Les toiles Iegorov

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Décembre 1880, Vienne

Lorsque les poils du pinceau vinrent se déposer sur la toile vierge, un tracé vert profond fit sourire le peintre, lancé dans une inspiration matinale. Dans une fougue artistique, Sandro Iegorov esquissait son nouveau chef d’œuvre à l’aube.

Seule sa véranda le protégeait de la fraîche rosée du matin.

Dénué de toute humilité, Sandro était de ces hommes fiers et suffisants, pervertis par les succès que ses dessins essaimaient. Peintre depuis ses vingt ans, il habitait seul dans une belle maison en pierre aux alentours de Vienne.

Avec enthousiasme et frénésie, le peintre continua son tableau auprès du feu de cheminée, tandis qu’à l’extérieur, les flocons de neige hivernaux se posaient sur la cime des arbres et s’aggloméraient sur les toits des maisons.

Progressivement, les coups de pinceaux firent apparaître une forêt champêtre suggérée par les songes du peintre la nuit passée. Les sujets peints par Sandro émanaient toujours de son esprit, de ses envies et de ses humeurs. C’est ainsi que les fruits de sa créativité singulière étaient appréciés comme des performances hors du commun et lui valaient toute sa célébrité. Chacune de ses œuvres avait un caractère fabuleux et inhabituel qui attirait les curieux, amateurs comme confirmés.

Le lendemain, il acheva son travail. Le résultat fut stupéfiant. Accomplie, la peinture était d’un réalisme inespéré et ses détails, déroutants.

On se serait réellement cru dans une forêt, un soir d’été. De grands arbres aux troncs épais, au feuillage abondant et ornés de lianes faisaient de l’ombre au soleil couchant, encore flamboyant. Une atmosphère douce et suave était conduite par les rayons chauds à travers les branches. Le sol était couvert de mousse verte et de lupins d’un bleu prononcé et légèrement dorés.

L’œuvre était saisissante mais suscitait également un sentiment d’apaisement puissant. Fasciné, le peintre s’approcha de la toile sur laquelle il aperçut un poil de pinceau fixé superficiellement dans la peinture. Sandro souffla pour qu’il disparaisse.
Soudain, un nuage de poussière opaque se détacha du tableau et envahit la pièce. Il perdit de vue progressivement tous les éléments autour de lui et tomba à la renverse. Lorsque la curieuse brume de fumée se dissipa, le peintre se retrouva hors de chez lui, dans un décor étrangement fidèle au paysage qu’il venait de peindre. Le climat devint subitement chaleureux et une brise légère caressait sa peau. Le peintre, abasourdi et désorienté, eut du mal à retrouver sa respiration. Il reprit peu à peu ses idées et parvint finalement à discerner, dans une certaine ambiance humide, une odeur de végétaux, de nature et plus précisément de fleurs. Il bondit. Les lupins qui se trouvaient sur sa toile, étaient là, à ses pieds.
Il cueillit une fleur bleutée et la porta à son nez. Une subtile et agréable odeur effleura son visage. Le peintre explora les environs, sur ses gardes. Il avança à pas feutrés dans la végétation luxuriante, ébahi. Il était fasciné par tous les détails qui l’entouraient mais peu à peu une angoisse naissante le saisit.

« Qu’est-il en train de se passer ? Pourquoi suis-je dans cette forêt ? Comment ai-je fait pour rentrer dans ce tableau ? Vais-je pouvoir m’enfuir un jour ou serais-je enfermé toute ma vie dans cette prison dorée ? Que vais-je devenir ? »

À présent, l’anxiété et la terreur avaient pris possession de son corps. Affolé et oppressé, il se jeta dans une pulsion incontrôlable sur le tronc d’un arbre devant lui, sorti le canif qu’il avait dans la poche droite de son pantalon et commença à l’entailler, puis à le lacérer, dans une soif de destruction aliénante. Avec stupeur, l’arbre céda et le tronc se sépara en deux parties que l’homme finit par éventrer. Il eut l’impression de simplement déchirer une toile de peinture. Alors, le même nuage de fumée qu’il avait connu quelques instants auparavant vint l’envelopper, l’étourdir et lui embrumer la vue.

Hors d’haleine, Sandro Iegorov se retrouva dans son atelier de peinture, devant la véranda. Dehors, tout était immaculé de poudre blanche, la neige tombait toujours à gros flocons. Dans la cheminée, le feu était encore crépitant et les flammes dansaient et léchaient les bûches avec ardeur, mais un détail le pétrifia. Son tableau était fendu en deux, écorché de haut en bas comme pour laisser passer une personne de taille humaine.

Abattu, le peintre s’affala dans son fauteuil et tenait à bout de doigts un lupin à la main, courbé vers le sol, froissé et dépouillé de la plupart de ses pétales.

*

Depuis ce jour là, le peintre Sandro se retira de la société et s’isola de ses semblables depuis ce jour-là. S’enfermant dans sa demeure, il ne partagea plus ses tableaux dans les ventes aux enchères, expositions ou vernissages.

Néanmoins, il renouvela son expérience une deuxième fois, puis une troisième, puis de nombreuses fois encore. Il entrait dans ses tableaux, découvrait de nouveaux mondes, puis les détruisait. C’est ainsi que dans une phase d’excitation intense, il découvrit les monts et merveilles de ce monde et entreprit même de traverser les époques passées selon son gré et ses humeurs : les pyramides et les pharaons de l'Égypte ancienne, les petits villages pendant le Moyen-Âge, les grands châteaux de la Renaissance ou encore la muraille de Chine, les plus beaux lacs et les plus belles montagnes, les déserts, les villes et les monuments dont il puisait l’imagination à partir des connaissances détaillées qu’il avait accumulé durant une trentaine d’années. Il détruisit ainsi d’innombrables œuvres d’art.

Sandro apprit très vite à se familiariser avec sa récente découverte et à contrôler sa peur. Cependant, dans son engouement, il se replia sur lui-même et jugea ne trouver personne digne de partager son secret.

*

Cette euphorie dura cinq années. Pourtant, un matin, Sandro manqua subitement d’inspiration. Par-dessus tout, l’homme se lassa de visiter toutes ces beautés sans efforts, ni difficultés. Il devint morose, taciturne et aigri.
Alors lui vint une idée. Il souhaitait à présent partager sa vie avec un être qui le méritait. Il commença à peindre une femme avec tous les attributs physiques et intellectuels dont il avait toujours rêvé. Il façonna une femme à son image. Son entreprise fut fructueuse et il put vivre avec cette femme aux traits fins et aux qualités parfaites.

Puis, au bout d’un an de bonheur passionné avec son amante, il se lassa à nouveau.

*

De retour dans son atelier, tourmenté, le peintre sombra une nouvelle fois dans l’ennui et la lassitude. Pour lui, tout ce qui l’entourait, même l’art, avait perdu de sa saveur et de son charme.
Il se trouvait désintéressé pour toute personne et toute chose, ne ressentait que dédain et indifférence.

Accablé et maussade, il perdit patience et ne prit plus la peine de peindre.

*

Un soir d’été, alors qu’il observait la tombée du crépuscule depuis sa fenêtre, une idée nouvelle jaillit de son esprit. Il entreprit un projet novateur et inexpérimenté jusqu’à l’instant : se rendre dans l’univers, dans le cosmos, dans le vide spatial, sans l’aide d’aucune machine.
Fébrile, le peintre se précipita vers une de ses dernières toiles vierges, la plus grande et haute, dans laquelle il pourrait entrer amplement.

Transporté par son élan, Sandro Iegorov, agité, se mit à peindre avec acharnement et férocité, dans une transe sans précédent, de grands traits noirs épais. Bientôt, la toile fut parfaitement recouverte d’un noir profond et éternel.

L’orgueil à son paroxysme, l’homme s’élança au cœur du tableau en un souffle vigoureux et déterminé.

Il ne revint jamais.
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