L'homme des sapinières

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Pourquoi on a aimé ?

Dans cette histoire touchante, l’émotion sert, l’air de rien, à brosser le portrait cynique d’une société rigide, hypocrite. Une histoire

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Baptême dans la BD, confirmation dans l'écriture, en attente d'une canonisation pour l'ensemble de mon œuvre. http://clementpaquis.com/ @clementpaquis  [+]

Image de Printemps 2020

Les yeux mi-clos, allongé sur le matelas relativement confortable de cette construction mobile au design contemporain, le vieux regardait le soleil se lever au travers du volet roulant qui couvrait partiellement le Velux arrière de la caravane. « Encore une belle journée qui s’annonce » songea-t-il tout en souriant. À 74 ans, il n’avait plus vraiment l’âge de jouer les campeurs, mais sa présence dans cette forêt, plus précisément dans cette clairière et encore plus exactement dans cette caravane n’était pas la lubie farfelue d’un quelconque excentrique. Joseph avait été mis à la porte de chez lui quelques mois plus tôt par un huissier accompagné d’une bande de flics. Des impayés, des factures qui s’entassent, beaucoup de déni et bim, un jour on voit débarquer la cavalerie au service de ces messieurs les créanciers et on expulse un vieux bonhomme de son foyer, ne lui laissant le droit de ne garder que son chat et son chagrin.


La caravane en question dormait dans le jardin du père Boniface depuis quelques années. Le vieux retraité, joueur en diable, l’avait gagnée au poker et ému par le mauvais sort que l’on faisait à ce voisin sans défense, s’était mis à briquer sa roulotte d’acier et de plastique de fond en comble en vue de la céder à ce pauvre homme désormais à la rue. Après un check-up minutieux des fonctions élémentaires de la bête, Boniface avait tendu les clefs de la rutilante Eriba 430 GT à un Joseph plus ému que jamais. « Le chauffage se branche sur une bouteille de Butane. Pour la flotte, y a un jerrican qui se visse au tuyau sous l’évier, y a deux panneaux solaires sur le flan de l’animal, les WC sont manuels, ça veut dire qu’il faudra aller vider le contenu de la cuve régulièrement, et je t’ai gardé le meilleur pour la fin ! » lança Boniface en montrant du doigt un groupe électrogène flambant neuf. « Il fait pas beaucoup de bruit et il consomme peu. Avec ça, tu pourras te regarder un petit film de temps en temps. Et pour voir venir les périodes de pénuries, je t’ai trouvé une batterie qui peut contenir jusqu’à dix heures d’énergie électrique. Tu peux la recharger sur ton panneau solaire ou sur le groupe électrogène directement. Tout le confort moderne sur roue, et pas un sou pour EDF ! » Joseph serra chaleureusement les deux mains de Boniface en pensant pour lui-même qu’il n’avait de toute façon plus un centime à donner à qui que ce soit.



Dans sa jeunesse, il était arrivé quelques fois à Joseph de faire du camping et de dormir dans une caravane. Celles des années 80 étaient, à son souvenir, bien moins abouties que le petit bijou que lui remettait son charitable voisin. Il s’agissait en quelque sorte d’une BAD-mobile, une Base Autonome Durable sur roues. Il ne restait plus qu’à trouver un endroit pour l’y ancrer, et l’idée fut lancée d’aller chercher du côté des sapinières. Situées à environ deux kilomètres du village, les sapinières étaient un endroit calme, totalement inhabité, et où de mémoire d’homme on n’avait jamais vu un campeur. En été, il y faisait frais grâce à la protection qu’offraient les épais sapins, et en hiver le soleil éclairait de sa douceur une petite clairière providentielle près de laquelle il fut convenu qu’on installerait la caravane.

C’est ainsi que Joseph commença sa nouvelle existence d’ermite. La première chose dont il prit rapidement conscience, c’était qu’il n’avait plus de problèmes d’argent. Sa maigre pension de retraite avec laquelle il avait toujours eu tant de peine à joindre les deux bouts lui suffisait désormais pour remplir son frigidaire et payer l’abonnement de son téléphone portable. Car c’étaient bien là les deux seuls frais fixes qu’il conservait de son ancienne vie. Dépenses auxquelles s’ajoutait le carburant dont il remplissait le groupe électrogène et qui lui fournissait l’électricité dont il avait besoin quand le soleil ne suffisait pas à gorger d’énergie gratuite les panneaux solaires de la caravane.

Pas de frais, pas de voisins, aucun bruit sinon celui du vent dans les arbres, des oiseaux et des clapotis de la rivière toute proche. Joseph avait la délicieuse impression de vivre des vacances perpétuelles. Quand arrivait le printemps, il prenait son petit déjeuner dehors en compagnie de son chat, il regardait le manège des oiseaux qui construisaient leurs nids et guettait les écureuils qui sautaient de branche en branche. Entre deux lampées de café au lait, il prenait de grandes inspirations de cet air riche en saveurs forestières où nul arôme de pneu ou de gaz d’échappement ne filtrait jamais. Il sentait alors une vague de chaleur bienfaisante lui courir le long du corps, de la nuque aux doigts de pieds. Une sensation qu’il n’avait plus ressentie depuis ses premiers amours d’adolescent et qui portait un nom dont l’évocation même le laissait rêveur. Le bonheur.


C’est ainsi que pendant plusieurs années, Joseph vécut une existence agréable, garnie de promenades, de cueillettes de baies, de champignons et d’observation de la nature. Les hivers, il les passait à lire et à écrire. Lorsqu’on approche les 80 ans, on a beaucoup de choses à raconter et Joseph le faisait méticuleusement, avec patience. Se libérer des chaînes du monde civilisé, c’était ça la liberté. Au village, le cas de Joseph faisait jaser. On considérait l’homme avec bienveillance, mais on se demandait à quoi il pouvait bien occuper son temps, comment il se débrouillait pour la toilette sans douche ni baignoire, on se disait qu’il devait bien s’ennuyer, le pauvre homme, on compatissait, on haussait les épaules à coup de « ah là là… » et on changeait de sujet. Un jour de printemps, un journaliste en vacances dans sa famille qui vivait au village entendit parler de Joseph, fut intrigué et décida d’aller demander au personnage une interview sur sa condition d’ermite. C’est à ce moment-là que les ennuis commencèrent.


L’article paru dans le journal local eut un effet pervers sur les consciences. Ce que les commères du village n’avaient jamais envisagé, c’était que le vieil homme puisse être heureux, là-bas, seul dans sa forêt. Son bonheur était tout à coup ressenti par une certaine catégorie de la population villageoise comme une sorte de bras d’honneur arrogant qu’il leur faisait à tous. Je suis bien mieux loin de vous, semblait narguer le vieil homme depuis son logement gratuit. Et l’on en vint à établir une liste des avantages de ce parasite social. On prit conscience qu’il ne payait ni l’électricité ni l’eau (puisqu’il allait la chercher à la fontaine) et qu’il n’était d’ailleurs même pas imposable sur le revenu. On finit par se demander si camper comme ça dans les bois était au fond bien légal, et qu’il semblait d’ailleurs que le camping sauvage était interdit partout où il n’était pas autorisé.

La gendarmerie débarqua au pied de la caravane de Joseph un petit matin du mois de septembre, alors que ce dernier sirotait sa deuxième tasse de café en caressant la tête de son chat qui s’était roulé en boule sur ses genoux. La sentence tomba, assassine. « Il faut partir monsieur » lui apprenaient les gendarmes. « C’est défendu de s’établir comme ça dans la nature, c’est dangereux en plus. » La mâchoire pendante, Joseph tenta une défense maladroite à coup de bégaiements et de redondances. Il ne faisait de mal à personne ici, il n’abîmait pas la nature, il ne dérangeait pas l’ordre des choses et ne violait aucune loi, et le gendarme de lui répondre que si, il en violait une puisqu’il était défendu de pratiquer le camping sauvage et que la loi s’appliquait à tout le monde, même aux vieux ermites dans des caravanes.


Le vieil homme fut donc placé dans une maison de retraite. Une des moins chères, située en banlieue de la grande ville la plus proche, à côté de la zone industrielle. La caravane fut rendue à son propriétaire initial qui se scandalisa en vain que l’on puisse ainsi chasser pour la deuxième fois, un pauvre vieillard de son foyer alors qu’il ne dérangeait personne. Le chat fut quant à lui confié à la SPA car l’asile pour vieux où résidait désormais Joseph n’acceptait pas les animaux. La pauvre bête, déjà âgée, fut euthanasiée deux semaines plus tard. Elle refusait toute nourriture depuis sa séparation d’avec son maître et il fut décidé qu’il était plus humain d’abréger ses souffrances.


Joseph mourut des suites d’une attaque quelques jours après avoir appris la mort de son chat. Quand la nouvelle parvint aux oreilles du père Boniface, celui-ci tonna et gronda à qui voulait bien l’entendre que le vieux était mort de tristesse parce que les gens du village étaient des malveillants qui ne supportaient pas le bonheur des autres. Les commères haussèrent les épaules, et se dirent qu’il fallait bien intervenir, qu’on ne pouvait pas laisser un vieil homme comme ça tout seul dans la forêt indéfiniment, que c’était trop dangereux et que même s’il était certes regrettable qu’il soit finalement mort, on pouvait s’assurer que c’était pour son bien.

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LES HISTOIRES DE RAC · il y a
Tellement vrai & cruel > m'a fait penser au "Voyage au Moyen Age" de Max le Fox Terrier... Bravo pour ce plaidoyer pour la liberté !
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Bertrand Pigeon · il y a
burlp
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Bertrand Pigeon · il y a
Un beau récit flamboyant qui sonne comme le constat d'une société toujours plus hiérarchisée dans les inégalités et la bêtise
Un petit passage rapide sur Short et finalement pas vain (de pays)

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Lyne Fontana · il y a
Renouvelé !
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François Paul · il y a
Une bien triste histoire si bien racontée. Toutes voix dehors et très bonne finale!
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Rachel Weintraub · il y a
Je découvre que derrière la mine aiguisée du crayon se cache une plume toute aussi dénonciatrice et efficace ! Votre intrigue me fait penser à l'histoire de Nathalie Doumas, propriétaire de son terrain, qui a longtemps vécu dans le confort minimaliste de sa caravane avant de construire de ses propres mains des parties d'habitation en dur, a aussi aménagé un potager, juste de quoi s'assurer un petit revenu. Et malgré une vie tranquille et respectueuse de l'environnement comme du voisinage, la voilà contrainte de quitter son chez elle. Votre texte dénonce très bien l'un des problèmes de notre société : tapé sur ceux qui n'ont rien fait, s'attacher à des règles rigides sans jamais accepter de regarder au-delà. La chute, je ne la trouve même pas cynique, elle est bien trop réaliste pour être ainsi qualifiée...

Côté plume, vous vous laissez lire avec grand plaisir ! Tout mon soutien pour cette finale !

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Corinne Chevrier · il y a
Je suis triste, mais je vote quand même ;)
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Cyrille Conte · il y a
Pour vivre heureux vivons cachés, pourquoi pas dans les sapinières. Mais la jalousie des bien pensants finit toujours par vous rattraper. Bravo Clément pour ce récit ô combien réaliste et bien écrit.
Je vous invite à une lecture si vous le souhaitez :  https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/la-mouche-13
Encore bravo et bonne finale.

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Mica Deau · il y a
Bonne finale !
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Jean Calbrix · il y a
Un excellent texte sur la conformité qu'il ne faut pas outrepasser. Non, les brave gens n'aiment pas que... comme chantait tonton Georges. Bravo, Clément. Je renouvelle mes cinq voix et vous souhaite une bonne finale.

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