Les yeux de Liane

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Il avait l’air ridicule, planté devant la Tour Eiffel. Oui, parfaitement stupide, il s’en rendait compte à présent. Mais qu’est-ce qu’il s’était imaginé ? Qu’elle viendrait à 16 heures et qu’ils s’enlaceraient, là, aux pieds de la grande dame de fer ? Comment avait-il pu être aussi naïf, et croire qu’un an plus tard, elle ne l’aurait pas oublié ?
Il sortit de sa poche le minuscule morceau de papier froissé, sur lequel il avait griffonné à la va-vite son prénom et l’heure du rendez-vous. Elle avait murmuré : « Dans un an... pas avant. Est-ce que tu sauras m’attendre ? ». Il avait répondu « oui » en hochant la tête, avant de l’embrasser et de la regarder s’éloigner. La nuit commençait à tomber et le soleil badigeonnait le ciel de teintes roses. Les nuages ressemblaient à son cœur, vaporeux et léger : voilà, il venait de succomber à ses charmes infinis, sans même savoir pourquoi. Elle s’appelait Liane, sans doute un diminutif de Liliane. Ou alors pas du tout : elle s’appelait Liane parce qu’elle était souple et fine, dangereuse aussi, mais ça, il ne l’avait pas mesuré immédiatement. Elle s’appelait Liane et il avait passé la nuit la plus fabuleuse de sa vie avec cette femme, dans un petit hôtel du centre de Paris. À l’aube, ils étaient sortis dans la ville qui s’éveillait à peine et ils avaient marché longtemps, main dans la main. C’était là, devant la Tour Eiffel, qu’elle lui avait demandé de l’attendre sans qu’il comprenne pourquoi, sans qu’il ose espérer la revoir, ne serait-ce qu’un seul jour plus tôt. Alors il avait attendu, un an, sans oublier ses yeux, deux amandes douces et vertes, sans oublier sa voix aux accents suaves, ses lèvres chaudes, et puis son corps. Le corps de Liane était devenu une obsession, la plus belle des montagnes qu’il avait parcourue et qu’il attendait de gravir à nouveau, atteindre le sommet pour ne plus jamais le quitter.
 
Mais Liane avait oublié sa promesse, et il était plein de dépit et de chagrin. Rempli de honte aussi. Comment avait-il pu croire qu’elle reviendrait là, à cet endroit qui lui avait semblé magique ? Il se dit qu’il était idiot, oui, il était tel qu’on l’avait surnommé lorsqu’il était enfant, il s’en souvenait très bien : « l’idiot du village », parce qu’il en fallait un, et qu’il avait la tête de l’emploi, lui, Jean, avec ses cheveux si roux qu’on les aurait crus rouges. Avec un embonpoint qu’il avait mis des années à éliminer, suant dans les salles de sport de la capitale jusqu’à s’en débarrasser. Ce Paris où il avait placé ses espoirs et ses rêves, où il s’était installé, son Baccalauréat en poche. Ce Paris qui l’avait déçu mais où il s’entêtait à vivre malgré tout. Ce Paris où il avait poursuivi ses études en travaillant la nuit, de pauvres emplois mal payés mais qui lui permettaient de rejoindre sa chambre de bonne au petit matin. Ce Paris où il s’était peu à peu fait un nom dans le monde artistique, si difficile d’accès. Ce Paris où Jean avait changé de nom, était devenu un autre... Ce Paris comme une ville de longue solitude jusqu’à cette rencontre, jusqu’à Liane qui avait tout effacé en une seule nuit. Cette nuit où il était devenu beau et fort, où il avait eu le droit d’être lui, sans crainte et sans honte, du moins il l’avait cru...
 
Il regarda sa montre pour la centième fois : 16 heures et trente minutes, elle ne viendrait plus. C’était désormais sa seule certitude et il se maudissait. Un autre que lui aurait demandé une adresse, un numéro de téléphone, mais pas lui. Il n’avait pas osé. Bien sûr qu’il était resté « l’idiot du village », et sous ses cheveux teints, des racines rousses commençaient à flamboyer. De toutes façons, il n’était jamais parvenu à effacer les taches de son sur son visage... Liane était belle, toute de grâce et de finesse, sa longue chevelure noire l’avait envoûté. Il avait perçu un léger accent, sans parvenir à en identifier l’origine. Il s’était demandé comment lui, Jean, avait pu lui plaire. Oui, cette question, il se l’était posée jour après jour, 365 fois... jusqu’à aujourd’hui, où force était de constater qu’il n’était rien pour elle, qu’elle ne viendrait jamais. Qu’il ne la reverrait plus.
 
À 17 heures, il se mit à marcher en direction de nulle part. Il ne voulait plus voir la Tour Eiffel, ce lieu artificiel qui n’avait rien de romantique, au fond. Il se mit à longer la Seine tandis qu’une pluie fine commençait à tomber, glissant sur ses cheveux et le long de ses joues. Il se dit qu’il pouvait pleurer, donner pour une fois libre cours à son chagrin, mêler ses larmes à celles du ciel qui s’autorisait à pleurer comme bon lui semblait. Jean longea la Seine, les gouttes acides piquaient la surface de l’eau trouble et grise, et il eut presque envie de s’y jeter. Pas seulement parce que Liane l’avait oublié, non, pas seulement... Plutôt parce que le désespoir lui semblait sans paroles, les trottoirs noirs de monde et nus d’humanité. Parce que les papiers gras jonchaient le sol, et que les rires étaient cruels et durs, ou alors fous, lorsque les silhouettes marchaient sans se voir jamais, un appareil cellulaire collé à leur peau et auquel elles parlaient. Voilà, Jean n’en pouvait plus de solitude et de froid, de ce mois de février qui semblait frôler l’éternité.
 
 
La pluie se mit à redoubler d’intensité, et Jean s’abrita sous un porche. Il sortit machinalement le morceau de papier où il avait écrit le nom de Liane, et il relut, une fois encore : « Liane - dans un an - même endroit ». C’est alors qu’il comprit, ou du moins, qu’un dernier sursaut d’espoir l’agita : et si le « même endroit » signifiait l’hôtel où ils avaient passé la nuit ? Il se mit à courir comme un fou sous la pluie battante, le cœur gonflé d’un espoir insensé. Et s’il s’était trompé ? Et s’il avait attendu sous la Tour Eiffel pendant que Liane l’attendait à l’hôtel ? Il se souvenait de la rue, de l’endroit exact : il y était retourné tant de fois, seul, revivant ce moment où ils étaient montés ensemble, avaient tourné la clé dans la serrure. Le numéro de la chambre était le 9 ou bien le 6, il ne savait plus très bien... Mais il savait qu’il avait arpenté ce trottoir de nombreuses fois, fait les cent pas devant ce lieu sans plus oser y pénétrer.
 
Lorsque Jean arriva devant l’hôtel, essoufflé, il était presque 19 heures. Si Liane l’avait attendu, elle serait certainement partie à cette heure-ci, mais il fallait qu’il sache. Il poussa la porte vitrée, s’approcha de la réception, constata qu’il n’y avait personne. Le hall d’entrée était vide également. Il pressa le bouton de la petite sonnette placée sur le comptoir en bois, le cœur plein d’espoir et de confusion. Soudain, une silhouette menue apparut, s’installa derrière le comptoir, et leva les yeux vers lui : « Vous désirez une chambre, monsieur ? ». L’accent était étrange et presque imperceptible. Et il y avait ces yeux, comme deux amandes immenses... Jean eut l’impression de devenir fou lorsque la femme esquissa un sourire, ses longs cheveux noirs flottant sur ses épaules. Sur son chemisier blanc, une petite étiquette indiquait son nom : « Madame Li-Yuan ». La femme ajouta, en souriant : « Vingt ans... Tu en as mis du temps, Jean... ! ». Et les rides au coin de ses yeux verts éclairèrent son visage parcheminé.
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Fred Panassac · il y a
Bien joué pour la distorsion temporelle ! Il y avait un indice pourtant :  « Bien sûr qu’il était resté « l’idiot du village », et sous ses cheveux teints, des racines rousses commençaient à flamboyer ».
Jean avait donc attendu beaucoup plus d’un an.
C’est le genre d’histoire que j’apprécie, sans chercher la vraisemblance ni le raisonnable.

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Zalma Solange Schneider · il y a
Merci beaucoup, Fred, pour cette appréciation !

Du coup, en retournant sur cette page, je m'aperçois qu'il y avait d'autres messages que je n'avais pas vus… !!

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Doria Lescure · il y a
l'amour.....toujours l'amour.....moi, ça me va !
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Zalma Solange Schneider · il y a
Merci, Doria :D !
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Lau · il y a
J'aime le rythme alangui qui suit l'attente et les errances du solitaire amoureux qui perd espoir,entretenu par les descriptions de la narration qui se fondent dans les pensées de l'homme qui s'examine et se juge, suivi d'un rythme accéléré fondé sur une erreur espérée, alors que l'homme se recrée son histoire sur des détails imperceptibles . C'est comme si l'on entrait dans un beau tableau.
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Zalma Solange Schneider · il y a
Merci, Lau, pour cette belle analyse !
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Charles Duttine · il y a
On se laisse prendre volontiers par le malheur de Jean et l'espoir de rencontrer cette fameuse Liane ... Et votre style est très fluide. J'ai bien aimé ...
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Zalma Solange Schneider · il y a
Merci beaucoup, Charles, pour cette appréciation !
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Keith Simmonds · il y a
Une superbe plume pour ce récit bien mené et fascinant, Zalma !
Grâce à la générosité de vos votes, “le lys des vallées” est maintenant
en FINALE pour le Grand Prix Automne 2018 ! Une invitation à renouveler
votre soutien si vous l’aimez toujours ! Merci d’avance et bonne journée !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/le-lys-des-vallees

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Zalma Solange Schneider · il y a
Merci beaucoup, Keith ! (je viens tout juste de voir les messages sous ce texte… )
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Ginette Flora Amouma · il y a
La chute laisse pantois .
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Zalma Solange Schneider · il y a
En effet, Ginette, la chute oscille entre fantastique ou réaliste, selon qu'on y voit quelque chose de l'ordre du trouble mental, chez le personnage principal… ou bien, une distorsion spatio-temporelle !

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Cofaldes Falbet-Desmoulin · il y a
Toujours cette belle écriture fluide et sensible, qui nous emporte et nous tient en haleine... Et toujours une chute insoupçonnée qui nous surprend et nous plonge dans un nouvel univers. Bravo Zalma!!
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Zalma Solange Schneider · il y a
Merci beaucoup pour cet élogieux commentaire… même si ce texte n'est finalement pas présenté au "concours short hiver", c'est une nouvelle que j'aime bien :D !

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