L'exception confirme la règle

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Retraité créatif après un parcours professionnel riche, j’ai la passion de transmettre mon expérience, mes réflexions diverses et mes émotions. L’écriture de nouvelles et de quelques  [+]

L’exception confirme la règle


« Dont n’est jamais sujet ».
Voilà ce que j’ai entendu un jour de mon professeur de français en classe de cinquième, dans un cours sur les pronoms relatifs.
« Dont n’est jamais sujet ».
Mais le même professeur nous avait appris aussi qu’une phrase comporte au moins un sujet et un verbe, et souvent un complément.
« Dont n’est jamais sujet » est une phrase me disais-je où le mot « dont » est le sujet du verbe « être ». Alors comment se fait-il qu’un professeur, qui plus est de français, puisse émettre une phrase comme « dont n’est jamais sujet » dans laquelle « dont » est précisément le sujet ?
- Monsieur, l’interpelais-je en levant poliment le doigt.
- Oui ?
- C’est bizarre ! Dans la phrase que vous venez de prononcer, dont est sujet ! et vous dites qu’il ne peut pas être sujet !
- Mais, répondait-il avec agacement à mon encontre avec les yeux sombres sans équivoque sur la perturbation que je générais dans la progression de son cours, quand je dis « dont n’est jamais sujet », « dont » est un pronom relatif que j’utilise en tant que sujet devenu substantif à cette occasion, pour justement expliquer la particularité de ce seul pronom relatif qui ne peut pas être sujet.
Dans ma trop petite tête de douze ans, j’étais perdu. Pourquoi la grammaire française est-elle si complexe ? Et pourquoi mon professeur m’avait répondu avec ce regard accusateur envers un imbécile qui ne comprend pas ce qui, normalement et à ses yeux, devait paraitre limpide à tout élève normal. Mes camarades de classe avaient-ils entendu cette assertion « dont n’est jamais sujet » sans en relever l’ambiguïté qui m’avait sauté aux oreilles ? Ou l’avaient-ils remarquée ? Alors, ils n’avaient pas osé questionner le professeur, ou bien la réponse académique du pronom relatif substantivé leur était évidente ?
J’y voyais une injustice envers un élève, certes pas très brillant dans cette matière qui le lassait au plus haut point, mais qui avait fait une remarque me semblait-il appropriée, puis qui s’était fait tancer avec humiliation. Plus jamais je ne levais la main. Cela m’avait convaincu de ne plus écouter le cours que distraitement, comme à l’accoutumée.

L’épisode de « dont n’est jamais sujet » m’a continuellement poursuivi comme l’incompréhension par un professeur, ou par la suite par tout autre personne, qui n’admet pas l’existence d’une ambiguïté dans ses propres propos, tant il est convaincu de leur évidence au point qu’aucune autre signification ne puisse être envisagée.

C’est alors que, plus tard, l’expression « l’exception qui confirme la règle » prit tout son sens dans l’assertion « dont n’est jamais sujet » : ce pronom relatif n’est grammaticalement jamais sujet, sauf dans le cas exceptionnel de cette phrase émise pour la circonstance.

Cette expression « l’exception qui confirme la règle », souvent utilisée pour justifier une non-conformité occasionnelle à une règle, ou parfois synonyme de « faites ce que je dis, non pas ce que je fais », me réapparut lorsque mon ballon roula sur la pelouse d’un parc, et qu’un coup de sifflet me stoppa net alors que j’avais déjà progressé de trois pas sur cette même pelouse pour aller le récupérer.
- Z’avez pas vu la pancarte ? me cria le gardien du parc en blouse grise, cravaté et casquetté.
-  ???
- Là-bas au milieu de la pelouse !
En suivant dans la direction de son doigt, au milieu de l’herbe, à vingt centimètres de hauteur, je pus distinguer un écriteau et y lire « Pelouse interdite ».
- Excusez-moi, M’sieur, je l’avais pas vu, lui répondis-je.
- On vous apprend pas à lire à l’école ?
- Si M’sieur.
- Bon, va chercher ton ballon. Sans courir ! Sinon tu vas abîmer la pelouse !
- Merci M’sieur !
- La prochaine fois, je te confisque ton ballon !
- Oui M’sieur !
Bien sûr, j’évitais de reproduire ce lancer de ballon malencontreux qui pourrait me coûter sa disparition.
Et c’est alors qu’une réflexion surgit dans ma petite tête qui avait quelques difficultés à prendre du poids en matière grise, mais qui était malgré tout sensible à certaines incohérences. Comment a-t-on fait pour poser l’écriteau « Pelouse interdite » au beau milieu de la dite pelouse ? Il a bien fallu marcher sur l’herbe qu’il est interdit de piétiner !
Avec mon imagination créative sans limite, je pensais qu’on avait utilisé un hélicoptère, ce qui aurait été bien commode pour accéder au centre de la surface, ou encore une grue avec une longue flèche pour atteindre l’endroit de la pancarte. Ou bien que l’on avait dressé un pont depuis deux allées. C’était sans penser à une autre possibilité qui m’avait tout simplement échappée dans mes pérégrinations intellectuelles, une possibilité qui m’a sauté aux yeux, ou plutôt aux oreilles un autre jour de jeux dans cet espace : le bruit d’une tondeuse.
Eh oui ! Pour que cette pelouse soit entretenue, il faut la tondre régulièrement. Et cela suppose de fouler l’herbe sur toute sa surface ! Mais alors, la « Pelouse interdite » n’est pas interdite pour tout le monde ! Moi, le petit homme de vingt-cinq kilos, il m’était interdit de poser le pied sur la pelouse alors qu’un jardinier de quatre-vingt kilos pouvait se le permettre ! Lequel des deux générait le plus de dommages ?
La réponse me vint lorsque je vis passer une classe entière de primaire, bruyant de toutes les conversations entre les élèves, les uns parfois surpris par l’envol d’oiseaux, les autres bien indifférents au spectacle champêtre, d’autres encore agités par leurs sujets, tout en étant propices aux débordements d’une double file difficilement contenue par les accompagnants.
- Les enfants, restez bien sur l’allée, s’il vous plait, leur criait régulièrement une maitresse. N’allez surtout pas sur l’herbe, c’est interdit !
- Pourquoi c’est interdit ? lui demanda un des élèves.
- Parce que c’est marqué « Pelouse interdite » sur la pancarte là-bas. Tu la vois ?
- Oui, mais pourquoi c’est interdit ?
- Tu sais, si tout le monde marche sur la pelouse, on va finir par l’abîmer !
- Oui, mais chez moi, j’ai le droit d’aller sur l’herbe de mon jardin ! Mon Papa ne me l’interdit pas ! Lui aussi il y va, on joue ensemble au football.
- D’accord, mais chez toi, il n’y a que vous qui allez sur l’herbe. Les autres personnes ne marchent pas sur ta pelouse.
- Si, il y a aussi mes copains et mes cousins.
- Bien sûr, mais cela ne fait pas beaucoup de personnes ! Ce n’est pas comme dans ce jardin public où il passe beaucoup de monde.
Finalement, tout comme seuls les professeurs peuvent dire « dont n’est jamais sujet », seuls les jardiniers peuvent emprunter la pelouse pour l’entretenir.

« Dont n’est jamais sujet » et « Pelouse interdite » devenaient, à mes yeux, emblématiques de l’incohérence des adultes qui aiment énoncer des sentences sans les respecter vraiment, pour certains d’entre eux...

C’était sans compter les balades dans les rues où j’étais souvent attiré par les affiches. Affiches de film, mais aussi les publicités placardées sur les murs : avec leurs jeux de mots (Du beau Du bon Dubonnet), ou avec les visages débonnaires de Banania, ou encore l’invraisemblable vache qui rit, sans oublier les corps attirants de Playtex. Tous les murs n’étaient pas couverts d’affiches, et sur certains, je remarquais l’inscription « Défense d’afficher – Loi du 29 juillet 1881 ». Et je pensais : quel dommage, j’aime tant les murs avec des affiches. Au moins on peut s‘occuper tout en déambulant. La lecture sur les murs raccourcit la distance !
Et puis un jour mon esprit s’est arrêté plus longuement sur cette inscription en y constatant là aussi une incongruité : pour interdire l’affichage de publicités ou autres informations, il faut afficher l’interdiction elle-même, en quelque sorte en faire la publicité sur le même mur. Qui plus est, cet écriteau fait référence à une loi écrite par des contemporains de mes arrière-grands-parents qui s’habillaient en redingotes, se couvraient le chef d’un chapeau claque, se déplaçaient en voiture à cheval et s’éclairaient à la bougie !
A cette nouvelle exception qui m’interpellait, s’ajoutait l’impression d’anachronisme d’un texte presque séculaire.

Cela ne m’empêchait pas de poursuivre mon chemin, parfois rempli de ces remarques personnelles qui perturbaient mon esprit et participaient à me faire progressivement prendre conscience de la complexité de la vie.
- T’es trop petit, tu comprendras plus tard, me disait-on pour éviter une explication que l’on jugeait hors de mon âge.
C’est pour cela que les dîners m’ennuyaient. Je ne comprenais pas les discussions d’adultes, et à force de non réponses de leur part, j’avais progressivement intégré l’inutilité d’en poser.
- T’es trop petit, tu comprendras plus tard, me répétait-on régulièrement.

Néanmoins, mon oreille n’était pas sourde, et un soir j’entendis lors d’un repas par un des convives :
- Il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis ; je l’ai toujours pensé.
Cette phrase m’avait interpellé car il m’arrivait souvent de changer d’avis. A l’école, par exemple, j’avais du mal à trouver de bonnes idées pour la rédaction qui nous était imposée par le professeur, et mon esprit divaguait d’une idée à une autre sans parfois s’arrêter sur l’une d’entre elles. Je n’étais donc pas un imbécile puisque je changeais d’avis ! Ce fut une révélation positive à mon égard.
Mais au fil du temps, la deuxième partie de la phrase « je l’ai toujours pensé » me faisait comprendre que l’émetteur de cette phrase ne changeait pas d’avis. Il était donc un imbécile ! Et il faut vraiment être un imbécile pour le faire savoir aux autres en proférant ces deux phrases « Il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis ; je l’ai toujours pensé » ! Et si la personne n’est pas un imbécile, il aura la présence d’esprit d’éviter de proférer la deuxième partie. J’en étais à cette réflexion avant de la poursuivre plus en avant et me rappeler cette fameuse « exception qui confirme la règle ». N’est-ce pas le cas dans cette assertion « il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis ; je l’ai toujours pensé » où changer d’avis, à bon escient ou après un complément d’analyse pertinente, peut être considéré comme une preuve d’adaptation intelligente et d’ouverture appropriée alors que vouloir garder siennes ses idées contre des évidences parfois manifestes serait un signe de bêtise ? Alors, pour la plupart des humains, ce ne serait pas être un imbécile que de toujours le penser, bien au contraire, et il s’agirait là encore d’une exception à la règle ?

Au fur et à mesure que mes matières grises prenaient de l’étoffe, j’en arrivais à penser que les humains, toujours dans leur complexité, créaient des règles et les définissaient en réalisant leur contraire... C’est ce que je remarquais plus tard dans la tourmente organisée par les soixante-huitards. Leurs calicots déployés mentionnaient « Il est interdit d’interdire ». Une nouvelle incohérence sémantique... Progressant dans l’âge, je commençais à admettre cette exception d’autant plus que le vent de révolte correspondant nous apportait une tendance forte vers les tolérances sur les règles.

Mais alors, à ce sujet, peut-on être intolérant avec l’intolérance ?...


Commentaires de l’auteur :
En classe de cinquième, j'ai réellement interpellé mon professeur. Il n'avait pas compris mon humour... La suite est pure invention, humoristique, mais tellement vraie...
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