L'homme de la Route du Lac

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Tout ce qu'il y a d'important à savoir c'est que j'aime l'Auvergne, le Tripou et les cookies  [+]

Dans ma vie, je n'ai jamais rien combattu, rien défendu. Je forgeais mes opinions au gré des remous et des rejets, des émotions et des leaders.

Mais cela à changé vers la fin de l'année 1994. Dans le Puy-de-Dôme, devant une baie vitrée bordée de sapins, nous empilions des kapla au beau milieu du parquet de la maison de mes parents par une soirée froide et grumeleuse, lorsque Rachel, encore la femme de mon frère à l'époque, entra dans le salon.
Son entrée ne fut pas tout de suite remarquée. Elle marchait en titubant et s'affala sur l'un des vieux fauteuils que ma mère tenait coûte que coûte à garder malgré les odeurs de vieux et de renfermé qu'ils dégageaient.
Portant une jupe malgré le mois de Novembre, avec un style vestimentaire que nous avions du mal à comprendre, elle semblait ne jamais tomber malade, elle ne portait jamais de pantalon.
Mais là, elle n'aurait à l'évidence pas du être si peu vêtue. Ses chevilles étaient extrêmement mal en point. En une minute, toute la maison était autour d'elle, lui appliquant des compresses sur les plaies ouvertes qui entouraient ses deux chevilles, dégoulinant sur le parquet neuf.

Traumatisée, tremblante, elle n'arrivait pas à parler et à nous expliquer ce qu'il s'était passé malgré la pression de mes parents et de mon frère - j'avais réussi à éloigner les enfants ayant vite compris que cela avait l'air grave, et afin de ne pas les choquer. Elle s'enfouissait dans les bras de mon frère et pleurait.

Elle finit par reprendre son souffle et nous demanda ou étaient ses enfants, je la rassurais, je les avais poussés vers le premier étage, pour jouer, ne sachant pas s'il devaient écouter ce qui allait se dire.
Soulagée, elle s'extirpa des bras de son mari et tenta de se concentrer tant bien que mal.
Alors elle nous raconta.


Elle était en train de remonter la grande route qui menait du lac au terrain de football, prolongeant l'entrée du village, lorsqu'une voiture s'est arrêtée à son niveau. Un homme dans la cinquantaine, baissant la vitre passager, lui demanda poliment ou était le supermarché.
Elle lui répondit, précisant qu'il lui suffisait de prendre la route principale et de traverser le village puis de ressortir en direction de la départementale, et qu'il ne pourrait louper le panneau qui l'indiquait.
C'est alors qu'il se plaint de ne pas bien l'entendre et se parqua, sortit de la voiture et vint lui demander de répéter plus près en lui montrant précisément la route à prendre.

Elle prit peur, face au jour qui déclinait, la route déserte et son passé de femme vivant constamment recluse, peut aventurière, comme lui reprochait d'ailleurs souvent mon frère. Il lui reprochait même d'être parano. D'avoir peur de tout.


Comme elle nous racontait, elle pris peur. Mon frère resserra sa main autour du bras de sa femme et affichait un air inquiet pour la suite du récit. Mes parents avaient l'air affolé. Leur belle-fille qu'ils connaissaient à peine, se faire agresser chez eux, dans leur demeure, en Auvergne, pour eux c'était impensable. En plus ils commençaient à l'apprécier, faisaient beaucoup d'efforts pour qu'elle s'intègre dans la famille.

Elle continua son récit.
Lorsqu'il s'approcha, elle commença à prendre peur, seule avec cet homme, à imaginer les pires scénarios. Elle commença alors à s'excuser, à dire qu'elle devait rejoindre sa famille pour le dîner, qu'elle devait se dépêcher.
L'homme ne la retint pas. Tout au plus tenta-t-il de lui demander où exactement était la départementale, en haussant le ton. Il pourrait se servir d'un GPS, pensa-t-elle. Puis elle pressa le pas. Il repris sa voiture, aucune voiture n'était passée depuis le début de l'altercation.

Et c'est là que les ennuis commencèrent.
En l'entendant claquer sa portière, Rachel eut un tressautement. Elle avait déjà entendu ce bruit. Dans d'autres circonstances. Il était devenu une mélodie macabre qui hantait ses nuits. Elle avait du mal à s'en départir. Mais elle tenta de le chasser de son esprit. Les phares, le moteur, il redémarre. Elle presse le pas. Il va prendre la route indiquée, et puisque je suis sur un chemin adjacent, cela tombe bien.
Malheureusement, il ne pris pas le chemin indiqué.
Il se dirigea vers elle. A une allure normale. Prise d'une panique soudaine mais réelle, Rachel bifurqua brutalement dans le seul chemin qui lui restait à choisir pour être sûre d'échapper à cet homme : les bois.
Elle s'enfonça dans le bois qui bordait la route et pouvait mener à notre maison, bien que l'homme puisse la rejoindre par un autre chemin. Elle courait, courait sans réfléchir à travers les ronces, en jupe, en hurlant à la mort pour qu'une âme qui vive, en ce mercredi de Novembre, puisse l'entendre, et en partie par peur, peur de revivre ce qu'elle avait vécu, peur de retomber dans ce drame.

Elle avait fini par arriver à la maison.

Mon frère et mes parents se regardèrent. Mon frère la prit dans ses bras longuement puis l'emmena dans leur chambre pour qu'elle se repose et mes parents appelèrent immédiatement un médecin.


Je me souviendrai toujours de ce mois de novembre 1994 pour ce que mon frère me dit le soir même du drame, ou plutôt le soir du traumatisme.

Il me dit "Rachel en se couchant, a fini par m'avouer que lorsqu'elle s'est enfoncée dans le bois, s'écorchant jusqu'au sang dans les racines, elle a entendu l'homme crier "Madame, s'il vous plaît je voudrais seulement savoir ou trouver des produits de première nécessité ma femme va accoucher !" mais que dans sa folie, dans sa folie paranoïaque, elle continuait alors de croire qu'il voulait la violer, la tuer."

Longtemps après, A l'été 2004, j'ai recroisé Rachel dans une fête de famille à laquelle j'étais venue à contre-cœur, je venais de perdre mon travail et n'avais pas une forte envie de voir toute ma famille. Dans une conversation autour de 4 heures du matin, après quelques verres et alors que tout le monde était parti se coucher, Rachel, que je considérais désormais comme faisant partie de la famille, osa me reparler de cet épisode.

Et c'est alors qu'elle me dit
"Tu sais, le crime que quelqu'un a commis sur toi, tu le vis deux fois. Celui qui est effectivement commis, et celui que ta mémoire t'obliges à revivre. Crois-moi : le deuxième est pire."

Plus jamais je ne revis Rachel parler de son traumatisme, elle qui était par ailleurs gaie et souriante, Une invitée et une belle-sœur merveilleuse. Mais depuis, j'ai toujours fait attention dans les conversations, avec des amis ou en société, quand quelqu'un minimisait des traumatismes. Moi qui n'avais jamais rien défendu, je me suis surprise à les combattre.
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