddies des clients pendant leurs commissions, des sous-vêtements, des tranches de jambon, pas toujours bienvenu pour certains clients, des cornets de glace fondus avant la fin des achats ! Résultat, des disputes à n’en plus finir avec les caissières, une vraie plaie. Et figurez-vous que Carrefour, Auchan et Leclerc ont dû mobiliser leurs vigiles pour attraper celui ou ceux qui font ça, je le sais par Jeff, une maladie contagieuse ! Et encore celle-ci, la dernière publiée, votre... héros... si on peut dire, qui a fait toute la rue Latapie en marche arrière et...
— Mais je l’ai vu, je vous promets, Monsieur Lagarde, samedi dernier !
— D’accord, d’accord, mais la suite ? Il explique au flic que c’est autorisé, qu’il continuera, qu’il en parlera à ses amis, qu’ils feront des concours de longueurs de rues prises en sens interdit en marche arrière ?
— Ça c’est ma broutille, j’invente.
— Vous n’inventez plus, ça arrive en ce moment, ici, chez nous.
Lagarde tourne son écran vers moi, le site du livre des records, puis plusieurs pages de messages, des zouaves qui battent donc des records, une épidémie de marches arrière puis les émeutes et les bouchons qui vont avec.

Lagarde contourne son bureau et se rassoit, pesamment.
— Laurent, je pense qu’avec vos broutilles, vous êtes devenu sans le vouloir l’homme le plus puissant de la ville. Et moi, je suis votre premier comparse, de fait.
— On arrête ?
— Non, non, on continue, me coupe Lagarde. Je ne lâche pas un buzz pareil. Je vais juste être vigilant en essayant d’imaginer ce que chaque édition peut donner. Pour le moment on continue.

L’homme le plus puissant de la Ville ! Moi !

Je rentre à la maison en pilotage automatique. Je suis abasourdi, ma vie bascule, je passe soudain de spectateur à acteur. Moi qui ne prends aucune décision, moi qui ne pèse sur rien ni personne, moi dont la vie n’est qu’attentes et dépendances. Dans cette ville, des gens font ce que j’écris ! Ce que je veux ?
Je parviens tout juste à me faire cuire quatre pâtes et casser un œuf dessus. Quelque chose vient de se fêler en moi, toute une constitution mentale s’effondre.
Je peine à aligner deux idées à la suite. Je passe la soirée à divaguer. Mes pensées bégayent, s’interrompent, s’effacent à mesure que j’essaie de les mobiliser. Pour me rétablir, je me fabrique un mantra personnel en me récitant les rois de France, les départements, les prénoms de mes élèves. Echec complet, je suis sans cesse ramené aux mots de Lagarde, « l’homme le plus puissant de la ville ».
Moi ? Moi ! Moi.

La nuit panse. Au réveil, on dirait qu’on a remis l’électricité dans mon tableau de bord neuronal. Je prépare posément mon cartable de cours, c’est bon signe. Puis je songe à mes broutilles et leur nouvelle vocation. En somme, je vais donc enfin maîtriser et gouverner mes personnages, je vais les envoyer conquérir le monde, ils sont mes soldats. Mon virtuel sera votre réel !

Je feuillette mon carnet de poche et mes brouillons de broutilles, celle-ci dans laquelle une jeune femme déambule en ville avec une chèvre en laisse, celle-ci dans laquelle un énervé enlève les pancartes du nom de sa rue, rue des Martyrs de la Résistance, adresse très romantique, celle-ci dans laquelle une personne circule avec une tondeuse à gazon pétaradante sur les trottoirs de la ville, celle-ci dans laquelle...
Prise une par une, si ces broutilles font des émules, on va rigoler ! Enfin, surtout Lagarde et moi.

Je tiens la ville par la barbichette, c’est trop bon ! Je n’attends plus, je n’attends rien, j’observe, je veux, je prends. Point. Le gentil p’tit Laurent d’avant ? Décédé !

Ce matin pour la première fois, Nadia m’intercepte à la sortie de mon cours avec les Terminales S. Un document à me remettre ?
— Au fait, Laurent, tu bouges un peu ce week-end ? Tu vas sur la côte ? Le surf ? Tu as repris ? Moi je vais m’y remettre aussi, ce serait sympa qu’on y aille ensemble.
Je la regarde s’éloigner dans le couloir. Elle se retourne, un petit salut de la main à hauteur de la taille. Absolument inédit.

Sur l’autoroute pour la Côte Basque, à travers les essuie-glaces, je surveille davantage le ciel que la route. L’expédition surf avec Nadia assise à mes côtés se présente tristement. La météo adverse va nous scotcher dans l’appartement de Pancho.
Rien ne se déroule comme je l’avais imaginé : romantisme, regards, mains qui se cherchent et se nouent, découverte lente l’un de l’autre, toutes ces langueurs et douceurs, elles aussi éjectées de ma nouvelle psyché.
Et de la chambre.
Nadia pose son sac et sa robe dans le même geste. Elle me sourit, elle est nue, devant moi, sur moi, avec moi.

Après l’amour, elle s’emmaillote dans le drap, roule sur le côté et me fixe.
— Tu as changé, Laurent. Avant, tu avais une manière de... raser les murs, hésiter, attendre je ne sais quoi. Tu étais un homme invisible ! Alors que là, depuis... mais c’est récent et tout le monde s’en est aperçu à Sainte Marthe. Elle pose sa main sur mon visage, ça se voit même ici, sur ta bouche, tu ne pinces plus ta lèvre comme avant. Tu existes !
— Tu es psy ou secrétaire d’un établissement scolaire ?
— Voyante ! J’ai mon explication personnelle sur ta métamorphose : ton succès dans le journal, tes rubriques !
— Finement observé, Madame Irma.

Lors du diner, sans doute la tendresse et le vin emmêlés, il me vient des envies de transparence et de confession.
— J’aimerais bien voir tes brouillons, me demande-t-elle. Comment nait une idée, comment elle prospère, c’est passionnant.

De retour à l’appartement, elle se plonge dans mon carnet et mes fiches qu’elle effeuille comme si elle me déshabillait une deuxième fois aujourd’hui.
— Tu leur mets un numéro ? A chacune ?
— Oui, et je sais où j’en suis, précisément. D’ailleurs, passe-moi le carnet, il m’en vient une.
— Ah bon ?
— As-tu entendu la discussion de la table à côté, au restaurant ?
— Le couple de vieux ?
— Oui, j’ai compris qu’ils parlaient de leurs petits-enfants, les ressemblances. Un détail m’a accroché, sur la calvitie dans cette famille, calvitie héréditaire côté paternel d’après la vieille dame, ce que le vieux au crane lisse ne voulait pas admettre. Je songe à la vie d’un chauve, tout ça... ça va être marrant.
— Eh bien... Moi j’aime beaucoup la seize.
— Celle de la grotte ? Je dois la retravailler. D’ailleurs, j’y retourne le jeudi de l’Ascension avec des amis de Bordeaux.
— L’idée est super ! Publie-la !
— Nadia, tes désirs sont les miens, ça tombe bien. Bonne nuit !

Pas bonne nuit du tout ! Nadia, opiniâtre, a lu et relu toutes mes notes. Il était bien deux heures du matin quand elle a stoppé sa plongée dans mes écrits.
— Laurent, tu ne dors pas ?
— Si, si, je dors en parlant, comme tu vois.
— Tes écrits, c’est carrément une horreur, une horreur absolue.
Je me redresse sur le lit. Et moi qui pensais avoir conquis une nouvelle groupie !
— Je vais te dire quelque chose qui va te déplaire, Laurent, mais j’ai ça sur le cœur depuis tout à l’heure, ça va me soulager.
— Je t’écoute.
— Cet après-midi, quand tu m’as fait l’amour, tu ne m’as pas fait l’amour.
— ????
— Tu t’es fait l’amour à toi-même. Je regardais tes yeux, ils étaient tournés vers ton intérieur, pas vers moi. J’ai détesté.
— On n’aurait pas dit !
— Voilà, c’est ça ! Tu ne t’en es même pas rendu compte ! Et maintenant, avec ton carnet, tes notes, que je déchiffre depuis deux heures, je découvre justement ton intérieur. Au fond, t’as l’air gentil parce que t’es faible. Tu es un vrai sale type, un méchant homme.
— ????
— Tes rubriques, avec leur idée rigolote au départ, en fait, c’est de la vacherie systématique. Chaque aventure que tu imagines alimente ce que l’humain a de pire, chaque situation bascule dans le pire. Céline est un petit joueur à côté de toi !
— Ah, cette comparaison, c’est la seule chose aimable de ta tirade.
— Mais la tirade va s’arrêter là, mon vieux ! Je regrette de m’être embarquée ici. Même avec mon futur ex-mari, c’est mieux !
— Si je peux être l’artisan de votre réconciliation.
— C’est exactement ce que je te dis. Ce qui t’occupe, c’est faire un bon mot bien méchant. Je me tire !
Et elle a claqué la porte en lâchant une dernière bordée, si tu veux revoir mon cul un jour, essaie d’écrire une de tes vacheries, là, mais humaine, positive, généreuse, bienveillante, constructive, aimante. Ces adjectifs ne sont pas dans ton dictionnaire intime, hein ! Salut pauvre mec !

Même pas mal !

Je garde mon cap, je continue. Une broutille par semaine et c’est bien suffisant si Lagarde et moi voulons détecter les impacts potentiels.
Au sein du journal, nous avons deux informateurs précieux, Jeff aux faits divers, il passe sa vie au Commissariat, et Mylène au suivi des correspondants.
Lagarde estime qu’on pourra tenir encore six à huit épisodes, ça nous emmène jusqu’à fin juin et ensuite, il préfère arrêter. Trop risqué, dit-il.
— Laurent, cet été vous vous changez les idées, vous arrêtez vos broutilles, vous m’inventez autre chose, bien peps, mais moins... euh... périlleux. Et je préfère ne pas connaître la fine équipe qui fait ces canulars, vos admirateurs anonymes, quoi !

Depuis son envolée de l’autre soir à Biarritz, Nadia m’ignore avec application. Demi-tours dans les couloirs, horaires qui ne se croisent plus, documents qu’elle me remet via les collègues, courriels secs avec pièce jointe, point. Sans commentaires.
Et je m’en fous, j’ai d’autres plans, sans prise de tête.

Lagarde se montre toujours aussi prévenant. Ce dernier samedi du mois, il se promène sur son visage comme un air de comploteur qui m’intrigue et me plait. Il ferme soigneusement la porte de son bureau derrière lui, m’invite à prendre place à la table ronde, sur laquelle je découvre une bouteille de whisky !
— J’ai publié votre broutille de la grotte dans l’édition du week-end prolongé de l’Ascension, entame Lagarde, verre à la main, j’y tenais. C’est bien que vous l’ayez retravaillée.
— J’ai même dû la reprendre à zéro, j’avais égaré ma première version.
— Vous y racontez donc l’histoire de la personne qui s’est perdue dans les grottes de Betharram.
— C’était une dame âgée. Elle ne s’était pas perdue, elle avait juste emprunté un passage interdit puis elle est revenue sur ses pas tout de suite. Ça s’est passé l’an dernier, j’y étais en visite avec des amis du Havre qui venaient en Béarn pour la première fois. Les grottes sont un passage obligé pour les touristes. Je vais finir par bien les connaître, j’y étais encore avant-hier, pour l’Ascension.
— Justement ! Dans votre suite imaginée, la personne ne revient pas sur ses pas et passe la nuit dans la grotte, à trembloter et gémir. Puis quand elle réapparait le lendemain, elle fait peur aux touristes avec sa tête de cadavre emmitouflée dans son foulard blanc, un visiteur part en courant dans la galerie interdite et s’écrabouille un demi-kilomètre plus bas ?
— C’est exactement ça.
— Vous avez peut-être inspiré un meurtrier !
— Quoi ?
— On a mis l’info de ce décès dans le journal de ce matin, Je suis informé par Jeff qui campe au Commissariat depuis hier soir. Il m’a appelé dix fois aujourd’hui. Jeudi, un homme s’est perdu dans une galerie interdite et pour cause, cette galerie débouche sur un gouffre. Il a chuté et il est décédé sur le coup. Mais il se peut que ce soit un meurtre. Une barrière aurait été enlevée. Tout ça fait que j’ai pensé à votre broutille.
— On va partir du principe que c’est juste une coïncidence. En tous cas, il est fameux votre whisky, voyons... du Macallan, eh, eh...
— Laurent, soyez sérieux ! Au fait, il est possible que vous connaissiez la personne décédée.
— Ah bon ?
— Plus exactement, vous connaissez son épouse, Nadia Torrès.
— Effectivement, c’est... une collègue de Sainte Marthe.
— Elle est veuve et à la morgue avec les flics, d’après Jeff. Au fait, une question, auriez-vous une idée de qui aurait bien pu s’inspirer de votre broutille et de cet épisode de la grotte ?
— Aucune idée, Monsieur Lagarde. Nous avons des centaines de lecteurs qui envoient chaque semaine leurs réactions. Ça fait une foule de coupables ! Mais, bon, moi je reste sur mon idée de coïncidence. En tous cas, les flics, eux, ne feront pas le lien avec mes rubriques, ou bien ils y verront juste une prémonition.
— Prémonition ? Le mot n’est peut-être pas adapté. Et sachez qu’on lit la République au commissariat ! Le décès est survenu jeudi, la broutille est parue le même jour, martèle Lagarde. La future veuve a signalé la disparition dès le jeudi pendant la visite, elle avait perdu son mari, qui apparemment aime s’égarer et...
— Il est géologue et spéléologue, pas étonnant. Et donc, si je vous comprends bien, Monsieur Lagarde, on aura l’info de l’affaire en première page, et ma rubrique imaginaire dans la même édition week-end ?
— Eh oui. C’est un coup fumant comme on en voit pas souvent dans le métier. L’imaginaire qui prend la réalité de vitesse.
— C’est génial !
— Vous débloquez complètement, Michard. Votre broutille, ce n’est pas de la prémonition ! Vous avez écrit cette broutille juste pour que les soupçons se portent sur l’un des vingt-cinq mille lecteurs, en tous cas ni sur vous ni sur la veuve joyeuse d’ailleurs !
— Joyeuse ? Et pourquoi ?
— Séparation en cours, mari gros ingénieur dans les pétroles... pas besoin de dessin, Laurent. La veuve est non seulement joyeuse, mais riche, depuis ce matin, d’après Jeff sur place. Mais avant cela, il y aura enquête, ce ne sera pas simple, Laurent.
— Et pourquoi j’aurais fait ça ? Vous me voyez visiter Betharram avec le mari de ma...
— Maîtresse, c’est ça ? Je l’aurais parié, s’exclame Lagarde. Depuis que les broutilles sont publiées, vous avez complètement changé, Laurent ! Vous vous promenez buste bien droit, sûr de vous. Ça doit plaire aux femmes !
— Vous vous égarez, Monsieur Lagarde ! C’est une collègue de travail !
— Michard, prenez un bon avocat. D’ici peu à mon avis, vous aurez les flics sur le dos. Bon, de toute façon, j’arrête tout. Vos dernières broutilles ne sont pas terribles. De la bouillie !

Il me poignarde. Mes broutilles, de la bouillie !
— Monsieur Lagarde, je n’ai plus besoin de votre journal. J’ai des offres ailleurs. Salut !

Je me demande si j’ai bien fait de fanfaronner devant Lagarde. Et cette histoire de meurtre dans la grotte, le mari de Nadia ? Lagarde a raison, je fais un amant joliment coupable. Ah... elle a bien épluché mes brouillons l’autre jour à Biarritz, et sa colère ! Une feinte ! Elle est maligne, oui, la bougresse, je lui avais dit que j’allais à la grotte le jour de l’Ascension, ce n’est pas tombé dans l’oreille d’une sourde. Veuve joyeuse et riche... Elle m’a piqué mon brouillon de broutille, elle me tient, et elle tient le pouvoir sur mes personnages...

Les flics sont devant chez moi. Des photographes tout autour.

Ouf, je reste célèbre, c’est l’essentiel. Je traverse la rue en leur tendant les poignets. Passez-moi les menottes, c’est tout ce qu’il y a de plus tendance, en ce moment, dans les journaux. Filmez, diffusez, je m’appelle Laurent Mich...


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La République des Pyrénées - lundi 3 juin 2019

« Décès étrange à la grotte de Betharram. Un proche se donne la mort lors de son interpellation ».

Ce jeudi de l’Ascension, alors que la grotte de Betharram était envahie de touristes pour ce week-end prolongé, un homme a fait une chute mortelle dans une galerie interdite au public. (Cf. notre édition sur le site Internet de vendredi 31 mai 2019)
Nous ne disposons que d’informations partielles. La victime aurait été précipitée dans le vide par un autre visiteur que la Police avait identifié dès le lendemain. Mais le suspect a trouvé la mort lors de son interpellation, percuté par un autobus qui roulait à vide pour rentrer à son dépôt. Le chauffeur, choqué est en observation.
Nous ignorons les éventuels mobiles du suspect. L’action judiciaire est de fait éteinte par son décès. Il nous est précisé que la victime était un géologue passionné de spéléologie. Ce détail conduit les enquêteurs à ne pas exclure un simple accident, l’homme ayant pu être attiré dans la galerie interdite par son gout pour l’exploration géologique.
A la demande des familles qui ont requis l’anonymat, les identités du suspect et de la victime ne seront pas communiquées.


La République des Pyrénées - lundi 3 juin 2019

Nous avons le regret de vous faire part du décès accidentel de notre collaborateur Laurent Michard, auteur des « broutilles », que nos lecteurs appréciaient pour leur humour et leur acidité.
Il était pigiste pour notre journal. Nous garderons de lui l’image d’un homme gentil et réservé. Il cultivait l’anonymat et ne s’était jamais départi de sa discrétion malgré le succès de ses rubriques.
En son hommage, un dernier épisode paraîtra dans l’édition de vendredi prochain





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Je m’appelle André Lagarde, j’aurai cinquante ans jeudi 31 octobre 2019. Je suis directeur de la filiale béarnaise de notre groupe de presse depuis près de quinze ans.
Hier, j’ai présenté ma démission au Comité de Direction, pour raison de santé.

Je suis dans la meilleure forme de ma vie, Nadia peut le confirmer. Elle aussi démissionne de son poste à l’Institution Sainte-Marthe où elle est secrétaire administrative.
Elle est dans la meilleure forme de sa vie et je peux le confirmer.

Tout s’est déroulé de manière encore plus simple et facile que prévu.

Manipuler les gens comme s’ils étaient les personnages d’un roman que l’on écrirait, c’est assez facile et j’ai fait ça toute ma vie en tant que directeur d’un journal. C’est encore plus facile avec les orgueilleux. Nadia et moi en avions deux jolis spécimen sous la main, Torres et Michard.

Le défunt mari de Nadia, vous l’abordez lors de la visite d’une grotte touristique, vous lui demandez s’il se sent rassuré dans ce lieu, il vous répond qu’il est là pour plaire à sa femme, qu’il est géologue, qu’il en a vu d’autres, qu’il peut tout vous expliquer, qu’il peut même prendre une tangente quelques instants et vous montrer une galerie interdite à la visite qui se termine par une petite barrière métallique et un gouffre sur lequel il se penche.
Je n’ai pas eu besoin de le pousser fort.

Laurent Michard, mon pigiste, professeur de SVT, contractuel, apprenti-écrivain à ses heures, un triste sire.
Un jour, lui est venue l’envie d’écrire autre chose que ses piges. Il m’a fait passer quelques textes qu’il appelait des broutilles. Les premières m’ont amusé, je les ai publiées à la rubrique culture et société, elles ont déclenché un buzz et une agitation locale à laquelle j’en conviens, j’ai moi-même participé de manière anonyme.

Quand Nadia et moi avons commencé à échafauder notre plan, nous avons vite déduit que ce Michard pourrait y avoir un rôle. Il a fallu que Nadia fasse don de son corps à notre projet – sans doute pour préserver ma fierté, elle m’a confié que leur courte étreinte n’avait rien d’inoubliable – et elle lui a soustrait deux ou trois brouillons, dont l’un faisait parfaitement l’affaire, la grotte.
J’ai instrumenté les flics par l’intermédiaire de notre correspondant chez eux. Mais ce fanfaron de Michard a fait encore mieux que d’endosser la tenue de coupable que nous lui avions confectionnée, il est passé sous un bus. Nadia et moi étions comblés.

Aux obsèques, une petite dame tremblante m’a remis un dossier avec les derniers écrits de Michard, en me demandant si, de manière posthume, le journal pourrait publier quelque chose. J’ai compati et j’ai accepté.
Le dossier contenait un seul document, une sorte de nouvelle qui racontait sa vie, il l’avait titrée « L’homme qui n’attend plus ». J’ai dû faire le tri, enlever des passages, en réécrire d’autres, surtout la fin, mais la matière de départ était tellement piètre que je n’envisage pas de l’éditer, à moins que l’on me fasse changer d’avis bien sûr. Je me contente de la glisser ici, en tête de ce document. Le notaire en fera ce qu’il voudra à notre décès, pour le cas où son utilisation ne serait pas requise avant.
Pour complaire à sa petite maman éplorée, j’ai donc annoncé que le journal publierait une dernière œuvre de Michard, œuvre posthume, une dernière broutille.
En fait, c’est moi qui l’ai écrite. Je l’ai intitulée « vivre plutôt qu’écrire ». Je conviens qu’avoir titré ainsi une œuvre posthume est culotté mais j’ai parié que nos lecteurs y verraient surtout un clin d’œil.
Comme feu Laurent Michard, je suis parti d’une histoire vraie inspirée de cette idée des fanas et des fadas qui réalisent un rêve en vivant leur roman préféré. Des beatniks attardés sur les pas de Kerouac, des poivrots ventrus dans les bars d’Hemingway, des fachos brunis sur les traces de Drieu et Rebatet. Il se trouvera bien des lecteurs emballés par notre petite dernière broutille.

En tous cas, Nadia et moi, nous aimons cette idée de vivre plutôt qu’écrire. Nous avons choisi modestement Homère, et l’Odyssée.

Nous partons demain pour le sud de l’Espagne. Notre voilier nous attend dans le port de San Pedro.
Nous voguerons vers le point de départ de notre périple, Hissarlik, Troie, puis douze étapes en Méditerranée, jusqu’à Ithaque, où Nadia et moi nous marierons le 20 mai 2020.



Témoignage écrit et signé de ma main, pour preuve de mon amour et ma confiance.
Pour valoir ce que de droit
Remis à Madame Nadia Torres le 20 mai 2020 à Vathy, île d’Ithaque
André Lagarde

PRIX

Image de Printemps 2018
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Anna Hoser · il y a
machiavélique !
bonne chance dans cette finale :-)

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Fred Panassac · il y a
Belle découverte en finale Claude, bravo pour cette place de finaliste, et toutes mes voix (de la part de Frédérique des Noires de Pau)
Au plaisir de vous revoir peut être aux Idées mènent le monde 2018.
Si vous passez par ici et souhaitez suivre le travail d’une collègue nouvelliste des Noires, je suis en lice en finale avec deux textes dans le concours des Paysages d’Isère.

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El bathoul · il y a
bonne chance pour votre texte
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Jean Calbrix · il y a
Atoutva dit machiavélisme ! C'est exactement ça ! Bravo, Claude, pour ce grand plaisir de lecture. On ne s'ennuie pas un instant. Vous avez mes cinq votes.
Je vous invite à lire mon tragique sonnet Mumba en finale printemps : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/mumba Bonne journée à vous.

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Marie · il y a
Beaucoup de suspens, je me demandais où vous nous emmeniez. Je vote
Si vous souhaitez découvrir l'un de mes textes https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/loin-des-yeux-loin-du-coeur

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Atoutva · il y a
Plutôt noir. L'auteur ou les personnages, qui tirent les ficelles ? Quel machiavélisme !
En tout cas, une belle histoire habilement ficelée. Mon vote.
en 2 mn, aurez-vous le temps de voir mon lierre, en compét. pour le prix d'été http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-lierre-1

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Sabine Larrodé · il y a
Vous pouvez lire Graziella qui est en finale des TRès très courts dans la Matinale des lycéens. J'espère que vous aimerez son texte au moins autant que j'ai aimé le vôtre. Un texte noir mais de la prose poétique dans une belle langue.
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Sabine Larrodé · il y a
C'est glaçant ! J'espère que ça n'est pas autobiographique et que je ne rencontrerai JAMAIS un Lagarde (Lagarde et Michard :), ok) ou une Torres. Mais j'ai aimé lire cette manipulation perverse et je vote pour la nouvelle. Il vaut mieux écrire ou lire cette histoire que la vivre, oserai-je en vous plagiant.
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Chantal Sourire · il y a
La manipulation à l'état brut, bravo et mon vote !
Je suis aussi en finale avec un TTC, Pair et impair et une nouvelle, Un dimanche en forêt...

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Camille G · il y a
Joliment bien raconté - suspens à tiroirs qui exploite la vilenie de l'âme humaine, ses ambitions sans scrupules et l'intelligence manipulatrice et patiente (il faut bien le reconnaître) de certains personnages - le tout avec un brin de cynisme que j'aime bien - beau travail - (Peut être que l'histoire est vraie, autobiographique ? ... après tout)
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