Les Survivants

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Finaliste
Jury
Image de Automne 2020
À la première vire, la vire rouge comme ils ont dit, on m’a laissée pour morte. Quand je me suis réveillée, les couloirs du dispensaire étaient jonchés de cadavres, dont certains vêtus de blouses blanches. C’est arrivé par le nord, ça s’est propagé de proche en proche et, en quelques semaines, le rouge avait tout envahi. Les personnes atteintes étaient prises d’une colère incontrôlable, devenaient violentes et attaquaient avec passion tous ceux qui passaient à leur portée. Après quelques jours de cette furieuse rage, les malades devenaient soudainement atones et mouraient peu après sans qu’on sache vraiment pourquoi. Après quelques mois, quand tout fut apaisé, ils ont dit que la vire rouge avait contaminé les deux tiers de la population et en avait tué presque autant, soit des suites de la maladie, soit à cause des éruptions de violence.
Je ne me suis pas attardée au dispensaire où régnait la plus grande des confusions. Trop occupés à essayer de calmer la fureur des nouveaux arrivants, à enjamber les morts et les catatoniques, personne parmi les soignants n’a essayé de m’empêcher de partir. Je me sentais à peine un peu affaiblie et comme il n’y avait plus de transports, je suis rentrée à pied chez moi et je m’y suis enfermée quelques semaines. Très longtemps, je suis restée terrorisée et bien après que la vire rouge se soit éteinte, j’étais encore parcourue d’idées rouge sombre. Il y avait de quoi, le monde déjà dégradé dans lequel nous avions vécu, ce monde venait de s’effondrer. De temps en temps, quand il y avait de l’électricité, on
recevait encore des informations par le poste. Des consignes plutôt que des informations. Il fallait se retrousser les manches, tout était à reconstruire, courage, etc. Mais assez vite, il n’y a plus eu d’électricité du tout, plus d’actualités, plus de consignes. Plus d’eau courante non plus, plus de ramassage des ordures, plus de téléphone, plus rien de tout ce qu’on avait eu avant. Les rescapés erraient dans les rues et s’agglutinaient en grappes violentes devant la porte des quelques magasins d’alimentation encore approvisionnés. Peu à peu, ma terreur s’est apaisée, je me suis habituée au nouvel état des choses. Mais je trouvais que la ville rendait tout plus difficile alors, comme beaucoup, comme la plupart, je suis partie me réfugier à la campagne, dans le pays de mon enfance.
Au début, il n’y avait pas grand-chose à se mettre sous la dent. J’étais assez contente d’avoir minci, mais il n’aurait pas fallu que cela dure trop longtemps. Comme tout le monde autour de Forcalquier était dans le même état de maigreur maladive, il a bien fallu que l’on s’entraide. Il paraît qu’ailleurs, ça a tourné à la guérilla et qu’ils ont fini par s’entretuer. Ici, un de mes voisins a commencé à faire du pain, un autre à élever des poules et moi, je me suis mise à faire pousser des légumes. De proche en proche et peu à peu, nous avons recréé un circuit d’alimentation fragile, mais viable. Dans notre petit coin de Provence, notre façon de vivre a fait tache d’huile et, le territoire apaisé s’étendant, nous sommes rentrés en contact avec d’autres groupes qui avaient peu ou prou suivi le même cheminement que nous. Et nous avons repris espoir. Bien sûr, il y a eu des malades et des décès, des choses qu’on aurait sans doute pu guérir avant, et aussi des petits tracas, les rages de dents, les maux de tête et les articulations qui coincent, des petits maux qui nous ont bien fait souffrir, surtout les vieux, après qu’on eut épuisé les stocks que nous avions pillés dans les pharmacies. Mais il y eut aussi des amours nouvelles, des mariages et bientôt, des naissances. Quant à moi, depuis ma résurrection et malgré mes soixante-quinze ans, je ne m’étais jamais sentie aussi vivante.
Et la deuxième vire est arrivée, la vire brune. Par l’étrange cheminement qui de proche en proche et de bouche à oreille avait recommencé à propager jusqu’à nous les nouvelles du monde, nous avons su que la région de Marseille avait été touchée par un mal inconnu et que l’infection remontait doucement vers le nord. Moins d’une semaine plus tard, tous mes amis autour de Forcalquier ont été pris de vomissements et de diarrhées. Après quelques jours de misère, vides et desséchés, ils ont presque tous péri, recroquevillés au bord des routes comme des branches mortes. Dans ce que nous avions commencé à appeler notre pays, il n’y a que moi qui aie été complètement épargnée par la vire brune.
Après, nous avons compté les survivants. Ce fut vite fait, il ne restait pas grand monde du réseau qui s’était reconstitué. Vingt-sept, il restait vingt-sept d’entre nous. Plutôt que de rester éparpillés, nous avons décidé de nous regrouper dans le petit village des Tourettes, à quatre ou cinq kilomètres de Forcalquier. À force d’expéditions à pied ou en vélo, nous avons ramené au village les animaux d’élevage, les provisions d’huile et de grains, mais aussi les réserves de vin, les meules à broyer le blé, les outils, les coupons de tissus, les pièces de cuir, bref, tout ce que nous avons pu trouver d’utile à la survie de notre espèce dans les lieux où nos amis avaient vécu. Une fois organisés, nous avons lancé de nouvelles expéditions à la recherche d’autres rescapés, en nous éloignant de plus en plus de notre foyer. Mais aussi loin que nous soyons allés, nous n’avons jamais rencontré âme qui vive. Tout de même, un jour, un de nos groupes a croisé quelques chevaux errants. Ils étaient dociles et apparemment contents d’avoir retrouvé des êtres humains puisqu’ils ont docilement suivi le groupe sur le chemin du retour. Nous les avons installés dans une vieille grange où ils ont eu l’air de se plaire et où ils sont encore aujourd’hui avec le poulain qui leur est né. Ils nous ont été très utiles pendant les trois années qui ont suivi. Et ils m’ont été encore plus utiles pendant le temps où je me suis retrouvée toute seule.
J’ai appelé la dernière vire, la vire noire. Tout en m’épargnant encore une fois, elle a fini de tuer le peu de monde qui avait survécu jusque-là. Sans crier gare, en quelques jours, tous les gens des Tourettes ont péri. Ils sont tombés raides morts en un instant, foudroyés les uns après les autres.
J’ai mis du temps à m’adapter à la solitude. Pas tant pour ce qui est des états d’âme que du point de vue de la vie pratique. Et de nouveau, il m’a fallu maigrir. Bien que tout soit à portée de main dans les différentes maisons des Tourettes, c’est un travail considérable que de s’occuper toute seule des poules, des lapins et des cochons, d’apporter du fourrage à mes précieux chevaux, de faire pousser quelques légumes, de traire les cinq chèvres de ce qui avait été notre troupeau, de biner le jardin, entretenir la parcelle de blé, réparer le battant de fenêtre qui ne fermait plus bien et ainsi de suite toute la journée. Avant, je n’imaginais pas tout le travail qu’il faut fournir pour moudre le blé, pétrir la pâte et cuire le pain. Mais sans pain, il me semble que je n’aurai plus envie de vivre.
Une fois que j’ai eu pris le rythme, j’ai fini par trouver que ma vie était tout de même agréable. J’étais justement sur la terrasse en train de me régaler d’un grand verre de vin d’une de mes dernières bouteilles, quand je l’ai vu arriver de loin tirant sa carriole sur la route qui passe au milieu des Tourettes.
— Salut l’homme, et d’où arrives-tu comme ça ?
— Bien le bonjour, femme. J’arrive tout droit de Gap où il n’y a plus personne et où l’hiver il fait un froid de gueux.
— Et on te dit comment, à toi ?
— Mes parents m’ont appelé Adam et j’ai gardé le nom. Et toi, c’est quoi ?
— Moi, c’est Éveline, aussi de mes parents.
Et, en levant mon verre en signe de bienvenue :
— Il me reste encore un peu de Saint-Joseph, si la soif t’en dit ?
— Je ne dirais pas non à un bon verre de vin. Depuis le temps !
Il est monté sur ma terrasse, s’est assis à ma table. J’ai attendu qu’il finisse son verre et :
— Dis-moi Adam, si tu en as assez de tirer ta charrette, ici l’hiver est supportable et il y a toute la place qu’il faut pour accommoder un homme de plus. Choisis une maison et installe-toi. Je ne serais pas fâchée d’avoir un peu de compagnie.
— Avec une belle personne comme toi ? Oui, je crois que je vais rester ici, au moins un peu.
Apparemment, il avait suivi le même régime que moi et était donc tout aussi maigre. À ma grande satisfaction, il a choisi de rester dans ma maison où il y a des chambres en quantité. Et le soir même, c’est dans mon lit qu’il a choisi de se coucher.
Depuis, il n’a jamais été question qu’il reparte. Nous sommes bien l’un avec l’autre et la vie matérielle est beaucoup plus facile à deux. Entre lui et moi, ça nous fait près de cent-soixante années de vie, il ne faut pas trop compter sur nous pour repeupler le monde. Et le pourrions-nous, il n’est pas sûr que nous le souhaiterions. Mais dans le creux du lit, nous
serrons nos vieux corps l’un contre l’autre, nous nous caressons, nous nous embrassons, nous nous aimons. Un jour, après le premier hiver que nous avons passé ensemble, nous avons harnaché les chevaux et sommes montés au pas jusqu’au sommet de la montagne de Lure. L’air était limpide ainsi qu’aux plus beaux jours, on pouvait voir à l’infini. Nous avons scruté le paysage dans toutes les directions à la recherche d’autres êtres humains, mais en vain. Pas de fumée au loin signalant une cheminée, un four à pain, pas de barque avançant sur la Durance, pas de voyageur cheminant sur l’ancienne route, pas un seul signe qu’il y ait d’autres personnes vivantes autour de nous. Y en a-t-il ailleurs sur la planète ? Encore une fois, est-ce seulement souhaitable ?
Bien avant la vire rouge, la chouette chevêche était venue s’ajouter à la longue liste des espèces disparues. Pourtant hier, en ce doux début d’été, dans l’or glorieux du soir, alors qu’Adam et moi dînions sur la terrasse, de l’autre côté de la route, une toute jeune chouette chevêche est venue se poser sur un poteau de l’ancienne clôture. Nous nous sommes regardés et avons tellement ri qu’elle s’est envolée aussitôt.
Pour l’occasion, nous avons ouvert la dernière bouteille de vin. Ce matin, c’est une abeille qui est venue butiner les fleurs du bouquet qu’Adam dispose chaque jour sur le rebord de notre fenêtre. Cela fait au moins dix ans que nous n’en avions pas vu.
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Philippe Aeschelmann · il y a
«C'est du joli beau, disait ma grand-mère.» Vole la chevêche ! Vole l'abeille !
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Fred Jazz · il y a
Superbement écrit ! et choix des prénoms judicieux....
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Malik Nahassia · il y a
Merci, Jazz man, ton commentaire me swingue !
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Felix Culpa · il y a
En tant qu'amateur de Science-fiction, je vous attribue mes 5 voix ! Une excellente histoire, merci Malik pour cette belle lecture !
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Malik Nahassia · il y a
Merci pour votre enthousiasme
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Janine MEURIN · il y a
Histoire inquiétante maintenant que l'on sait que la fiction n'en est pas toujours. Fin encourageante.
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Malik Nahassia · il y a
Merci
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Nadege Del · il y a
Joli fable bien servie par l'écriture sans fioriture
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Malik Nahassia · il y a
merci Nadège, bien vu le "sans fioriture"
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Fred Panassac · il y a
Une anticipation qui malgré la fin relativement heureuse, reste glaçante, avec une narratrice toujours très pragmatique à travers ses multiples vicissitudes. Seule manière de s’en sortir certainement.
Une belle écriture au service d’une histoire captivante qui pose bien des questions.
Mon soutien en finale.

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Malik Nahassia · il y a
merci beaucoup.
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Adrien Voegtlin · il y a
Heureux chemin vers la vie et la lumière !
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Malik Nahassia · il y a
Merci
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François B. · il y a
Je ne peux que donner un conseil à ce couple de survivants : arracher les pommiers aux alentours...
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Malik Nahassia · il y a
Merci, mais je crois qu'ils ont déjà decouvert le mal... Et le bien ;)
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Yanisley E. · il y a
Je crois que nous pensons tous que nous serons les survivants. Ce qui en dit long sur notre amour de la vie. Très joli texte.
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Malik Nahassia · il y a
Merci pour votre retour

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