Les vaches du Père Massin

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A 60 ans, je reprends le stylo, ou plutôt le clavier car mon écriture est indéchiffrable. Une écriture de docteur ? Tout de même pas, de kiné. Personne n'est parfait. Des bords de la Dordogne  [+]

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En cette fin d'hiver 1952-1953, le village et le canton de St Eymetis étaient en ébullition. Dans cette bourgade, située aux confins du Lot-et-Garonne et de la Dordogne, on se préparait à l'événement politique majeur : les élections municipales. Les esprits s'échauffaient, on buvait fort et parlait haut, mais derrière cette écume avançait la vague de la Révolution. Les communistes étaient aux portes de la Mairie. Les sueurs les plus abondantes coulaient du front des notables Saint-Eymetiens qui se demandaient comment éviter la catastrophe.

Le Curé disait des messes supplémentaires, se réveillait la nuit pour prier, mais surtout activait le réseau des parents de l'école catholique, des piliers de bénitier, des Scouts de France pour que personne n'oublie d'aller voter le 26 avril. Le maire, capitaine à la retraite et radical, le pharmacien et le notaire formaient le triumvirat qui s'était donné la mission sacrée d'empêcher l'irruption du bolchevisme assassin sous les lambris fanés de la mairie. Ils se réunissaient tous les dimanches matin, avant la messe, et conspiraient pour le maintien des Institutions Républicaines. Ils réfléchissaient aux meilleurs moyens de propagande, répartissaient les tâches, organisaient les démarches, recherchaient les meilleurs arguments pour convaincre, c'est-à-dire les pires menaces.

Chaque famille aisée de St Eymetis devait persuader ses femmes de ménage, ses employés, ses ouvriers, du danger imminent qui s'approchait. On disait à l'un que les Rouges lui confisqueraient son vélo, à l'autre qu'il devrait partager ses poules – car c'est ainsi que cela s'était passé en Russie – que les femmes de ménage perdraient leur emploi du fait de l'appauvrissement de leurs patrons, que l'église serait expropriée, repeinte en rouge et transformée en bergerie. On tentait de persuader les Anciens Combattants que le drapeau rouge remplacerait le tricolore au fronton de la mairie et sur l'école, que les anarchistes espagnols réfugiés de la Guerre Civile violeraient impunément les jeunes filles, aidés par la racaille italienne venue en avant-garde vingt ans auparavant. On certifiait que le N.K.V.D ouvrirait un bureau, saurait tout sur tout le monde, et qu'à Moscou on connaîtrait les faits et gestes de chaque citoyen du village et le montant de leur livret de Caisse d'épargne. On menaçait de licenciement ceux qui se présenteraient à l'élection sur la liste communiste. À l'occasion on ironisait sur l'incapacité de ce troupeau d'ouvriers et de paysans incultes à diriger valablement une commune aussi riche que St Eymetis, à organiser l'électrification des campagnes, l'adduction d'eau, le secours aux indigents (sauf à leurs affidés), la voirie ou la construction et l'entretien des bâtiments communaux.

En face, le diable communiste se présentait sous une forme bicéphale. En premier, Guiseppe Massin, que tout le monde appelait le père Massin. Né dans le nord de l'Italie, arrivé dans les années trente, il s'était ancré dans une petite métairie dont il n'avait que peu bougé. Militant actif du Mouvement des Métayers avant 1939 où il avait défendu bien des paysans illettrés, il animait localement la Confédération générale de l'Agriculture. Il avait aussi un peu participé à la Résistance. Il connaissait tout le monde et tout le monde lui ouvrait sa porte. Le dimanche matin, pendant que sa femme, ses filles et ses plus jeunes garçons se rendaient à la messe, Guiseppe enfourchait son vélo et allait encaisser les cotisations, souscrire des abonnements à « La Terre », arranger les histoires des uns et des autres. Bon organisateur, il avait nommé des collecteurs dans chaque hameau, qu'il tenait pour responsables de leur secteur. Il parlait indifféremment en patois furlan, dialecte occitan ou en français selon l'origine, l'âge ou le degré d'instruction de son interlocuteur.

Il vivait dans une vieille cahute au sol en terre battue, dotée d'une pompe à bras sur le puits, entourée d'enfants sans nombre qu'il exploitait sans vergogne, économisait sur tout et avait une solide réputation de radinerie, sauf pour le Parti. Sa seule richesse, qui était d'ailleurs la source de tous ces revenus était une belle paire de vaches, aptes au labour comme à la production de lait.
La deuxième tête était celle d'un instituteur. Arrivé quatre ans auparavant de Bordeaux, il régnait sur la classe du Certificat d'études de l'École des garçons. Il était autoritaire, et cela plaisait aux parents. Il avait eu un prix au Concours général et faisait figure de savant. Maigrichon, de petite taille, une paire de lunettes cerclées sur le nez, il vivait dans son appartement de fonction au-dessus de l'école, à côté de la mairie où il remplissait occasionnellement les fonctions de secrétaire. Et ce au grand désespoir du maire, qui le voyait s'instruire des affaires municipales, devenant peu à peu un rival. On ne lui connaissait pas d'aventures féminines, il vivait comme un ascète au milieu de la collection des œuvres de Karl Marx, Lénine, Staline, des poésies d'Eluard, des biographies des grands leaders communistes. Il lisait dès leur livraison l'Humanité et Les Nouvelles de Bordeaux, de la première à la dernière ligne.

Avec lui, les Rouges tenaient un candidat sérieux à la mairie, qu'on ne pouvait taxer d'illettrisme ni d'ivrognerie. Il animait des réunions, chez des camarades ou dans des salles municipales, où il prêchait contre la guerre coloniale en Indochine, pour le refus de soutenir le moindre conflit contre l'Union soviétique, contre la répression anti-ouvrière, pour le transfert des crédits de guerre au logement, contre les conséquences du Plan Marshall. Le père Massin traduisait ses discours à l'auditoire, les arrangeant à sa façon pour les rendre compréhensibles. Dès son arrivée, en 1949, il avait organisé une soirée d'hommage et une collecte de cadeaux pour les 70 ans du Généralissime Staline. Cela avait rassemblé un peu de monde, grâce à Guiseppe Massin. Le cadeau de la section de St Eymetis au Petit Père des Peuples avait consisté en une douzaine de bouteilles de Bacco rouge et quelques fromages frais dont on ne sut jamais s'ils étaient arrivés à Moscou. Cinquante participants avaient signé la lettre de remerciements à Joseph Staline pour son action comme chef du prolétariat mondial, et cela fut présenté comme un grand succès politique.

On en était là quand un événement imprévisible survint. Catastrophe personnelle, le père Massin perdit ses deux vaches de la fièvre charbonneuse à moins d'une semaine d'intervalle. Elles étaient sa seule fortune, et son principal outil de travail. Tout le monde n'en fut pas consterné, et le curé osa dire pendant quelque temps que le Seigneur savait donner des avertissements et que la Divine Providence veillait à récompenser les justes comme à châtier les pécheurs.

Ses voisins aidèrent Massin à nettoyer et désinfecter la grange et l'étable, mais comment allait-il s'en sortir ? On sortait de l'hiver, les travaux des champs reprenaient, Guiseppe Massin allait-il tomber dans la misère noire ? Ses ennemis se réjouissaient en privé, mais bientôt leur satisfaction fut submergée par une autre crainte : que se passerait-il si les communistes payaient deux nouvelles vaches au père Massin ? Cette conjecture devint rapidement une hypothèse plausible, puis une certitude. La rumeur parvint aux oreilles des communistes, qui sans en vérifier l'origine, fouillèrent spontanément dans leur poche pour emplir des enveloppes afin de contribuer à la levée de fonds.

De la pièce de 2 francs en aluminium donnée par des enfants au billet de 500 francs sorti de dessous la pile de linge, les contributions provenaient de tout le canton. On ne savait pas à qui les remettre, les collecteurs mis en place par le père Massin jouèrent le rôle de banques de dépôt. On parla d'organiser une fête de soutien. Tout cela arriva aux oreilles du militant endurci, qui ne put s'empêcher de pleurer. Il se sentait à la fois comblé et accablé. Comment devait-il réagir ? Fallait-il refuser ? Il n'en avait pas les moyens. Quels animaux lui amènerait-on ? Deux génisses en pleine santé qu'il devrait dresser à sa façon ? Deux belles vaches adultes ? Les lui mènerait-on en cortège, les cornes décorées de rubans rouges, la fanfare en tête jouant « Avanti Popolo » et « l'Internationale » ? L'inviterait-on sous un faux prétexte à la prochaine foire pour lui faire choisir les bêtes qui lui convenaient ? Ou plus simplement, une délégation de camarades émus viendrait lui donner le résultat de leur collecte. Et il pleurerait de joie, dans tous les cas de figure. Il s'attela à préparer un discours de remerciement.
Dans le camp opposé, la nouvelle eut un effet inattendu : celui de susciter parmi les pires adversaires du camp rouge un mouvement d'intérêt. Si les communistes remplaçaient les vaches crevées, ils apparaissaient sous un jour nouveau. Les paysans aisés s'abonnèrent à « La Terre », ceux qui avaient caché leur vélo sous la meule de paille les ressortirent, de nombreuses poules revirent à nouveau la lumière. Le marchand de journaux plaça «  Les Nouvelles de Bordeaux » et «  L'Humanité » en bonne place sur son présentoir, la bonnetière commanda un rouleau de tissu rouge en prévision des drapeaux qu'il faudrait confectionner, et quelques centaines de mètres de ruban écarlate. Accablés, le maire, le pharmacien et le notaire dressaient chaque dimanche matin la liste des nouvelles défections. Le curé s'était mis à boire, s'était trouvé une concubine et parlait de se défroquer. On allait vers un triomphe rouge, seraient-ils même seulement élus conseillers ?

L'instituteur, qui vivait un peu à l'écart de tout cela, dans son monde de militant modèle, entra dans une rage noire. Comment pouvait-on prendre une telle initiative ? À quelle réunion avait-on posé la question ? Comment pouvait-on se lancer dans une telle opération typiquement petite-bourgeoise, de type religieux, contre-révolutionnaire dans les faits ? La direction fédérale du Parti, comment prendrait-elle la chose ? On l'accuserait de laisser se développer dans la section de St Eymetis des activités fractionnelles ! Et cela, peu de temps après la mort du Camarade Staline, dont la disparition avait endeuillé la classe ouvrière mondiale ! Ne devait-on pas consacrer son énergie à rendre hommage au grand homme disparu, au moins pendant quelque temps ? Il fallait régler tout ça très vite, et résoudre le problème que posait maintenant Guiseppe Massin lui-même. Il convoqua une réunion pour le surlendemain, où il parla sans interruption pendant trois heures. Il fit voter que le camarade Massin ne pouvait accepter ni l'argent, ni les vaches et qu'il devait tout remettre au Parti, pour financer le prochain voyage à Moscou du secrétaire fédéral, qui allait se recueillir sur les tombeaux de Lénine et de Staline, et que c'était la seule solution révolutionnaire. Il n'avait pas le droit d'utiliser le réseau du Parti de la classe ouvrière pour son propre intérêt, c'était typiquement petit-bourgeois.

On était vendredi, avant-veille du premier tour, fixé au dimanche 26 avril 1953. Samedi soir, tout St Eymetis savait que le père Massin n'aurait pas ses nouvelles vaches. Le maire fut mieux élu qu'en 1947, et les Rouges ne furent plus jamais un péril pour lui. Le pharmacien, le notaire et lui-même furent distingués en recevant la Légion d'honneur le 14 juillet 1954. Ce fut l'occasion pour eux de porter un ruban rouge. Le curé fut muté dans une belle paroisse, près de Bordeaux, et finit évêque auxiliaire. Guiseppe Massin quitta la ferme où il vivait depuis son arrivée en France, et s'en fut travailler au chemin de fer, sur les voies. Il y trouva un salaire régulier, une bonne assurance maladie, une retraite assurée. Il devint délégué du personnel et finit sa carrière comme permanent syndical. L'instituteur devint maire trente ans après, sous une étiquette centriste. Ainsi s'acheva, à cause de deux vaches, l'aventure révolutionnaire à St Eymetis.
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Mijo Nouméa · il y a
Quelle belle fresque historique de cette ambiance qui régnait à cette époque. J'ai adoré tant par le propos déployé que l'écriture soignée, au vocabulaire recherché teinté d'humour.

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