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L'escalier d'un héros

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Celia

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Ce matin-là, Jules se trouvait de nouveau en ce lieu qu’il connaissait bien. Mais aujourd’hui, il avait un projet. Et pas des moindres...il y cherchait un trésor, une merveille du monde. Une nouvelle harmonie, un nouveau cosmos. Là. Sous ses pieds. Inaccessible.
Le bonheur, si près, si difficile à atteindre. Étant jadis —quelques mois plus tôt— un grand pirate, il avait décidé de vivre une vie moins mouvementée et de se consacrer pleinement à sa passion, l’art, dont il avait fait son métier. Mais pirate un jour, pirate toujours, ce jour-là, il avait entrepris de chercher un trésor dont lui seul connaissait l’existence : il l’avait vu dans un rêve... Il savait qu’il était là, en avait l’intuition, cette intuition qui, avec la passion, et les rêves met au monde les chefs-d’oeuvre.
Et c’est avec vertu qu’il voulait le trouver : il ne creusait pas un simple trou, chose bien trop vulgaire dépourvue de toute profondeur, non, il voulait quelque chose de bien plus grand ! Quelque chose d’inatteignable pour tout autre que lui, quelque chose de vertueux, de splendide, de grandiose, un escalier. Un bel escalier, objet digne d’un grand artiste. Depuis quelques temps, il ressentait une attraction toute particulière pour ce type d’objet, une fascination sans égale. Il ignorait totalement d’où elle venait, ce qui l’avait causée, mais il la subissait et savait qu’elle n’était pas là sans raison. La dernière fois qu’il en avait descendu un, trois caméras braquées sur lui scrutaient la moindre émotion sur son visage. Pourquoi tant d’entrain pour un geste si banal ? Cela renforçait en lui l’admiration pour cette chose mystérieuse.
Cet escalier, il le savait, c’était l’oeuvre de sa vie. Il lui procurerait, après avoir été creusé, et descendu gloire et reconnaissance éternelles. Il soulevait donc ardemment, avec force et vigueur, non sans délicatesse, des tonnes de matière, bien plus lourdes que lui. Ses pauvres bras croulaient sous cette charge qu’il peinait à soulever. Lorsqu’il était pirate, il avait déjà dû, lui, le Capitaine Jules, affronter des obstacles bien pires, soulever des charges plus lourdes. Mais depuis qu’il était artiste, cela avait changé...
Il s’épanouissait pleinement dans ce métier, bien qu’il dût se contraindre à ne vivre que de la générosité et du bon vouloir de ceux qui daignaient prêter attention à ce qu’il faisait. L’art était une des seules choses auxquelles il était sensible, seul moyen de s’exprimer, pour lui qui n’était pas allé à l’école. Il n’était pas allé à l’école, mais à l’école de la vie, il avait appris l’essentiel. Il savait dessiner, sculpter et aimait à chanter, à déclamer des vers de sa composition quand l’envie lui prenait. Il avait aussi appris à signer, écrire son prénom, seul moyen pour lui de laisser une empreinte matérielle de son passage sur Terre. Aussi, son mécène l’hébergeait et le nourrissait en échange de décoration de sa demeure que Jules était libre de faire à son goût, si différent fût-il de celui de son mécène.
Il le savait, un escalier pour remplacer un simple trou, c’est inutile. Mais le trou était fait pour le commun des mortels dont il n’était pas. Cet escalier, lui, serait beau. Il se porterait par la force de sa beauté comme la Terre dans l’Univers. Son existence serait la révélation d’un sens profond à l’art, de l’intelligence et l’évolution de l’esprit humain capable d’apprécier l’inutile plus encore que l’utile, d’être touché et de comprendre le beau.
Après tout, est-ce que toute chose devait obligatoirement avoir un sens, une raison d’exister
si ce n’est la cause même de son existence, la volonté du créateur, artiste et maître de son oeuvre. Sentir la sensibilité et l’intelligence de l’humain le motivait, lui donnait plus encore
de force pour creuser. À coup de pelles et de pioches, il avançait donc lentement, mais sûrement, son ouvrage tant attendu s’esquissant peu à peu.
Il creusait cet escalier qui prenait forme, trois marches s’étant déjà dessinées. Il avait commencé à descendre pour creuser descendre plus bas dans les entrailles de la Terre. Il prit soin d’écrire son nom, à l’entrée de la cavité pour, comme il en avait l’habitude, laisser une trace de lui, même si tout s’écroulait, et montrer son attachement pour cette oeuvre qui lui appartenait.
Alors...une voix l’appela. Elle lui demanda d’arrêter. Il ne se résigna pas, ne se soumit pas. Se soumettre, c’était pour les autres. Lui était un héros. Il partait au supplice suivant sa propre envie, son propre instinct, creusant le vestige de sa vie, ce qui serait pourrait-être sa tombe. Ses yeux pétillaient quand il imaginait ce qu’il allait trouver, ce trésor enfoui depuis des millénaires dont lui seul connaissait l’existence. Il sentait sous ses pieds que le sol trop mou risquait de s’abîmer. Mais il continua, avec force et vigueur. Le son des coups de pelle, semblable à celui d’un bâton de pluie le berçait. L’odeur de la mer, elle aussi, contribuait à provoquer en lui un léger étourdissement. Mais il ne s’endormirait pas avant d’avoir achevé l’oeuvre de sa vie, eût-il fallu rester éveillé un siècle pour cela ! Il était décidé et ne renoncerait jamais. Toute sa vie prenait sens à cet instant, cet instant qui durait, s’éternisait presque du fait de la profondeur du monde qu’il cherchait. Le soin particulier dont il faisait preuve le ralentissait beaucoup. Pis, il devait supporter l’accumulation de fatigue, chaleur, soif et faim. Mais au fond, il était heureux. Heureux de voir son oeuvre s’esquisser peu à
peu. Heureux de creuser, heureux d’être un artiste. Heureux de vivre.
La voix l’appela de nouveau. Il l’avait oubliée durant ce court instant, tant la concentration occupait son esprit. Il ne l’écouta pas, et, malgré la peur qui lui tordait le ventre, avec ses ongles cassés et plein de sable, il se sentait roi du monde. Il creusait encore, mettait toute sa force, malgré l’ardente chaleur du soleil brûlant, qui tannait sa peau fragile, rougissant.
Il creusait, et tout à coup, il sentit son corps s’envoler. Jules ne touchait plus le sol. Il lévitait, mais fixait son escalier. Il savait que cette force, qu’il connaissait bien, était force supérieure à la sienne, qu’il devrait s’y soumettre, qu’elle lui serait fatale. Mais il se débattit. Pareil à un héros, il ne se résigna pas, tenta de résister. En vain. Cette force l’empêchait de remettre les pieds sur Terre. Il sentait le vent chaud soufflant contre son corps, un vent d’autant plus fort qu’il s’éloignait de son trésor. Il n’y tenait plus. Son sang bouillait de rage. Le trésor de toute une vie dont il était trop vite, trop injustement séparé.
Cette idée lui était insoutenable. Nul autre être n’avait ressenti de douleur aussi lourde à celle la sienne en cet instant. Celle de la trahison. Car maintenant, c’était sûr, Il avait été trahi. Trahi par celui qu’il aimait, celui qui l’aimait, celui en qui il avait foi, celui qui lui avait permis d’arriver ici. Celui qui lui avait permis de vivre, d’apprécier l’art, de trouver ce trésor. Celui qui l’abandonnait ici et maintenant. Si tard. Si près du but. L’injustice était trop grande. Il protesta, se débattit, cria, hurla, s’époumona. Rien n’y fit. Il tenta de donner des coups pour redescendre, mais dans l’air, ils étaient inoffensifs. Seuls les oiseaux, apeurés, s’écartaient.
Pourquoi lui ? Pourquoi cet être si dévoué devait-il endurer tant de souffrances ? Il poussa un dernier cri, de désespoir, demandant grâce au tout puissant, cette force transcendante qui, il l’avait pressenti, le mènerait à sa perte.
« Jules, s’écria son père, c’en est trop ! Reprends ta pelle et ton seau, on rentre à la maison ! Et arrête de hurler comme ça, tu déranges les autres vacanciers ! » Il regarda une dernière fois son bel escalier, frustré, certes mais fier. Cette fierté, il l’avait méritée. Et Jules se soumit au destin, héros malgré-lui.

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