Les tours de feu

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A travers la fumée noire, de longues larmes rouges s’étirent sur la peinture blanche. Le sang de mon frère ruisselle sur son cercueil métallique. Je reste là, enraciné dans le trottoir, le regard figé sur les flammes qui dansent. Rien ne sera plus comme avant. Il brûle et s’évapore, lui et le passé, envolés. L’air se charge de souvenirs et embaume la cité tout entière du parfum de mon frère. Il se dissipe, s’efface et disparaît.

Derrière le squelette calciné de la voiture, une longue traînée noire slalome entre les pointillés blancs. Mes yeux remontent sa trace et le cri des pneus qui dérapent et se déchirent résonne dans ma tête. De moins en moins marquées, je plisse les yeux pour mieux les suivre. Elles continuent encore puis s’arrêtent, là où six paires de pieds se tiennent, ancrées dans le trottoir. Des joggings trop larges enveloppent des cuisses méticuleusement musclées. Les amples doudounes cachent plusieurs canons soigneusement nettoyés. Leur regard est froid, dur, ils fixent les flammes qui se reflètent dans leurs yeux. Leur masque glacial fond peu à peu. Il glisse, liquide, en quelques larmes tièdes sur leurs joues creusées de cicatrices. Ils marchandaient avec mon frère, lui, respecté de tous, même des plus fous, des plus sauvages. Il vous perçait du regard, son aura suffisait à soumettre les plus habiles négociateurs. Il était le maître incontesté de la grande citadelle de béton, le roi des tours vertigineuses.

Le Soleil chute lentement entre les géants de pierre. Enfin, les monstres s’animent, leur peau rugueuse aux couleurs fades s’étire sur leurs angles nets. Mille visages fleurissent au creux des sombres fenêtres qui s’alignent à l’infini. Le grand bouquet d’expressions illumine ce triste décor. On entend les gens se taire. Ils lui rendent hommage en lui offrant ce silence, douloureux et fier. Il les a toujours protégés, son peuple, lui, le gardien du bonheur de tous. Dans son sillage ne fleurissait que les rires et leur parfum de joie. Tout le monde l’appréciait.

Tout près de moi, j’entends des bruits de pas, un seul puis un autre. Ils sont très légers, souples et lents. Encore un, puis un autre. Ils s’approchent, encore et encore puis s’arrêtent sur la chaussée. Un jeune garçon à la peau sombre comme la nuit me regarde, les sourcils froncés. Ses yeux d’un bleu clair et dense brillent d’un éclat fantomatique. Il a les traits durs d’un homme sage. Lentement, il baisse la tête, son genou touche le goudron froid. Il s’agenouille devant le nouveau maître de la cité. Je sens son regard se crisper sur ma main droite, le canon encore chaud entre mes doigts. Ici, il n’y a de vraie justice que celle que l’on dicte et impose. L’obscure lumière du soir me couronne de ses rayons cramoisis. Le métal céleste s’embrase sur mon crâne nu. Une ère prend fin, la mienne commence maintenant, le Soleil mourant, la Lune en reine.
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