Les Trois Corbeaux

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Une musique rap s’élevait des quatre coins de la pièce. Honor scrutait son ex-petit ami avec rancœur. Qu’est-ce qu’elle foutait encore là ? C’était une belle journée, bai-gnée d’une lumière intense, et elle n’en profitait même pas pour prendre le soleil. Au lieu de ça, elle écoutait cet abruti de Roddy lui déblatérer ses concepts de vidéos. Était-ce une bonne idée de continuer ? Leur chaîne YouTube car-tonnait, mais si l’envie n’y était plus, les spectateurs le sentiraient rapidement. Comment prétendre être un couple devant la caméra quand au fond on se déteste ?
Roddy semblait s’en moquer. Il affichait un air dégagé. L’argent et la renommée suffisaient à le motiver. Il voulait, en effet, marquer un grand coup. Faire une vidéo ten-dance, une qu’on oublie pas, le genre qui le ferait entrer dans la légende. Et pour ça, il avait besoin d’Honor.
– Franchement, si y a bien une vidéo qui ferait un carton c’est celle-là, tu crois pas ? demanda le jeune homme.
Honor releva la tête, et lui lança un regard hébété, l’air de dire qu’elle n’avait rien écouté.
– Le cimetière, t’en penses quoi ? répéta Roddy irrité.
– Ah... Oui, si tu veux, répondit nonchalamment son ancienne copine sans savoir de quoi il parlait.
– Ok, on part dans une heure, va chercher des affaires pour la nuit.
Honor s’exécuta. Une trentaine de minutes lui suffirent à se rendre chez elle, ramasser deux, trois affaires et les jeter dans un vieux sac qui traînait. Elle ne savait pas où Roddy comptait l’emmener, ni quel était le programme, mais n’ayant rien de prévu avant plusieurs jours, l’idée de tour-ner une vidéo lui plaisait bien. Puis si ça ne marchait pas, tant pis. Elle en referait sans lui. Sur une autre chaîne. Une chaîne qui serait la sienne, dont elle s’occuperait comme bon lui semblerait. Après tout, sur 200 000 abonnés, il y en a bien la moitié qui continuerait de la suivre, par curio-sité au moins. En tout cas, elle essayait de s’en convaincre, parce qu’elle n’avait pas vraiment de plan B.
Dans la voiture, elle essaya d’en apprendre plus sur le tournage, mais Roddy était trop concentré sur les paroles des musiques qui passaient à la radio pour lui répondre. Comment j’ai pu le supporter deux ans ? songeait Honor, exaspérée par l’immaturité de son conducteur.
Ils roulèrent plus de trois heures sans décrocher un mot. Les paysages qui défilaient se ruralisaient. Les immeubles se transformaient en champs et les piétons en bétail. Le nez dehors, le vent de la campagne caressait doucement les joues de la jeune femme. L’odeur du foin fleurissait har-monieusement dans ses narines.
Dans un petit village, Roddy mit le pied sur le ralentis-seur.
– Je crois qu’on y est.
Il se gara dans une allée ombragée, entre un tracteur et une petite Peugeot sans âge. Le ciel changeait à vue d’œil. Tout s’était assombrit, comme si une tempête se préparait. Toujours sans s’adresser à Honor, il alla à la rencontre d’un paysan et filma la scène à l’aide de son portable.
– Bonjour monsieur, commença-t-il.
L’homme lui fit un geste de tête silencieux en guise de réponse.
– Nous cherchons le cimetière des Trois Corbeaux, vous pourriez nous l’indiquer ? demanda naïvement le youtu-beur.
Un voile pâle tomba sur le visage du fermier. Ses yeux s’assombrirent, et sa bouche édentée se mit à trembler. Honor intervint :
– Ne vous inquiétez pas, on trouvera par nous-même, merci monsieur.
Roddy fit un mouvement d’incompréhension, mais Ho-nor, plus maligne, le tira par la main.
– Bon bah je demanderai à l’hôtel, dit-il d’une voix presque amusée.
Grâce à la fonction GPS de son téléphone portable, il trouva rapidement le gîte. Une belle maison en pierre de plusieurs étages, équipée d’un accès Wi-Fi et de toutes les chaines de sports. La nuit était la plus chère de la région, mais pour les accros d’internet, elle valait le coup.
– Voilà vos clés, fit la vieille réceptionniste en direction des vidéastes.
– Merci, répondit Roddy en les attrapant. Au fait, vous pourriez nous dire où se trouve le cimetière des Trois Cor-beaux ? On voudrait y tourner une vidéo. J’ai essayé de le chercher sur mon GPS mais sans succès.
La vieille fronça les sourcils. Derrière ses rides, la pé-nombre montait comme au-dessus du pays. Les mains crispées et des éclairs dans les yeux, elle grommela après quelque longues secondes de silence :
– Vous vous croyez tout permis, bande d’inconscients ?!
Interloqués, les jeunes gens ne rétorquèrent pas. Ils pré-férèrent la jouer petit bras, et laissèrent la vieille folle s’en aller. Roddy ne put s’empêcher de raconter à ses abonnés Instagram ce qui venait de leur arriver. Il en rigolait, et essayait d’entraîner sa collègue avec lui, mais sans façon pour Honor qui, assise sur le rebord de la fenêtre, scrutait l’horizon pensive.
La pluie commençait à tomber brutalement, finissant sa course contre l’hôtel et ses environs. Roddy ouvrit soi-gneusement sa valise, et y retira tour à tour son matériel de tournage : caméras, micros, spots de lumière, chargeurs...
– Tu ne m’as toujours pas dit ce que tu comptais faire dans ce cimetière, remarqua Honor.
– Un tournage de nuit.
– Mais qu’est-ce qu’on va y faire ?
– Essayer de parler aux esprits. J’ai une application sur mon tel. On fera des plans flippants, des séquences sty-lées, des petits effets... ça va être cool ! Tu te rends compte qu’on va visiter le cimetière le « plus hanté du pays » ? J’ai trop hâte !
Honor leva un sourcil dubitatif.
– Comment ça, « le plus hanté » ?
– T’as rien écouté à ce que je t’ai dit tout à l’heure ! s’énerva le jeune homme avant de réexpliquer. J’ai lu dans plusieurs livres que plein de bizarreries s’étaient produites au Trois Corbeaux. Du coup je me suis dit qu’on irait y faire un tour, ça intéressera tout le monde !
– Quoi comme bizarreries ?
– Des disparitions, des animaux morts, des bruits étranges la nuit...
– Et t’y crois ? s’étonna Honor.
– Pas plus que ça, non, mais avec une vidéo pareille on va faire le million de vues en une semaine, crois-moi.
– Et si rien ne se passe ?
– La magie du montage, répondit Roddy avant de lâcher un clin d’œil entendu.
Ils passèrent la prochaine heure à tourner une introduc-tion. Plusieurs plans furent tournés à la main, présentant le lieu et ses environs, ainsi que l’idée générale de la vidéo. On pouvait reprocher beaucoup de choses à Roddy, mais pas son professionnalisme. C’était lui qui trouvait toujours les meilleurs concepts et qui se démenait pour les réaliser du mieux que possible. Ce garçon était plus profond qu’il n’y paraissait. Son je-m’en-foutisme habituel n’était qu’une carapace, et Honor le savait mieux que personne. Mais au quotidien, il était infernal. Un névrosé comme on en faisait peu, accro au regard des autres et toujours atten-tif à son image. Il aurait tué sa mère pour pouvoir être V.I.P. en boite de nuit.
Les heures passèrent doucement dans la chambre. Ho-nor, à moitié devant son portable, écoutait le grondement du ciel. Elle avait une mauvaise intuition. La pluie conti-nuait de s’abattre à grosses gouttes sur le village. La jeune femme souffla d’un tons las. Son ex, quant à lui, était oc-cupé à se préparer depuis plus d’une demi-heure.
Minuit sonna sur le portable de Roddy. L’heure de tour-ner les séquences dans le cimetière. Enfin ! pensa-t-il exci-té. Il attrapa tout son matos, débrancha les batteries de ses caméras, vérifia qu’elles étaient toutes pleines, enfila un manteau et descendit le tout, sans compter sur l’aide d’Honor, toujours la tête ailleurs.
La jeune femme venait de s’avaler un grand verre d’alcool, « pour être d’humeur plus festive ». Mais cette fois-ci, la vodka ne prodigua pas l’effet escompté. Ses mains tremblaient, son pouls s’accélérait et l’impression de devenir parano s’ancra en elle. Elle était sûre d’avoir en-tendu un cri déchirant, en provenance du village. Mais trop fière, elle préféra ne rien dire. Elle ne donnerait pas l’occasion à son ex de se moquer d’elle. Jamais ! Elle tenta de se rassurer, ce n’est que ton imagination, c’est l’endroit qui te fait flipper, tu n’as pas de souci à te faire.
– Bon, tu viens ? s’impatienta Roddy.

Dehors, il faisait froid. Le vent faisant trembler les branches des arbres squelettiques. Mais l’averse s’était calmée.
Emmitouflés à l’excès, les youtubeurs marchèrent à l’aveugle plus de dix minutes sous les lampadaires du vil-lage sans croiser personne. Un vrai désert. Puis ils tombè-rent sur un panneau grisâtre : « cimetière des Trois Cor-beaux ». Ils y étaient enfin ! Honor se frotta les paupières. Un immense portail noir délabré surplombait l’indication. Ça ferait un décor parfait pour un film d’horreur, songea-t-elle. L’endroit était situé à quelques pas du centre-ville, mais à en juger la poussière et le nombre de toiles d’araignées, peu osaient encore y pénétrer.
Lentement, Roddy s’approcha du portail, le poussa d’un grand coup de main et parvint à l’ouvrir sans trop de sou-cis. Pas de gardien à l’horizon. Yes ! Le lieu n’était gardé que par les morts. Le jeune homme posa son trépied de-vant l’entrée et alluma la caméra. D’un geste de main, il appela Honor à le rejoindre devant l’objectif.
Recording...
– Les amis, on y est ! On a marché dans le noir pendant une bonne demi-heure, mais finalement nous voici devant l’un des cimetières les plus hantés du monde ! À première vue, qu’est-ce que t’en penses Honor ?
– C’est hyper flippant ! Croyez-moi, si j’entends un bruit suspect là-dedans, je détale sans me poser de question !
– Ah, tu me laisserais tout seul ?
– Y’a des chances, oui.
– Attends, on refait ça, fit Roddy cette fois-ci en direc-tion de sa collègue. Dis juste « bah logique » quand je te demande si tu me laisserais seul, ce sera plus drôle.
Ils refirent plusieurs fois la scène, cherchant à faire rire au maximum leurs futurs spectateurs tout en les gardant perplexes quant à l’endroit.
– C’est bon, on avance.
Dans le cimetière, l’atmosphère était oppressante. Roddy tenait une caméra à la main, et en avait posé deux autres ailleurs pour les plans larges. De son côté, Honor était chargée de tenir le téléphone qui indiquait si des esprits se promenaient dans le coin. Bien sûr, l’application n’était qu’un jeu de divertissement à 3,99$, sans aucune véracité. Mais Roddy n’avait rien trouvé de mieux.
L’endroit en lui-même était gigantesque, profond, plongé dans une sorte de nuit éternelle. Des ombres semblaient parfois se dresser à côté des tombes. La peur au ventre, mais les caméras activées, les youtubeurs avancèrent pru-demment dans les entrailles des spectres. Soudain, un grin-cement les fit sursauter. Le portail venait de se refermer derrière eux.
– Plus jamais je le suis dans ses conneries, promit Honor à la caméra.
Elle savait très bien que les abonnés prendraient cette phrase à la rigolade, mais elle le pensait vraiment. Marre de ses plans foireux ! La jeune femme se perdait dans l’infinité nécromantique des tombeaux, aveuglée par la brume.
– Viens voir ça ! s’exclama Roddy.
Honor crut d’abord à une mauvaise blague, mais elle n’avait jamais vu son compère aussi blême. Ou bien il jouait extrêmement bien la comédie – ce dont elle doutait fortement – ou bien il était complètement apeuré. En tous les cas, trois tombeaux lui faisaient faces. Et ils étaient ouverts.
Honor s’approcha. Au bord des trous, elle regarda le fond. Rien. Son cœur se comprima et ses jambes s’alourdirent.
Selon les pierres tombales, trois frères étaient censés reposer ici. Les Tabora, nés en 1955 et décédés en 1978. Tous morts la même année...
La bouche sèche, aucun des deux youtubeurs n’osaient plus rien dire. Fallait-il poursuivre la vidéo ? Ou prévenir les autorités ?
– On continue... trancha Roddy d’une voix chancelante.
Un craquement les fit de nouveau sursauter. Le jeune homme poussa un hurlement, lâcha l’appareil et recula aveuglément. Secouée, Honor tenta de le suivre mais tré-bucha sur quelque chose.
Les avant-bras râpés, elle se releva en trombe et pointa sa lampe-torche sur le sol. C’est quoi ce bordel ? Ce qu’elle pensait être un buisson s’avérait en fait être un corps de rat décapité. Elle eut une montée de bile et vomit tout son repas du soir.
Lorsqu’elle releva la tête, son collègue n’était plus là. Elle l’appela plusieurs fois, jurant que si c’était une blague elle le tuerai, mais de toute évidence, ce n’en était pas une.
Comme résignée, elle arrêta de crier. Elle s’assit contre une pierre tombale. Il fallait essayer de se calmer. Essayer de contenir ses larmes. Elle tremblait maintenant, les ge-noux repliés sur elle-même. Elle avait l’impression d’entendre des bruits, des crissements, des déchirements. Ce n’est que ton imagination, se répétait-elle en boucle malgré son esprit embrumé. Le moindre mouvement des arbres la faisait tressaillir.
Elle relâcha la pression et pleura avec nervosité. Peut-être resta-t-elle dix minutes dans la même position. Peut-être une heure. Le temps s’était arrêté dans son pire cau-chemar. Roddy avait disparu. Il était peut-être déjà mort. Et maintenant elle était seule, assise au beau milieu d’un ci-metière hanté.
Calme-toi, tu vas t’en sortir ! Honor repris tant bien que mal ses forces et courut comme une dératée jusqu’à la sortie. Les caméras étaient toujours là, et avaient tout fil-mé. Dans un éclair de lucidité, la jeune femme s’empara d’une des cartes SD. Elle s’en servirait comme d’une preuve.
Elle galopa dans le village, cherchant quelqu’un à qui parler et tomba rapidement sur un commissariat de police. Elle sonna, tapa, cria.
– Oui, oui, c’est bon, c’est bon ! intervint un homme de l’étage du dessus.
Elle l’attendit cinq bonnes minutes. Le bonhomme arriva entortillé dans une couverture, complètement décoiffé avec des paupières cernées de noir, comme s’il sortait d’un sommeil éternel. C’était le shérif de la ville. Du moins, c’est comme cela qu’il se présenta en montrant son in-signe.
Honor, en état de choc, lui expliqua tout, du début à la fin. Son témoignage était très décousu, beaucoup trop pour l’homme qui venait de se réveiller. Doté d’un visage aussi affable que sans expression, le shérif fut incapable de sai-sir la moindre anamnèse cohérente. Il accepta néanmoins de la suivre jusqu’au cimetière, au cas-où.
Là-bas, rien de particulier. Les cercueils étaient à leur place habituelle. Pas de rat mort. Pas de caméras.
Le policier la regarda comme s’il avait à faire à une folle, lui promettant que tout irait mieux demain. Pour lui, ce n’était qu’une simple crise d’angoisse. Il fallait qu’elle dorme et tout reprendrait son sens. Il la raccompagna à son hôtel, et la laissa dans son angoisse

Un mois plus tard, toujours pas de traces de Roddy. Nulle part. Il avait disparu des radars. Comme s’il n’avait jamais existé. Le cimetière des Trois Corbeaux avait en-core frappé.
Or, cette fois-ci, la scène avait été filmée intégralement. Honor publia la vidéo, sans aucun montage, ni trucage, seulement l’image prise au cimetière. Et une présence étrange y apparaissait. Une ombre mouvante.
En quelques heures, la vidéo fit le tour de la toile, et fut partagée plus de cent millions de fois sur les réseaux so-ciaux. Roddy avait raison : le cimetière les avait rendus célèbres. Mais à quel prix ?
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