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L'esthète

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Swann Ricci

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Creuser une tombe, même lorsque la température est basse, ça donne chaud, vous pouvez me croire...

Alors quand il s'agit d'en creuser deux, je vous laisse imaginer à quel point je peux transpirer. Ceci dit, ça reste une activité très agréable. Surtout après la pluie, lorsque la terre est bien molle. Moi, je préfère les sols argileux et caillouteux, c'est moins monotone à travailler. Faut régulièrement arrêter les coups de bêche pour déterrer les pierres à la main. Ça permet de rester concentré.

Pourtant, j'aime bien avoir la pensée vagabonde et laisser mon imagination faire des siennes. Mais quand je creuse, j'ai pas droit à la moindre seconde d'inattention ! Un seul faux pas et c'est la galère. Un jour, j'en ai fait les frais. Je m'en souviens comme si c'était hier. Je creusais depuis une vingtaine de minutes, déjà, et voilà que je commence à réfléchir à ce que serait ma vie si je faisais autre chose... Oh, n'allez pas croire que j'avais de grandes ambitions mais je crois que j'aurais aimé être un fermier. Pourquoi ? Je ne sais pas trop mais ce qui est sûr, c'est que les fermiers, ils ont toujours de quoi faire et c'est peut-être bien ça qui me plaît !

Rester le cul posé sur une chaise du matin au soir, merci mais non merci ! Il me faut de l'activité physique en masse, sinon, je déprime. Et c'est là que je veux en venir. Je creusais donc depuis 20 minutes, environ, et je pensais à ma vie de fermier, quand la terre s'est ouverte d'un coup d'un seul sous mes pieds ! J'ai pas eu le temps de comprendre vraiment ce qu'il se passait mais en moins de temps qu'il ne faut pour le dire, je me suis retrouvé suspendu comme un jambon au dessus du vide, tête en bas, les bras ballants et le pied droit coincé dans une racine de chêne noir. Si cet arbre n'avait pas été là, je serais tombé au fond de ce gouffre.

C'est cette nuit là que j'ai compris que les végétaux étaient les êtres vivants les plus respectables de la planète. Et que je me suis aussi fracturé trois côtes et rompu le tendon d'Achille. Alors, bien sûr, notre époque est formidable : j'ai été soigné, opéré et rééduqué grâce à la médecine moderne, mais ça a mis des mois ! Des semaines entières pendant lesquelles je devais rester dans un lit ! Oui, parce qu'en plus, je me suis endommagé la moelle épinière, en tombant...

C'est comme ça que j'ai fait la connaissance du Dr Galvinez. Madame Solange, mon ange... Rien que de m'en souvenir, j'ai le cœur qui s'emballe et un sourire à la con qui me fait mal aux joues. J'y peux rien, dès que je l'ai vue entrer dans ma chambre d'hôpital, j'ai cru aux miracles car elle ressemblait traits pour traits à la première femme pour qui j'avais creusé ma première fosse. Peut-être était-ce un signe, comme un message qui me disait que je devais m'accrocher...

J'étais proche du suicide, elle était psychiatre. Les gens qui perdent les pédales, c'était son métier. Elle me faisait raconter ma vie et ça la faisait marrer. Elle me trouvait drôle, moi je la trouvais excitante. Je la voyais un jour sur deux. Elle commençait toujours par la même phrase, en gloussant :

— Alors mon p'tit François, comment avez-vous choisi de mourir, aujourd'hui ?

Et je lui racontais à chaque fois la mort d'un de ceux que j'avais enterré. Il y a tellement de façon de crever, en ce bas monde...

Les semaines passaient et malgré les bons soins de madame Solange, je devenais impatient. C'est pour ça que j'ai repris mon activité dès que j'ai pu remarcher. À l'hôpital, dans un premier temps, puis dans le champ voisin. Fallait que je creuse ! Alors j'ai creusé. Ce qui n'était pas si évident car la terre de cette foutue ville était sèche comme la lune et que je n'avais personne à enterrer...

C'est comme ça que je me suis mis à voler des cadavres à la morgue. Mais une nuit, en transportant celui de Germain Jancenne – dixit le bracelet à son poignet – je me suis retrouvé nez à nez avec le Dr Galvinez. J'ai failli laisser tomber le corps de mon épaule pour m'occuper de ce témoin gênant mais la voyant tout sourire, je me suis ravisé.

Elle n'était pas comme d'habitude.

Madamr Solange, mon ange, s'habillait toujours de robes aux couleurs pastel et souriait sans jamais montrer ses dents. J'étais d'ailleurs très curieux à ce sujet : se pouvait-il qu'elle n'en ait pas ? Et dans ce cas, ne se nourrissait-elle que de potages de légumes ? Ce qui expliquerait ce teint si parfait et cette vitalité surprenante... Non, elle ne zozotait pas en parlant, elle en avait forcément ! Et puis, ça aurait fait tache : chic, sobre et terriblement féminine, telle était cette dame, en toute circonstance.

Mais là, cette blancheur dans le noir de la morgue ! Enfin je les voyais. Elles étaient parfaitement alignées, aussi bien en haut qu'en bas. J'en comptais plus d'une douzaine, il me semble qu'il n'en manquait aucune. Je sentais bien que je me laissais emporter par ma fascination et que je courrais à ma perte. Quand on s'appelle François Ducreux, qu'on est tueur en série depuis plus de 30 ans, qu'on est blessé-coincé dans un hôpital, qu'on vole des cadavres dans une morgue et qu'on reste scotché devant la perfection d'une dentition, ça fait mauvais genre. Je dirais même que ça ruine toute possibilité d'une fin grandiose.

Tétanisé par cette prise de conscience soudaine, je commençais déjà à accepter mon destin. Une dizaine de flics viendraient bientôt m'encercler et elle, de sa voix riante, me demanderait encore :

— Alors mon p'tit François, comment avez-vous choisi de mourir, aujourd'hui ? 

Et je lui raconterai l'histoire de ce type qui, pris sur le fait d'un larcin, a choisi de ne pas mettre les mains en l'air et de fouiller la poche intérieure de sa veste. Ce type qui, une fois la poitrine traversée par une vingtaine de balles calibre 22, s'effondra par terre, regarda sa madame Solange avec un lueur d'espoir dans le regard, lui murmurant douloureusement « Est-ce que vous portez un dentier ? » et qui ferma les yeux avant qu'elle n'ait pu répondre. Mort d'ignorance.

Mais les secondes défilaient et aucun flic ne venait. C'est là que j'ai constaté qu'en plus de montrer ses dents, madame Solange était entièrement vêtue de noir et en pantalon ! Ses mains étaient gantées et sa tête recouverte d'une cagoule retroussée, laissant échapper quelques mèches de ses cheveux gris autour de son visage rosé. Germain Jancenne glissa de mon bras, ce qui fit rire ma doctoresse qui déclara d'un petit air satisfait :

— Il ne tombera pas plus bas !

J'avais bien envie de lui répondre que si nous nous trouvions en forêt, ce serait bien possible de tomber plus bas car la terre peut s'ouvrir comme la gueule d'un chien qui baille. Au lieu de ça, je lui demandais simplement si elle portait un dentier. D'un hochement de tête, elle me répondit que oui en souriant encore plus grand – ses dents étaient vraiment d'une qualité remarquable ! Je n'avais pas prévu de la flatter mais en lui disant que je trouvais que ça lui allait très bien, elle s'agrippa à mon cou et déposa un baiser sur ma bouche avant de mordre ma lèvre inférieure jusqu'aux sangs.

C'est comme ça que je suis mort.

Après qu'elle m'ait aidé à enterrer Germain Jancenne, après qu'elle m'ait raconté qu'elle en avait marre de sauver des vies et qu'elle souhaitait devenir ma complice, après que j'ai accepté à condition qu'elle me donne l'adresse de son dentiste...

Là, dans ce petit cabinet de la rue des Innocents, j'ai entendu – juste avant de clamser – l'arracheur de dents crier en pleurnichant !

— Oh non ! Il fait un œdème ! C'est un choc anaphylactique ! C'est horrible... J'ai pas fait exprès... Tuez-moi, je vous en prie !

Et voilà ! François Ducreux, celui que le grand public surnommait « La Taupe » a perdu la vie, allongé dans un fauteuil articulé, la mâchoire maintenue ouverte par un écarteur, la langue aussi grosse que celle d'un bœuf baignant dans le sang de sa gencive édentée. Après avoir vérifié mon pouls, madame Solange a haussé les épaules, a rangé le pistolet qu'elle pointait sur la tempe du jeune praticien et lui a tendu sa carte :

— Vous savez creuser des trous, Docteur ?

PRIX

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Nelson Monge · il y a
C'est noir et plaisant jusqu'à la fin. Mes remerciements pour cette lecture.
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Hervé Mazoyer · il y a
Que dire...cynique noir morbide glauque....vous savez creer une ambiance...on sent presque l odeur de la terre... et la chute est glacante...une reussite.. bravo et mes voix.
Je suis en lice avec deux textes dont l un est aussi en finale.
Si vous le souhaitez et la condition ultime qu ils vous plaisent vous pouvez les soutenir.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-loup-et-les-agneaux-1
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/a-vos-risques-et-perils
Tres amicalement.

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RAC · il y a
Un peu glauque mais Vous pouvez inviter Tim Burton ! Très bien écrit, compliments !
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Samia.mbodong · il y a
Un beau style et votre écriture agréable à suivre nous entraîne dans un cynisme sans pareil.
Un brin loufoque, vous pourriez écrire pour les monty python.
 
C’est finalement très divertissant et très agréable.
Merci et bravo.
Amicalement Samia

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JACB · il y a
C'est jubilatoire, cette histoire !
Ma cavale est en bleu et jaune et il me tiendrait aussi à coeur d'avoir votre soutien pour:
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-femme-est-l-avenir-de-l-homme# en finale de la DDHU.
Merci et bonne chance SWANN

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Lyriciste Nwar · il y a
Je vote et je vous souhaite bonne chance

Prière de lire mon texte pour la finale du Prix Rfi des jeunes écritures
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/plus-quune-vie?all-comments=1&update_notif=1546656533#fos_comment_3201198

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AKM · il y a
+ 3, Je vous invite à lire ma nouvelle LES MOTS DU CŒUR
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/les-mots-du-coeur-1

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Jusyfa · il y a
Bonsoir Swann, je découvre avec plaisir, une nouvelle de qualité portée par une plume, elle aussi de qualité. Je vous souhaite bonne chance pour ce prix. Bravo,mon soutien et mon vote +5*****
Julien.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/pour-un-dernier-sourire
Si ce n'est pas encore fait, ce texte est en finale, merci de bien vouloir le soutenir.

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Dimaria Gbénou · il y a
Mes appréciations positives sur cette œuvre dont le récit est attachant. J'encourage cela et vous dis bonne continuation. Je vous donne mes voix. Pourrais-je vous proposer de jeter un regard sur mes deux textes en compétition ? " Sous le regard du diable ". https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/sous-le-regard-du-diable

https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/malchance

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Adjibaba · il y a
J'aime beaucoup la manière dont le texte a été écrit. Du noir et de l'humour pour un mélange subtil et très bien réussi.
Mes voix avec plaisir.
Si toutefois le temps vous le permet, passez donc soutenir mon oeuvre présentement en compétition: https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/entre-justice-et-vengeance

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