Les souvenirs

il y a
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Créatrice de récits, j'aime m'adonner à l'écriture dans des formats mutiples.

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Hier matin, tôt, elle l'avait quitté, subitement, sans prévenir.

Indécis, il avait passé l'après-midi à mettre de l'ordre un peu partout, comme elle aurait aimé. Inconsciemment, il espérait que ce rangement la ferait revenir ! C'était certain, elle ne pourrait pas résister à l'envie de lui en faire la remarque « ah, le roi du fouillis... tu vois... quand tu veux ! » il l'entendait et entrevoyait un sourire mutin. Mais non ses efforts s'étaient révélés inutiles. Hier soir, malgré tout, elle n'était pas là et maintenant, il se retrouvait encore seul.
La maison, si vaste, n'arrangeait rien. Le carrelage des couloirs ne résonnait plus sous la hâte de ses pas. Il se rappela combien ces claquements l'énervaient, lui qui chérissait tant le silence, avant ! Leur grande chambre, sans « ses » vêtements de la veille toujours ordonnés, mais qui envahissaient régulièrement les deux fauteuils, paraissait dénudée.
Il apercevait la salle de bains, par la porte entrouverte. Tant que « ses » affaires multiples, colorées, parfumées, affriolantes, embarrassaient cet espace commun, il râlait silencieusement qu'il ne savait jamais où déposer les siennes, et, à voix haute, il ronchonnait que lui aussi possédait des accessoires de toilette tout de même... mais désormais il ne saurait plus que faire des étagères vides, jamais ses objets personnels ne suffiraient à les occuper.

Désorienté, il décida de boire un café. Il se leva et il se traîna vers l'autre côté de la maison. Il contourna « sa » chaise devant le réfrigérateur et atteignit la desserte. Très vite, il comprit qu'elle savait manipuler la machine dernier cri, mais pas lui. La cuisine se révélait son domaine à elle, lui ne venait que pour se sustenter, « sa » voix douce, mais ferme emplissait encore l'espace déserté « stop, ne touche pas à cela, lave-toi les mains, tu vas te blesser, non, pas comme cela, allons, pousse-toi... laisse-moi donc faire... » Il entreprit de vider les placards et sortit des plats, des casseroles, des couvercles, de la vaisselle et tant de choses inutiles qu'il empila sur la table et les plans de travail immaculés. Avant de partir, elle avait tout nettoyé. Il ne trouva pas de quoi préparer un café comme on le confectionnait autrefois, avant que le modernisme ne s'accaparât tous les recoins d'un logement.

Désemparé, il frôla « sa » chaise et alla dans le salon. Il s'arrêta net sur le seuil.
Il la vit... Elle souriait. Sur les photographies, elle posait, habillée en mariée, plus tard elle discutait avec leur fille, ou elle riait avec « sa » sœur, elle enlaçait son chien, caressait la crinière de « sa » jument, souvent elle travaillait, assise devant « son » chevalet, elle, elle, elle...
Et lui ?
Il prenait les clichés.
Il pénétra dans le sanctuaire. Sur les murs qui le cernaient, « ses » toiles s'exposaient. Elle les avait abandonnées derrière elle, comment avait-elle pu ? Une véritable explosion de lumière, « son » univers onirique. « Ses » peintures gaies et multicolores illuminaient le monde, comme elle.
Décidément, le rez-de-chaussée ne lui apportait que des souvenirs et une infinie tristesse. L'urgence de s'éloigner se fit ressentir. Il attrapa son imperméable et ouvrit la porte. Il hésita. Le climat incertain d'un printemps trop timide le découragea. Il ne supporterait pas une averse, traîtresse, qui subitement déverserait des litres d'eau sur lui en un instant. Il la referma. Et il s'approcha machinalement du téléphone du salon, mais qui pouvait-il bien appeler, maintenant ? Qui lui expliquerait la raison qui l'avait décidée à s'en aller ? Et à qui pouvait-il confier qu'il n'avait rien détecté, pas un signe avant-coureur, rien !
Il s'écroula sur le sofa et les sanglots refoulés se frayèrent péniblement et douloureusement un chemin pendant un long moment.

La lumière filtrait sous la porte en chêne, mal fermée. Il descendit les marches en bois et la poussa. Dans la cave, l'ampoule, accrochée à une poutre, dodelinait. L'ouverture créait un courant d'air. L'amas des choses absurdes, là aussi, le frappa. Il entreprit de fouiller, de trier et qui sait de ranger, peut-être. Oui, s'occuper l'esprit se révélait une excellente idée. Et puis, elle adorerait le voir s'investir pour le bien de la maison. Elle lui répétait régulièrement : « pourquoi entasses-tu constamment ? Il faudra donner... » Peu à peu, bougeant un guéridon bancal, repoussant un lampadaire cassé, dégageant un vieil et lourd aspirateur à traineau, il se fraya un chemin à travers le labyrinthe.
Soudain, derrière les cartons, il aperçut de la ferraille et tira. Un bruit lourd et des cliquetis se firent entendre. Un robot, en partie désarticulé, le fixait de ses yeux rouges, qui avaient dû clignoter un jour lointain. Le bras gauche pendouillait et semblait résister par miracle, mais la structure de métal, dans son ensemble, tenait tout de même debout sur ses deux jambes. Il pensa que, comme lui, l'appareil se maintenait à la verticale, malgré tout. Il lui rappela alors la brève période de conflit familial quand Lisa, leur fille, préféra cette machine, cadeau d'un ami – celui qui la persuaderait plus tard de s'installer, loin d'eux, en Scandinavie – à la boîte de peinture « professionnelle » offerte par sa mère la même année. Puis, il se remémora les jeux de sa fille, en 1992 ou 1994 ou après, quand était-ce donc ? « Elle » aurait su... elle savait tout !
Il se reprit et sa curiosité naturelle le poussa à continuer. En fouinant dans une malle, il retrouva des boîtes. Dans l'une s'empilaient des documents anciens, jaunis, parfois déchirés, qui appartenaient à « son » Poilu d'arrière-grand-père. Et des médailles en reconnaissance de ses actes de bravoure pendant la guerre, la Grande. Il les examina à nouveau, se souvenant les avoir lui-même prudemment et précautionneusement enveloppées dans des chiffons afin de les protéger. Il vit, attachées par un joli ruban rose, les lettres échangées avec sa femme, restée seule pour éduquer les enfants et exploiter leurs terres pendant les quatre années, et que le Poilu désigna, à son retour, « les années courage de mon épouse chérie ». Ces retrouvailles avec « ses » aïeux, des témoins de l'Histoire, lui apportèrent un instant de contentement. Soudain, il se demanda combien de temps durerait sa période de courage à lui. Sans elle. Il remonta.

Le téléphone sonna.
Il s'éveilla brusquement. Déconcerté, il lança des coups d'œil égarés autour de lui et, à travers l'épaisseur du brouillard mental, décrocha.
— C'est toi ?
Que répondre à une question si anodine ?
— Heu, oui...
Il entendait mal. L'appel venait de loin.
— Lisa... Le volcan s'est calmé. On nous a annoncé les départs. Les avions pourront décoller dès ce soir. Alors, j'arriverai dans la nuit. Tu viendras me chercher ? Comme ça, on pourra s'occuper de Maman, tu m'attendais, non ?
— Un peu.
Un silence permit au grésil de parcourir la ligne, puis, dans un souffle, elle prononça :
— À bientôt, mon Papa, je t'embrasse.
— Moi aussi, ma fille.
— Je resterai avec toi la semaine. On va s'en sortir, tu verras.
Il ne répondit pas, et doucement reposa le combiné. Il passa un long moment à réorganiser ses idées et son malheur et réalisa qu'un peu d'eau lui ferait du bien.

Il se traîna jusque dans la cuisine, s'empara d'un verre et tourna le robinet. Il but lentement des petites gorgées du liquide frais, sans goût et à voix haute, remarqua :
— La délicatesse incarnée ! Oui, tu es bien la fille de ta mère ! S'occuper de Maman. Mais ma chérie, te rappelles-tu que nous allons l'accompagner jusqu'au cimetière ? Que je ne la reverrai jamais ici-bas !

Il leva les yeux vers le plafond, témoin arrogant, qui osait s'insinuer entre lui et le ciel :
— Et toi, que m'as-tu fait ? Un moment, tu es là, tu fais des projets, tu parles d'un week-end à la mer, tu annonces le programme, et la minute d'après, je te retrouve allongée sur le sol, inerte et même à l'hôpital ils n'ont rien pu faire pour toi... Moi, je t'aime... Tu ne m'as pas préparé à ce manque de toi. Désormais, à quoi servira ma vie sans toi ? Que ferai-je dans cette maison que tu as voulue, dans ces pièces que tu as ensorcelées de ta présence pendant un tiers de siècle, au milieu de tes affaires, de tes magnifiques toiles si vivantes, elles  ? J'attendrai qui ? Quoi ? Cette solitude que tu m'imposes est insupportable. Tu m'entends ?
Le silence l'environnait, l'accablait. Il l'écouta, attendit quelques minutes et, à bout, hurla :
— Et puis, pour une fois, réponds quand je te parle !
Et, en proie à un incommensurable désespoir, il s'effondra sur « sa » chaise.

Le temps s'étirait. La voix, d'abord lointaine, se rapprochait au rythme de « ses » pas martelés sur le sol :
— Toujours à te plaindre ! Tu n'en as pas marre ?
— Tu, tu es... là ?
— Évidemment ! Tu m'as appelée, non ? Toi, vivre seul ici ? Je refuse de voir l'état de la maison... Maintenant, j'espère que, quand je te demanderai de faire quelque chose, tu le feras, sans discuter. Tu ne croyais tout de même pas que j'allais te laisser enfin tranquille ! Mariés pour le meilleur et pour le pire, on dit ! Non, mais... En attendant que tu me rejoignes, tu...

Il ne l'écoutait plus. À travers ses larmes, un sourire s'esquissa. Elle resterait près de lui, tout près. Il pensa que, même là-haut, elle ne l'abandonnerait jamais, et c'était très bien. Il ressentit du soulagement et de la paix.
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Michel Dréan · il y a
Un remake de Ghost ! Il va falloir qu'il se mette à la poterie Eve !
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Marc Sautier · il y a
très émouvant , description prenante de la solitude après la disparition d'un être cher
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RDB MAURY · il y a
comment accepter ...
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Daisy Reuse · il y a
Un très beau texte sur l'absence de l'autre et ce vide difficile à combler… Je like et je m'abonne.
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Eve Lynete · il y a
Merci de votre message.
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Mona Lassus · il y a
Le désespoir de l'absence, puis la résilience… Très émouvant.
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Eve Lynete · il y a
Merci de votre message.
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Patricia Besson · il y a
J'ai beaucoup aimé cette histoire prenante vs avez su trouvé les mots Mon soutien. Si le coeur vous en dit petite souris attend votre lecture...
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Eve Lynete · il y a
Merci de votre message.
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Patrick Peronne · il y a
Un texte très touchant. Mon soutien "ému"...
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Eve Lynete · il y a
Merci de votre "émotion".
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Jean-Pierre CHEVREUIL · il y a
vous avez le don d'émouvoir
Bravo!

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Eve Lynete · il y a
Je suis touchée, merci.
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Zalma Solange Schneider · il y a
C'est un beau et bon texte, que je soutiens avec plaisir !
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Eve Lynete · il y a
Je suis touchée, merci.
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Eva Dayer · il y a
L'absence, le manque ... son empreinte à travers les objets, mais aussi, le souvenir de sa voix, de ses manies encore présents à l'esprit de son époux.
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Eve Lynete · il y a
Merci de votre message.

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