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Lettre à Joyce Carol Oates

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Swann

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Strasbourg, le 13 avril 2018



Madame Oates,


J'admirais déjà votre travail, votre style et plus que tout votre productivité lorsque j'ai lu votre autobiographie « J'ai réussi à rester en vie » et là j'ai également été bouleversé par la beauté et la force de l'histoire d'amour que vous aviez vécu avec votre mari. Je tenais à vous le dire même si ce ne sera pas le sujet de cette lettre. Peut-être juste encore une phrase pour ajouter que l'intensité de votre lien est le but que je cherche à atteindre dans ma propre relation... mais ce qui m'amène à vous écrire aujourd'hui est d'ordre plus « professionnel ». Désolée si mes phrases vous semblent pompeuses ou guindées mais c'est délicat d'écrire à quelqu'un que l'on admire depuis de longues années. On pourrait croire que le style épistolaire permet d'être plus détendue, de réfléchir à la tournure de phrase la plus légère et spirituelle possible mais à moins d'user l'équivalent de deux hectares de forêt amazonienne en feuilles de brouillon pour moi ça ne marche pas. Je m'excuse donc d'avance et vous demande d'y voir un effet, certes peu reluisant, de l'admiration que je vous porte.
Comme vous l'aurez sûrement compris le cœur du problème est l'écriture. Je veux écrire. J'écris déjà bien sûr, parfois de manière préméditée, parfois presque par accident, mais j'aimerais devenir écrivaine. « Ecrivaine » dans le sens capitaliste du terme, c'est-à-dire réussir à payer mon loyer grâce aux mots que je jette sur le papier. Bien sûr je ne nierai pas qu'il y a également une pointe d'orgueil dans mon choix, l'envie de voir mon nom imprimé en gros caractères sur une couverture (le nom suffira, je ne suis pas suffisamment photogénique pour qu'il soit nécessaire d'y ajouter un quelconque portrait, je préfère garder mes boutons et mes cernes pour l'anonymat de mon miroir).
L'enjeu est donc posé : devenir une écrivaine bankable et reconnue. Seulement voilà, c'est compliqué. De ce que je sais de vous, vous n'avez jamais eu de problème pour faire reconnaître votre talent ou même, tout simplement, pour écrire.
Oui, votre talent a toujours été reconnu. J'ai participé à des concours de nouvelles divers et variés sans qu'il n'en ressorte rien d'autre qu'une unique neuvième place (qui m'a permis de voir ma nouvelle imprimée et donc mon nom sur une couverture mais quand même). Je ne gagne pas et, pire que tout, parfois je ne suis même pas sélectionnée. Alors je me remets en question et je doute. Qu'y a-t-il de pire que le doute ? Qu'est-ce qui bouffe plus l'âme et le cerveau ? A part un cancer en phase terminale je ne vois pas. Est-ce que ce sont les autres qui sont exceptionnellement doués ou moi qui suis nulle ? Est-ce que c'est plutôt mon style qui ne plaît pas ? Est-ce que j'ai même un style ? Beaucoup de questions et très peu de réponse... quand je vois votre parcours, la facilité apparente avec laquelle vous avez réussi très jeune à faire publier vos textes je me dis : est-ce que vous avez eu vous beaucoup de chance et moi pas ou est-ce que vous êtes tout simplement mille fois plus douée que je ne le serai jamais ? Et dans ce cas est-ce que ça vaut le coup de continuer ? Le doute, toujours le doute... surtout que chez moi le doute s'allie à une grande faiblesse pour démultiplier son pouvoir destructeur : l'anxiété. Je suis une grande anxieuse, je peux dire sans me vanter que j'ai élevé cette discipline au rang de sport olympique et j'y suis régulièrement championne. J'ai peur de tellement de choses qu'elles se fondent toutes en un magma bourbeux et malodorant mais si j'y plonge les mains je peux en ressortir certains résidus plus massifs que d'autres : la peur de ne pas y arriver, la peur de ne pas être suffisamment douée, la peur de ne pas avoir la chance nécessaire, la peur de ne jamais être rien d'autre qu'une amatrice... tel un Transformer sous stéroïdes, ces angoisses et cette incertitude se combinent et évoluent au point de prendre possession de mes neurones et d'en stopper le fonctionnement. Alors quand je m'assois devant la feuille : rien. Je veux écrire mais la même angoisse qui me pousse à le faire est celle qui m'en empêche. La vie avec moi-même est parfois compliquée, j'ai bien essayé de mettre mon cerveau en location pour m'installer ailleurs mais je n'ai pas encore trouvé preneur. Comment évitez-vous le doute ? Comment réussissez-vous à passer outre ce fameux syndrome de l'imposteur et cette petite voix intérieure qui souffle « Tu n'as rien à faire là espèce d'intruse, tu n'es pas légitime et tu ne le seras jamais » ? Ressentez-vous seulement ce syndrome ? Parfois ma plume est plus forte que cette voix mais parfois... parfois je me contente de tourner la tête et d'attendre que ça passe.
On en arrive maintenant à ce que j'admire peut-être le plus chez vous, votre productivité. Réussir à sortir un livre minimum par an, et bon en plus, vraiment j'applaudis des deux mains, des deux coudes et des deux pieds. Car c'est aussi le moment où je confesse un de mes (mon?) plus gros défaut : une forte tendance à la procrastination. J'ai du mal à me fouetter suffisamment pour réussir à écrire tous les jours, il y a toujours un papillon pour venir voleter devant mes yeux et invariablement je suis ce papillon. Je peux passer mes journées à tout sauf à écrire, ce qui me remplit évidemment d'une culpabilité folle, culpabilité qui rejoint allègrement le doute et l'anxiété pour former une ronde de joyeux lurons qui tourne en boucle dans ma tête. Comment voulez-vous écrire un roman par an avec un esprit pareil ? Est-ce qu'on peut se mettre au moins d'accord sur le fait que je ne suis pas aidée par la nature ? Malheureusement aidée ou pas les faits sont là : je culpabilise de ne pas écrire, quand je m'assieds devant une feuille blanche (oui je suis de la vieille école, je veux bien retravailler tout ce que vous voulez sur un traitement de texte mais le premier jet doit se faire dans un carnet quadrillée et au stylo à encre) l'angoisse et le doute paralysent toute fonction neuronale correcte et après je regarde votre carrière et je complexe... à se demander pourquoi je n'ai pas simplement fait Sciences Po comme tout le monde.
Parce que j'aime écrire bien sûr. J'aime l'acte en lui-même, le bruit du stylo sur le papier, l'ombre de la plume sur la feuille lignée, la finesse des lettres qui apparaissent au fur et à mesure, même la douleur quand la main s'est crispée sur le stylo trop longtemps. J'aime l'inspiration, quand une histoire apparaît d'elle-même en un flash, engendrée en un instant par une personne croisée dans la rue, le titre d'un livre ou une photographie. Mais j'aime aussi la situation inverse, porter un récit en moi, en gestation, comme une grossesse sans les vergetures ni l'épisiotomie finale. J'aime le sentir grandir et se développer de manière quasi-indépendante jusqu'au jour où d'un coup je sais que ça y est, il est prêt, je peux lui donner naissance. J'aime la fierté que l'on ressent devant une phrase bien faite. J'aime savoir que je peux créer, prendre la douleur et la souffrance, ou tout simplement le quotidien, et les épurer, les transcender, les transformer, éliminer la médiocrité ou m'en moquer pour accoucher d'un univers plus beau, plus grand et plus ordonné, d'une réalité plus digne et plus éblouissante que celle dans laquelle on est obligé d'évoluer. J'aime l'idée de réussir à créer une échappatoire.
Alors voilà, malgré tout je veux écrire et, en dehors de l'évidence « psychanalyse et anxiolytique », quels conseils une écrivaine confirmée comme vous pourrait-elle donner à une aspirante auteure comme moi ?
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