Les voyages forment la jeunesse

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"Les seuls gens qui m’intéressent sont les fous furieux, les furieux de la vie, les furieux du verbe, qui veulent tout à la fois, ceux qui ne bâillent jamais, qui sont incapables de dire des  [+]

Image de Été 2018
Vers quatorze heures, ils m’ont débarqué dans un coin paumé. Ma nuque me faisait un mal de chien. J’avais dormi la tête contre la vitre depuis que j’étais monté dans leur voiture. J’ai récupéré mon sac à dos dans le coffre et j’ai réussi à leur taxer du tabac à rouler et cinquante balles. Ensuite, je me suis mis en route. J’aurais pu avaler un steak d’un kilo tellement j’avais faim. Les types m’avaient rencardé sur « Chez Maddie », seul restaurant aux alentours, à la sortie du village, près de la voie ferrée. 
J’ai traversé le village, tous les volets étaient fermés. Personne ne traînait dans les rues. Il faisait une chaleur à crever et ma chemise me collait dans le dos. Y avait rien ici, à part une petite église et une croix monumentale. Le restaurant semblait désert. Quand je suis entré, je n’ai rien vu d’abord, à part des petites taches lumineuses. Mes yeux devaient s’habituer à l’obscurité. Après j’ai distingué la salle, très grande, et toutes les tables, dressées mais vides. J’ai toussé pour signaler ma présence. Un vieux type maigre s’est amené. 
— On est fermés, a dit le type. 
J’ai débité ma tirade : je fais un long voyage, un type qui m’avait pris en stop m’a à moitié tabassé et a volé mon portefeuille. J’ai rajouté que j’avais de quoi payer un repas et sortis le billet de cinquante francs.
— Je boufferai n’importe quoi, donnez-moi les restes.
Le type a fait un geste, de la main. 
— Y a pas eu beaucoup de clients, avec cette chaleur... On va vous faire un steak et des frites. Ça vous va ?
J’ai dit oui. J’ai posé mon sac et je me suis assis à une table. Le type est reparti. Je l’ai entendu parler avec quelqu’un, en cuisine. Il est revenu et s’est assis en face de moi. 
— Alors, ce grand voyage ? C’est pas Saint-Jacques-de-Compostelle quand même ?
— Non. Je vais à Barcelone retrouver des amis.
— Et d’où qu’tu viens ?
Il avait abandonné le vouvoiement. Il tenait un truc dans la main, qu’il faisait tourner puis tapotait contre le bois de la table avec une régularité de métronome. Au bout de deux ou trois tours de son manège, je me suis aperçu que c’était un cure-dents. 
— Oh, de la-haut, du Nord.
— T’as fait tout ce trajet en stop ?
— Oui, quand les gens veulent bien me prendre. Et me garder. Ou parfois, c’est moi qui en ai marre et qui leur demande de me larguer. Certains te prennent pour leur psy et se mettent à te raconter leur vie. D’autres te décrochent pas un mot et te regardent pendant tout le trajet dans le rétroviseur, avec un air méfiant...
— Faut dire que t’as plutôt une sale gueule, sans vouloir t’offenser. 
J’ai ri. J’aime bien les gens francs. J’ai passé une main sur mon visage. Depuis combien de temps je ne m’étais pas lavé ? Deux, trois jours, peut-être plus. Je commençais à puer. Et mon œil était violet là où le type avait frappé.
Elle est arrivée. 
— Le steak-frites.

Elle a posé le plat devant moi, ça sentait bon à vous faire des nœuds dans l’estomac mais j’avais plus faim du tout. Elle n’était pas très belle, cheveux châtains, plutôt petite et maigre, mais elle avait des seins qu’on devinait ronds et doux sous sa robe, et des jambes longues à se damner. Elle m’a regardé droit dans les yeux en posant le plat. 
— C’est Maddie, a dit le type. Ma femme.
Et il a fiché son cure-dent en plein entre ses deux dents de devant et a gratté quelque chose, un morceau de nourriture oublié, qu’il a fait valser sur la table. 
J’ai hoché la tête. 
— La Maddie de « Chez Maddie », hein ! Enchanté. 
Elle s’est tournée vers le grand type maigre.
— C’est qui, lui ?
Le type a haussé les épaules. 
— Franck Béranger, j’ai dit. 
À nouveau elle a planté ses yeux dans les miens, comme deux petits couteaux acérés. 
— Qu’est-ce que vous êtes venu faire dans ce trou à rat, Frank Béranger ? 
— Il voyage, a répondu le type maigre. Il va à Barcelone retrouver des amis.
Elle m’a dévisagé. 
— Vous êtes étudiant ? Vous êtes pas un peu vieux, pour être étudiant ? 
— Non, je ne suis pas étudiant. Enfin, je l’étais... Je faisais des études de Lettres. Pour devenir professeur. 
— Professeur ? Vous n’avez pas une tête à être professeur. 
— C’est aussi ce que je me suis dit. Alors, j’ai arrêté, pour un temps. Je me débrouille pas mal avec mes mains, je fais des petits boulots, par ci par là, pour gagner ma vie et me laisser le temps de réfléchir. 
— Vous faites comme vous sentez, elle a dit. 
Elle a plissé ses jolis yeux et son petit nez, qui s’est retroussé. 
— Mais réfléchissez pas trop, quand même, si vous voulez un conseil. 
Et là-dessus, elle est repartie dans la cuisine en roulant des hanches. Le type et moi, on l’a tous les deux suivie du regard. 
— Bah ! L’écoutez pas ! Ça peut pas vous faire de mal, de voyager un peu, a dit le type. Vous savez ce qu’on dit...
— Oui. Je connais le dicton. Les voyages... Les voyages forment la jeunesse. 
On s’est regardés. 
Puis je me suis jeté sur le steak-frites. Il était délicieux.

Le type maigre s’appelle Denis Lescar. Il est pas si vieux qu’il en a l’air : quarante-huit ans, soit dix-neuf de plus que sa femme. Il a exercé tout un tas de petits boulots avant de tenir le restaurant avec Maddie : fossoyeur, barman, horticulteur. Ils sont mariés depuis trois ans. Il me raconte leur rencontre et comment il l’a sauvée des griffes de son ancien petit ami qui la frappait. Je l’écoute. 
Je serais prêt à écouter n’importe quoi, avec un steak aussi bon dans la bouche. 
— T’es marié toi, Franck ? il a demandé.
J’ai secoué la tête. 
— Aucune femme voudrait d’la vie que je mène. Toujours par monts et par vaux. Pas un sou en poche. 
— Tu es jeune, encore, il a dit. Tu as le temps. 
— Si vous l’dites.
Il est resté à causer avec moi comme si on était deux vieux amis, lui et moi. Sa femme s’activait en cuisine. De temps en temps, on entendait un bruit de vaisselle qui s’entrechoquait. Mais il levait pas le petit doigt pour aller l’aider. Je commençais à cerner le personnage. 
— Et si je t’offrais du boulot, mon p’tit gars ? Qu’est-ce que t’en dis ? On est gagnants tous les deux ! Toi t’as besoin d’oseille pour continuer ton voyage, moi j’ai besoin d’aide ici, au restaurant. On loue des chambres aussi, l’été on a des touristes. Y a quelques travaux à faire dans les chambres. Du rafraîchissement. 
Il m’a fait une offre de salaire qui était raisonnable. 
— Alors ? C’est d’accord ? On tope ! 
J’ai topé. 
— Je vais le dire à ma femme. Maddie ? il a crié.
— J’ai entendu, elle a dit. 
Elle se tenait dans l’encadrement de la porte et essuyait ses mains mouillées sur son tablier blanc noué à la taille. 
— Tu l’installeras dans une chambre, à l’étage. 
Elle m’a jeté un regard assassin, n’a pas répondu et a tourné les talons. J’ai regardé Denis Lescar, interloqué. Il a éclaté de rire.
— Vous faites pas de bile, Franck. C’est pas par rapport à vous. Elle a ses règles. Bon, je vais en ville nous approvisionner pour ce soir. Demandez à Maddie, elle vous montrera ce qu’y a à faire. 
Il m’a donné une grande tape dans le dos et il est parti en sifflotant. 

J’ai siroté mon café en écoutant le bruit de l’eau qui coulait à la cuisine. Puis je suis allé la rejoindre. Elle finissait de faire la vaisselle. Je la voyais de dos, elle avait attaché ses cheveux en un chignon, et une mèche s’en était échappée et lui retombait dans le cou. Elle avait un cou d’enfer. Un cou fait pour les baisers. Elle s’est retournée brusquement. Ses yeux lançaient des éclairs. 
— Qu’est-ce que vous foutez, Franck Berger ?
Je l’ai pas reprise sur mon nom de famille. 
— Votre mari m’a dit que vous me montreriez les travaux à faire.
Elle a arrêté l’eau et a mis ses poings sur ses hanches. 
— Non. Je veux dire, qu’est-ce que vous foutez, ici ? Vous croyez que je suis aussi bête que mon mari ? Même un type qui a pas un sou en poche, comme vous, il prendrait ses jambes à son cou en tombant dans un patelin pareil ! Alors je vous repose la question : qu’est-ce que vous foutez ici ?
Elle était belle, en colère. 
— Et vous, Maddie ? Qu’est-ce qu’une aussi belle femme que vous fout dans un patelin pareil ?
— Répondez à ma question. 
— C’est vrai, j’ai dit. Je comptais pas rester. Je voulais prendre un repas chaud et me tirer. Et puis je vous ai vue.
Je me suis approché d’elle. Elle a reculé mais elle était coincée contre le mur. 
— N’approchez pas, elle a dit. 
Je me suis approché, encore. Elle sentait le savon de Marseille. Je l’ai prise dans mes bras et elle n’a rien dit. J’ai relevé son visage et je l’ai embrassée. Elle m’a rendu mon baiser. 

Après, dans le lit, elle m’a parlé d’elle. Elle m’a dit qu’elle était née ici il y a vingt-neuf ans et qu’elle en était jamais sortie. Le restaurant appartenait à ses parents, tous les deux morts il y a quelques années. Elle avait jamais été très forte à l’école, à quoi bon de toute façon ? Elle savait qu’un jour, elle reprendrait ce restaurant. À dix-sept ans, elle avait pioché le mauvais numéro, un type qui venait de la ville, un apprenti boucher. Ses parents l’avaient placé dans ce trou pour qu’il arrête ses conneries, petits larcins, bagarres. Il était beau. Elle me le répétait, en caressant mon sexe. 
— Il avait rien mais il était beau. J’ai toujours eu un faible pour les types qui débarquent de nulle part, les poches vides, avec leur belle gueule. 
— Et ton mari ? je lui demande. 
— Oh, lui. C’était un type du village. Il avait vingt ans de plus que moi, alors quand j’étais gamine, il m’a jamais intéressée. Je le considérais comme un vieux. Avec mon boucher, la vie a été de plus en plus noire. L’histoire habituelle : j’ai pas réagi à la première claque. Ensuite, c’était trop tard. Il devenait dingue dès qu’un homme m’adressait la parole. Il racontait dans tout le village que j’étais une pute. J’osais plus sortir. J’étais terrifiée à l’idée de faire quelque chose qui pourrait le rendre furieux. Mes parents ont essayé de m’aider, mais ils étaient déjà vieux et Yves leur faisait peur. 
— C’est là que Denis est arrivé, sur son grand cheval blanc ?
— C’est à peu près ça. Il a été le seul à tenir tête à Yves. Un jour, ils se sont battus. Yves avait dit qu’il le tuerait. Mais c’est Denis qui a eu le dessus. 
— Il revient quand, ton mari ? je lui ai demandé. 
Elle a regardé l’heure au radio-réveil. 
— Bientôt... Il passe toujours au bar, avant de rentrer. Mais il devrait pas tarder. 
Elle s’est relevée et a récupéré son soutien-gorge qui gisait par terre. Le reste de ses vêtements, et les miens, étaient disséminés dans toute la pièce. J’avais rarement fait l’amour avec autant de bestialité. Elle y avait mis tout son cœur et m’avait même mordu à l’épaule. 
— Tu sais, elle a dit en me regardant droit dans les yeux, tu me crois si tu veux mais... c’est la première fois, que je fais ça.
Elle s’est rhabillée. 
— Franck ?
— Quoi ?
— Tu devrais prendre une douche, tu pues ! 
Je suis resté allongé sur le lit. J’ai fumé une cigarette et j’ai imaginé une Maddie plus jeune, déambulant avec ses jambes interminables dans ce village paumé, pendant que les vieux qui jouaient à la pétanque la reluquaient. Pauvre ange, j’ai pensé. Je me suis levé et je suis allé me doucher. C’est vrai que je puais. 

Ils m’avaient installé dans la chambre qui était la plus présentable. Pour les autres, on était loin du simple rafraîchissement dont m’avait parlé Denis. On aurait dit que des types défoncés à la coke s’étaient amusés à les saccager. Les prises étaient arrachées du mur, les lavabos fuyaient. Je m’y suis attelé pendant plusieurs jours. Ça faisait du bien de se dépenser un peu. Le soir, j’étais crevé, je tombais comme une masse dans mon lit. Ça faisait une petite vie bien sympathique. Denis et moi on prenait nos repas dans la cuisine, un peu avant que les clients n’arrivent. Maddie était une cuisinière hors-pair. Puis on l’aidait pour le service. Les samedis et jeudis, Denis se rendait en ville, au marché. Et les mardis et vendredis, il allait faire des courses. Maddie et moi, on se retrouvait tous seuls. Parfois, on arrivait même pas à attendre de monter dans ma chambre. On faisait l’amour dans la cuisine, dès que Denis avait fermé la porte. 
Ça a duré pendant trois semaines. 
Un après-midi, on était au lit, je lui ai dit :
— Il va falloir que je m’en aille, Maddie. Mes amis...
Elle était allongée contre moi, sa tête sur ma poitrine. Elle s’est redressée brusquement comme si elle avait été piquée par une guêpe. 
— Tu ne m’aimes pas, alors...
Nous n’avions jamais parlé d’amour. Je ne savais pas trop ce qu’il en était. Elle a regardé par la fenêtre. 
— Eh bien, va-t’en. 
— Chérie, j’ai dit en lui caressant le bras. Tu es mariée...
— Tu crois que j’ai oublié ? 
Elle m’a craché les mots au visage.
— Va-t’en Franck, tu as pris du bon temps avec la femme du patron, maintenant dégage !
Elle a levé sa main vers moi pour me frapper mais je l’ai interceptée et lui ai enserré le poignet. 
— Lâche-moi connard !
— Maddie, je t’aime. Chérie, je veux être avec toi. 
Elle a éclaté en sanglots. J’ai lâché son bras. Mes doigts y avaient laissé une marque rouge mais elle ne l’a pas remarquée. 
— C’est vrai ? Tu ne vas pas me laisser tomber ?
— Non, Maddie. On va trouver une solution pour être ensemble ! 
— Je vais demander le divorce, elle a dit fermement. Je veux être avec toi. Si tu me soutiens, je lui en parle dès ce soir. 
Sa décision était prise, je le lisais dans ses yeux brillants. 
— Doucement, mon amour. Tu ne peux pas demander le divorce comme ça. Surtout en m’impliquant dans cette histoire. Tu ne veux pas garder le restaurant ? 
— Bien sûr que si ! Il est à moi !
— Et à Denis. Fifty-fifty. Vous êtes mariés. Je le connais un peu chérie, il est pingre. Il te fera casquer le max s’il peut prouver que tu as eu une liaison avec moi pendant ton mariage ! Indemnité pour préjudice moral et tout le tralala ! Alors on va pas lui apporter ça sur un plateau d’argent ! 
Elle a enfoncé un poing rageur dans le matelas. 
— Je ne sais pas moi ! elle a dit d’une voix de petite fille. Alors, alors, tu n’as qu’à le tuer !
— Le tuer ?
J’ai éclaté de rire et lui ai attrapé le menton.
— Chérie ! Tu es drôle parfois ! La vie, c’est pas un film noir !
— Alors on fait quoi ?
— On prend pas de risques. Tu vas t’en aller en lui laissant une lettre. Dis-lui seulement que tu ne te sens pas bien, que tu t’en vas. Je t’aiderai. On fera un truc court et sans appel, qu’il croit pas que c’est qu’une passade et que tu peux lui revenir. Mais surtout, ne parle pas de moi. Tu vas te prendre un hôtel, dans une ville à une heure ou deux d’ici. Tu entreprendras les démarches de là-bas. Je connais un bon avocat à Toulouse, je te donnerai ses coordonnées. Moi, faudra que je reste encore une semaine environ, pour pas que ça paraisse suspect. Ensuite, je te rejoindrai. 
Elle s’est jetée dans mes bras. 
— Franck, elle a murmuré en m’embrassant. J’arrive pas à y croire ! Je t’ai attendu toute ma vie et maintenant... ! Je me disais, c’est pas possible, la vie ça peut pas être juste ça, être mariée à un type qu’on aime pas, faire tourner le restaurant, tout ça pour quoi ? J’avais raison d’espérer. 

Denis était parti faire des courses le mardi après-midi, quand nous avons décidé d’agir. Nous avions trois bonnes heures devant nous. Maddie était prête. Elle avait écrit une rapide lettre, « Denis, je ne me sens pas bien. La vie avec toi n’a plus de sens. Ne m’en veux pas. Je m’en vais pour toujours. Je suis désolée. » qu’elle laissa bien en évidence sur le bar. Elle avait deux grosses valises avec elle. Elle portait une robe noire, avec des lunettes de soleil, elle était ravissante. Ses joues étaient rougies par l’excitation. 
— Je t’accompagne jusqu’à la sortie du village, j’ai dit. 
— Comment tu vas rentrer, ensuite ?
— Ne t’en fais pas pour moi, je marcherai. 
Nous avons chargé la voiture de ses bagages et pris le chemin de la sortie. Maddie me serrait la main pendant que je conduisais.
— Je n’ai jamais quitté le village, Franck ! Et voilà que je change de vie !
On s’est arrêtés trois ou quatre kilomètres plus loin, dans un endroit désert pas très loin d’un lac. 
— C’est ici que nos routes se séparent..., elle a dit dans un murmure. Pour le moment en tout cas. Je n’ai pas envie de te quitter, Franck !
Elle s’est serrée contre moi. Je lui ai donné un dernier baiser. Puis j’ai appliqué mes mains sur son visage, pour l’empêcher de respirer, en essayant de ne pas l’écraser. Ses yeux se sont agrandis de surprise et d’effroi.

Quand je suis rentré, il était presque vingt-trois heures. J’étais crevé de m’être tapé les quatre kilomètres en portant les deux grosses valises et en me planquant dès qu’une voiture approchait. 
Je suis allé à la cuisine et je me suis servi un verre d’eau. Le téléphone a sonné. J’ai décroché. C’était le patron. Il y avait de la friture sur la ligne. Il m’a posé plusieurs questions sur la soirée. Ma tête tambourinait comme s’il y avait eu un orchestre là-dedans, en train de faire un bœuf. Quand il a été rassuré, il m’a donné une adresse et un nom. J’ai trouvé un stylo sur le comptoir et j’ai noté sur une serviette en papier. Véronica Mangin. Je me suis dit qu’une femme, c’était moins courant. Au moins, elle risquait pas de me mettre son poing dans la gueule comme le précédent, un connard qui avait rechigné à me payer et avec qui il avait fallu employer les grands moyens. L’adresse, c’était beaucoup plus à l’ouest, près de Marseille. 
— Même mot de passe, il a dit. « Les voyages forment la jeunesse. » Vingt-mille. Sois là-bas pour vendredi.
Le patron a raccroché. J’ai pris mes affaires et je suis sorti. 
Il était dehors, appuyé contre le mur. Il fumait.
— Pourquoi ? J’ai demandé.
C’était davantage histoire de faire la conversation avant qu’on passe me prendre que par réel souci de comprendre la nature humaine. Il m’a tendu une cigarette. Je l’ai prise. Je l’ai allumée et je me suis appuyé contre le mur, à côté de lui. La grosse chaleur était tombée. L’air était doux et on entendait les grillons chanter. 
— Est-ce qu’on sait, ces choses-là ? il a dit. L’histoire habituelle, je suppose. 
L’histoire habituelle, Maddie aussi avait employé cette expression. Il a continué :
— Elle est jeune, jolie, on croit l’aimer alors qu’elle nous tient par la queue. On se marie. Puis on se rend compte qu’elle n’a rien dans la tête, qu’elle couche à droite à gauche avec les clients. On voudrait divorcer mais qu’est-ce que ça vaut, hein, une moitié de restaurant ? Il est chouette, quand même, ce restaurant. 
— Qui va faire la cuisine maintenant ? j’ai demandé.
— J’ai rencontré quelqu’un d’autre...
— Je vois.
Le type a sorti de la poche de son jeans une enveloppe blanche. Je l’ai ouverte et j’ai recompté les quinze mille francs. 
— Vous ne vous appelez pas vraiment Franck je-sais-pas-quoi, n’est-ce pas ? Je veux dire... quand on aura... enfin, quand on aura retrouvé le corps de Maddie... pas de risque qu’on remonte jusqu’à vous ? 
— Vous faites pas de mouron là-dessus. Votre femme était pas bien, elle est allée se noyer dans un lac, point final, monsieur Lescar. Mariez-vous avec la nouvelle, soyez heureux. 
Les hommes sont sacrément bêtes, quand même, pour refaire deux fois la même erreur. Voilà ce que je me suis dit. 
— Vous allez où, maintenant ? il a demandé
— J’ai d’autres affaires qui m’attendent. Je reprends la route. Au fait, oubliez pas de défaire ses valises. 
Je l’ai salué et je suis parti. J’ai gagné la route principale, devant la voie ferrée. Les types étaient là, dans leur Volvo. Ils m’attendaient.
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Un petit mot pour l'auteur ? 217 commentaires

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Manal T. · il y a
Le plot-twist est très inattendu. J'adore l'histoire, la douceur et la richesse qui y est présente, et la narration..
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Vero. La Comete · il y a
Holàlà c'est noir ! Un petit noir bien tassé. J'en reprendrais un autre...
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Romane González · il y a
Merci beaucoup Vero!
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Cudillero · il y a
Superbe texte. FélIcitations. :)
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Clarabt · il y a
Waaaou... Tout simplement génial ! Superbe nouvelle, les dialogues, la construction, tout, épatant...
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Romane González · il y a
Merci beaucoup :-) :-)
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Potter · il y a
Super ton texte !!!!
N'hésite pas à venir jeter un coup d’œil à mon dessin finaliste : https://short-edition.com/fr/oeuvre/strips/poudlard-3?all-comments=1&update_notif=1533195954#fos_comment_2874290

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Romane González · il y a
Merci beaucoup! Je vais aller voir ton dessin!
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Corinne Tocques · il y a
Je me suis laisser piéger ... bravo !
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Romane González · il y a
Ah ah, tant mieux ;-) Merci Corinne pour votre passage ici!
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Eve Roland · il y a
Je me suis fait piéger et j'ai adoré ça ! Une construction d'enfer, bravo.
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Odile Duchamp Labbé · il y a
C'est très prenant cette histoire. Je lis que vous pensez écrire un roman, c'est une super idée, je vous souhaite beaucoup de succès. Félicitations pour le prix!
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Romane González · il y a
Merci beaucoup Odile! C'est très gentil à vous!
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Néo Ecaner · il y a
Ca fonctionne super bien. Vous avez une bonne maitrise. C'est pour quand le roman ?
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Romane González · il y a
Merci beaucoup! C'est très gentil! Je vais essayer de me lancer dans un roman :-)
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Marie · il y a
Bravo pour ton prix du jury. Ton texte le méritait amplement. Félicitations
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Romane González · il y a
Merci beaucoup Marie!!

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