« Lettre à Marguerite D.., la jeune fille du bac sur le Mékong »

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Tu as écrit que cela avait été à en mourir ton amour avec le Chinois mais tu n’as jamais su le goût raté de la vie quand cet amour-là, à mourir, n’est qu’une absence marquée en creux.
Quand tu as pris le bac qui traversait le Mékong, tu avais déjà le visage du désir, un visage qui se voyait très fort, as-tu écrit. Mais tu n’as pas vu l’autre jeune fille du bac et personne d’autre ne l’a remarquée durant cette traversée du fleuve, le même jour exactement.
Elle est jeune elle aussi, plutôt jolie que belle, mais ses souliers sont ordinaires, terriblement ordinaires. Elle s’apprête à quitter cette belle terre d’Indochine, elle n’a pas encore rencontré mon père ; ce sera plus tard et beaucoup plus loin, elle ne sait pas encore quand. Elle aussi prendra le temps pour vieillir mais cela aura lieu avec la même brutalité, ce « lent travail » qui traverse la vie et dont on ne se remet pas vraiment.
Cette traversée du fleuve sur ce bac lui a paru très longue et irréelle. Elle va bientôt quitter ce pays qu’elle a visité passionnément sans ignorer que ce voyage-là serait unique.
Elle a été si brillante dans ses études qu’elle a décidé de s’orienter vers une carrière diplomatique ou journalistique, et de perfectionner son goût insolite pour les pays d’Asie à travers l’étude des langues orientales. Elle a obtenu une bourse importante pour se lancer dans cette aventure.
Elle est jeune, très jeune et elle n’a peur de rien. Elle sait qu’elle a du talent, c’est une certitude tranquille qui lui donne une disponibilité et une audace mesurée. C’est l’été de toutes les espérances ; elle ne sait pas encore qu’elle va se dérober à elle-même.
Pendant cette traversée du fleuve sur le bac, elle a presque tout aimé sauf ta fameuse paire de talons hauts en lamé or sur tes pieds d’enfant. Elle a vrillé un regard agacé sur cette étonnante incongruité chez une fillette blanche au port altier et conquérant. C’est vrai que tu as un visage de jouissance qui se voit très fort, mais elle, elle n’a voulu voir que tes chaussures, inoubliables. Peut-être parce qu’elle s’est tout de suite dérobée à l’indécence de ce désir affiché sur tes traits et qui la trouble.
Elle ignore qu’elle ne retrouvera cette émotion qu’un demi siècle plus tard à travers ton livre et dans l’après-coup d’une lente traversée de la vie où ces lamés en or inscriront à jamais l’absence indicible de ce qui lui a manqué. Manqué à jamais. Le défaut du désir, la vie au ralenti, comme à l’économie.
Alors elle a eu envie de te raconter sa traversée quand la jeunesse l’a quittée et ainsi sans le savoir tu l’as accompagnée dans son chemin de mémoire jusqu’au dernier passage.
Car elle, elle est arrivée à l’heure du dernier acte. Rien de sublime dans son histoire, pas d’exotisme, pas de barrage contre le Pacifique pourtant une étrange et émouvante familiarité fonctionne avec toi, l’autre du Mékong, retrouvée et transfigurée par la littérature.

Marguerite

***

Sa lente traversée du fleuve redoutable de la vie se termine dans une maison de vieux : le mouroir au verso et la terreur de la fin d’une vie. Elle ne peut plus marcher mais elle déambule dans des espaces intérieurs que sa mémoire a souvent occultés.
Elle se sent en état de mort annoncée. Son corps la quitte par petits bouts, il n’est plus qu’un tas de fonctions empêchées. Elle a perdu toute familiarité avec elle-même sauf avec sa mémoire, implacable, ciselée, redoutable et efficace. Elle sait que ce sera le bout qui partira en dernier. Quelque chose lui reste à inscrire non pour survivre encore un peu mais pour pouvoir partir.
Ce sera cette jeune fille du Mékong sur un bac rencontrée et dans un livre retrouvée qui sera son passeur pour l’éternité. Ni religion, ni famille, ni sénilité... juste une page blanche à laquelle elle s’accrochera douloureusement jusqu’à la fin. Car dans cette maison de vieux, la gestion des misères de l’âge est aussi pesante qu’une chape de plomb : la peur des autres condamne chaque résident à ne parler que du corps et personne n’entend les mots qui ne sont jamais dits. Le corps médicalisé occupe toute la scène et se réduit à une somme d’organes.
Mais la mise en route de ce cahier bouscule quelque chose comme si elle consentait enfin à vivre la vie qui lui reste. Peut-être veut-elle aussi transmettre en mots des émotions qu’elle n’a pas su me dire. Mais l’indicible finira par gagner et s’inscrira en creux dans ses lignes.

L’âge de femme lui avait vraiment refusé sa grâce et concédé que les subtiles variations de tous les désamours. Comme si elle avait pris parti pour le ratage et que sa vie vienne sans fin buter sur un trou dont elle faisait le tour à l’infini, comme la vague quand elle lèche un rocher avant de s’y briser et qu’une autre vague derrière prend la relève pour se briser à son tour .

Elle raconte pourtant le temps d’avant quand elle avait encore la fierté d’elle-même et les audaces du cœur : le temps de son illusoire ivresse de jeune fille libre et conquérante. L’ivresse de l’amante... libre de répéter, de rencontre en rencontre, l’éternel effacement devant les « légitimes »...
Les hommes de ces légitimes avaient parfois pour séduire toutes les audaces du temps. Mais une fois assurés de leur conquête, ils s’installaient mine de rien dans le temps des pendules.

Par dépit, elle avait consenti au mariage comme tout le monde. Mais la passion de mon père pour elle ne l’avait en rien sauvée du naufrage ordinaire de l’illusion amoureuse Elle avait cru aimer cet homme qui l’aimait. Peut-être n’avait-elle aimé rien d’autre que le fait d’être aimée. Un désamour dont elle ne s’était pas remise et qui avait fauché toutes les espérances et les promesses de sa fulgurante jeunesse. Elle avait cédé à la médiocrité du mal vivre ensemble, le pilotage à vue dans le « ni trop souffrir, ni trop jouir »... La vie avec un goût d’assurance contre le risque avec en prime la télé en guise de culture.

Elle raconte aussi la douceur terriblement nostalgique de ce qui a été et qui n’est plus... et les petits et grands bonheurs de la vie.
Mais il y a surtout de grands espaces vidés d’images, des lieux d’absence, des trous de mémoire obscurs et inquiétants. Il y a des lieux noués d’effroi et vidés de mots : la mort tragique de mon petit frère qui a marqué toute mon adolescence et bien au-delà est presque absente de son récit. Comme un coup de canif dans sa mémoire. Et cette absence même me raconte toute l’horreur de sa douleur.

J’ai retrouvé ce cahier parmi les affaires de ma mère après l’enterrement.
Elle avait tenu son rendez-vous quotidien avec l’écriture pendant ses dernières semaines de vie comme si elle s’était mise à marcher dans sa tête au mépris de son invalidité physique en connaissant le bout du chemin ; elle est un marcheur d’éternité et, dans un asile de vieux, elle retraverse le Mékong de sa vie.

Je l’ai intitulé « La route à l’envers » et je l’ai posté en toute modestie à l’éditeur du livre de la jeune fille du bac et il a fait le succès littéraire de cette année-là.
J’ai réussi à donner l’éternité à cette autre jeune fille du bac, l’autre dame du Mékong, la mienne, ma « sublime, forcément sublime  » mère qui avait écrit ce texte dans l’effroi de sa mort à venir pour faire le solde de tout compte sur ce qui s’appelle une vie.

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