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Les tanourtes ou petits pains de lumière

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Mariami Ta

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Dans ces endroits du monde où l’heure n’existe pas, où le « time is money » est une notion inconnue, un nouveau jour commence.

Dans sa maison située au milieu du village Ifolki sur le plateau de Tadert, Lalla Rokaya retire les tanourtes du four en terre cuite traditionnel.
Elle appelle son fils qui joue aux osselets en face de la maison pour l’envoyer chercher de l’eau à la source. Yahia transporte deux petites jarres avec lui. A son retour, il descend rejoindre sa mère. Le four est situé au bas de la maison qui comprend un étage. Sa mère lui tendit trois tanourtes et lui dit :
« Nous sommes aujourd’hui jeudi, comme tu le sais tu dois apporter ces pains à ton grand-père qui habite de l’autre côté de l’oued à trois villages d’ici. Tu sais comme ton grand-père les aime et qu’il attend ton arrivée avec impatience, comme tu le fais d'ailleurs depuis que ma chère mère Dieu ait son âme, nous a quittée ! »
Il le savait très bien. Tous les jeudis depuis bientôt un an il devait se rendre à Dor le village de son grand-père.
Heureusement son meilleur ami Jédouan – qui est également son cousin- l’accompagne à chaque fois dans cette aventure.
Sa mère enveloppe les trois tanourtes dans un linge propre et lui dit d’embrasser son père pour elle ce qu’il n’oublie jamais de faire.
Avec ses petits pains Yahia quitta la maison et rejoignit son copain Jédouan qui l’attendait près du bassin d’eau situé à la lisière du village.
Jédouan lui annonca que la rencontre inter-régionale de natation aurait lieu aujourd’hui après la prière de l’après-midi et non le samedi comme prévu.
Yahia fit une grimace, apparemment ennuyé il réfléchissait entre la commission et la rencontre.
Son cousin le rappela à lui et lui dit «  on peut toujours aller à Dor mais cette fois-ci on prendra le raccourcit en passant par le jardin de la vieille Ejja !».
Yahia à l’écoute de ce nom tressaillit. Cette femme était connue dans toute la région de Tadert pour sa méchanceté et surtout pour sa haine envers les enfants. D’ailleurs n’avait-elle pas une parente enfermée dans un rocher condamnée à y moudre du blé jusqu’à la fin des temps pour avoir dévoré des enfants et menacer la descendance !
Si ils décident de traverser ce jardin ils arriveront directement à Dor sans contourner les autres villages, ce qui les avantagerait dans le temps.
Yahia voulait absolument participer à cette course. Il devait venger la défaite de la dernière fois infligée par des gamins d’un douar au pied de la montagne.
Après avoir mûrement réfléchi il accepta. « C’est entendu nous passerons par le jardin de la vieille Ejja » dit-il.
Au fur et à mesure qu’ils approchaient du village Tasseste les cœurs des deux garçons battaient plus vite.
La maison de la vieille Ejja était située au bas du douar. Ils ne rencontrèrent pas âme qui vive sur leur chemin. Les femmes et les enfants étaient sans doute aux champs ou au lavoir et les hommes au souk du jeudi mais qui sait où se trouvait la vieille Ejja ?
Arrivés devant le jardin, ils restèrent figés presque paralysés. Toutefois une voix les fit revenir à eux. Ils se regardèrent effrayés pensant que c’était elle, puis autour d’eux, personne était là.
La voix continuait  « suivez –moi » disait-elle. Leurs regards se dirigèrent ensuite en bas juste à côté du mur qui entourait le jardin, un serpent sortait d’un trou. Yahia et Jédouan poussèrent un cri d’étonnement. Ils croyaient aux génies et aux êtres invisibles qui peuplent l’atmosphère mais pas aux animaux qui parlent !
Jédouan qui tenait le bras de Yahia lui dit " rends toi à l’évidence, c’est un génie qui a pris la forme d’un serpent ". Yahia se ressaisit et déclara « si c’est un génie peut-être est-il bienfaisant alors nous lui dirons ce qu’il veut ». Ensemble ils s’approchèrent du reptile qui continuait à dire « suivez-moi » 
« Comment pourrait-on te suivre ? lui répondit Yahia. « et pour aller où »? Le serpent leur dit tout simplement de s’agenouiller tout près du mur et de fermer les yeux. Une seconde plus tard, miraculeusement sans s'expliquer comment ils atterrirent de l’autre côté du mur.
Là, l’horreur indescriptible les pétrifia sur place. La vieille Ejja elle-même était debout face à eux.
Malgré sa petite taille elle ressemblait à un gros crapaud géant sortit d’un marécage de la désolation. Ses yeux ressemblaient à deux énormes noix pas mûres expulsés de leurs orbites.
Elle se pencha vers le serpent pour le remercier de sa capture « tanmirtink a Abelkel » .
En effet , la vieille Ejja avait chargé le reptile de lui ramener des enfants sains de corps et d’esprits pour ses recettes maléfiques. Courageux Yahia cria et demanda à sortir immédiatement du jardin et lui raconta qu’il devait se rendre à Dor.
La vieille Ejja leva la tête et lui dit d’une voix nasillarde « si tu veux vraiment sortir d’ici ne te gêne pas, essayes un peu ! mais si tu ne réussis pas avant l’annonce de la prière de midi tu finiras dans ma marmite toi et ton copain ! ». Puis elle disparut ainsi que le serpent Abelkel laissant sa menace bouillonnait dans l’esprit des piégés.
Les deux garçons avaient du mal à avaler leur salive, ils n’avaient qu’une seule idée en tête s’échapper !
Rassurés de ne plus voir la vieille Ejja ils se calmèrent un moment et décidèrent coûte que coûte de sortir de là !
Longtemps ils avaient crû que le jardin de la vieille Ejja était malgré sa réputation des plus banals.
Croyant ainsi y voir des fleurs, de l’herbe, des arbres et autres plantes qui sont les ingrédients classiques d’un jardin. Celui-là était bien étrange.
D’abord, il faisait sombre à l’intérieur , on distinguait très peu ce qui le composait. Ils remarquèrent ensuite que l’herbe était sèche et noire comme si l’eau - source de vie- y était inconnue. Des arbres de forme ordinaire étaient plantés au milieu mais ils avaient la particularité de dégager une odeur nauséabonde.
En réalité, ce jardin était un laboratoire où la vieille Ejja faisait toute sorte d’expérience allant de la magie noire au sacrifice humain et animal afin de continuer dans la voix de son ancêtre : éliminer les enfants.
Pour cela elle avait fait appel à Iblis pour lui enseigner ce qu’elle ne savait pas.
Yahia qui est un petit garçon vif et intelligent avait fait le lien entre la mystérieuse disparition d’enfants qui sévissait dans la région et la vue de ce jardin. Yahia pensait que tous les jardins du monde ressemblaient à celui de son grand-père où il aimait cueillir des roses du Prophète pour sa maman. Il était estomaqué devant celui-ci.
Yahia et Jédouan ne voulaient pas croire qu’ils serviraient d’ingrédients pour une nouvelle expérience. Par contre ils croyaient au destin en pensant être chargés d’une mission : mettre fin au vol d’enfants en éliminant la vieille Ejja !
Yahia et Jédouan y croyaient vraiment. Mais la question « comment sortir d’ici » raisonnait encore et le temps pressait.
En attendant les deux garçons avaient très faim. Yahia qui n’avait que les tanourtes de son grand-père décida d’en manger une avec son cousin. Après tout Baba jedi comprendrait si ils sortaient d’ici sains et saufs !
Dès que Yahia sortit un petit pain de lumière de la serviette qui l’enveloppait ce fut une surprise. La tanourte de forme ronde et de couleur jaune orangée pris l’apparence dans ce jardin obscur de la pleine lune qui illumine les nuits les plus noires.
Et d’un mouvement la tanourte lui échappa de ses mains pour atterrir près de son pied sur l’herbe qui disparut aussitôt.
Et il comprit ce qu’il devait comprendre.
Jédouan qui contemplait un arbre d’un air curieux appela son cousin et lui dit « j’espère que tu ne m’as pas oublié, j’ai très faim moi aussi ! » « je te donnerai toutes les tanourtes que tu voudras mais ne touche pas à celles-ci car elles sont notre clé pour sortir » lui répondit Yahia.
Jédouan écarquilla les yeux sans comprendre un seul mot.
C’est alors que yahia lui expliqua : " si la vieille Ejja et tout ce qu’il y a ici réagissent comme l’herbe qui a disparu au contact de la tanourte nous sommes sauvés ! "
Puis il lui raconta que la sorcière n’aimait pas la lumière ce qui expliquait sans doute ses rares sorties.
Une idée leur vint ensuite d’accueillir la vieille Ejja lorsqu’elle arrivera devant eux avec les trois tanourtes. Une levée bien haut pour éclairer l’espace. La deuxième lancée contre la sorcière pour l’éliminer. Enfin la troisième roulée par terre pour effacer tout ce que composait le jardin.

L’heure était proche, on entendit l’appel du muezzin. La vieille Ejja apparut alors. A ce moment-là Yahia doutait de son idée mais la situation était telle qu’il n’avait plus le choix.
Jédouan pris une tanourte la leva bien haut, Yahia lanca la deuxième contre la sorcière. Sans comprendre, elle tomba et poussa un horrible et effroyable cri qui fit trembler les murs. Son corps crasseux et hideux se transforma en poussière. Ensuite Jédouan roula la troisième tanourte dans toute la surface du jardin qui disparut en un clin d’œil.

Puis ils se retrouvèrent sur le chemin qui menait au village de Dor.
Heureux d’avoir mis un terme définitif à la vieille Ejja et à son jardin. Ils gambadèrent vers le douar du grand-père pour lui raconter leur exploit et lui remettre les tanourtes ou petits pains de lumières qui leur ont sauvées la vie.

Lexique :
Tanourte : petit pain de forme ronde
Oued : rivière
Douar : village
Abelkel : serpent en berbère
Tanmirt : merci en berbère
Iblis : diable
Baba jedi : grand-père
Muezzin : celui qui fait l'appel à la prière dans les mosquée
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