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Les séparés

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Cécile Goguely

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Depuis trois ans qu’Arnaud l’a quitté, emportant dans la tombe le secret de fabrication des plus beaux escarpins de la région, Armand se contente d’ouvrir et de fermer le magasin. La boutique, autrefois si réputée, a perdu beaucoup de clients. Les deux font la paire ne propose plus que du prêt-à-porter, et les clientes fidèles qui commandaient un précieux modèle au prix fort et attendaient deux semaines avant de recevoir des souliers sur mesure se sont tournées vers d’autres fournisseurs de luxe. Pourtant excellent gestionnaire, Armand n’a rien fait pour les retenir. Il n’a pas essayé de se procurer les services d’un autre chausseur : il n’a pas souhaité remplacer son frère. On n’efface pas comme cela cinquante ans de gémellité, cinquante années de succès trop vite écoulées. Depuis trois ans, Armand maudit La Faucheuse, médite sur son absurde cruauté. Il ne comprend pas comment son frère a pu mourir si vite, emporté par une crise cardiaque en plein milieu d’une conversation. Peut-on interrompre le cours de ses pensées d’une seconde à l’autre ? Peut-on s’arrêter en pleine action en moins de temps qu’il n’en faut, aux autres, pour s’en rendre compte ? Oui. Peut-on, en outre, se figer ainsi, définir brutalement quelles seront nos dernières paroles et cela de manière irréversible ? Oui. On le peut. Ça s’appelle mourir. Il n’y a pas de retour possible. Très vite, on nous met dans une boîte et on nous laisse pourrir. Ce sont les proches qui doivent s’y faire. Armand décidément ne s’y fait pas. Toutes les boîtes à chaussures sont pour lui des cercueils, et chaque fois qu’il ouvre la porte de la réserve des séparés, il doit faire face à ce choc qui lui comprime la poitrine, à cette vision macabre des boîtes empilées qui contiennent des souliers qui resteront, il le craint, à jamais seuls dans leur boîte.

Si ces souliers se sont retrouvés seuls, c’est en partie la faute du prêt-à-porter. Pressés par la concurrence, Arnaud et Armand ont ouvert leur boutique à des produits industriels beaucoup moins chers que leur propre production. Ils ont alors dû conserver les pendants droits ou gauches que leur laissaient les porteurs de chaussures orthopédiques, les unijambistes et les quelques clients qui possèdent un pied plus grand que l’autre. C’est un problème qui n’existait pas avec les modèles sur mesure. Ils avaient décidé de garder les souliers isolés, au cas où. Il se trouve parfois un acheteur pour remplacer un soulier trop usé avec un modèle séparé mais les clients se faisant rares, le sort de ces chaussures devient de plus en plus désespéré.

Pour oublier la mort de son frère, Armand boit quelquefois un petit coup d’eau-de-vie. Il en a rangé quelques flacons derrière la caisse. Il a construit une nouvelle routine à partir de l’ancienne, un rituel un peu boiteux. Ouvrir le magasin, recevoir un ou deux clients, se lamenter devant le sort des séparés, essayer d’oublier la terre qui tombe sur le cercueil d’Arnaud, ces cordes qui le suspendent encore quelques temps parmi nous puis qui le laissent tomber. Pour toujours. Rien ne semble vouloir casser cette routine, d’ailleurs Armand ne le souhaite pas vraiment. Rien ni personne ne peut lui donner de réponse à son unique question, à sa seule préoccupation depuis trois ans : pourquoi la vie s’arrête-t-elle comme ça, et parfois sans prévenir ? Pourquoi ? Il ne reçoit de la poste que des factures. Au début, certaines lettres s’adressaient à Arnaud, des gens qu’Armand ne connaissait qu’à peine. Son frère a toujours été beaucoup plus liant que lui, un peu fantaisiste, et les gens l’aimaient bien. A présent tout le monde est au courant de son départ et la boîte ne recèle plus de surprises.

C’est en rebouchant son flacon de liqueur et en le replaçant subrepticement sous son comptoir qu’Armand aperçoit le vélo du facteur devant sa porte. Ce dernier fait alors tinter sa sonnette. Armand hésite un peu, se lève enfin pour ouvrir.
- J’ai un colis pour vous.
- Merci.
C’est une boîte à chaussures. Peut-être un client mécontent... Ça serait la première fois. Intrigué, Armand secoue un peu la boîte avant de s’asseoir derrière la caisse. L’objet glisse à l’intérieur. Ca n’est donc pas une paire de souliers. Peut-être un seul. Mais pourquoi ? Un mélange de curiosité et d’inquiétude le saisit. Il tourne le paquet dans tous les sens afin d’y trouver le nom de l’expéditeur. En vain. Il ouvre la boîte en décollant délicatement le scotch. C’est un escarpin, un des plus beaux modèles fabriqués par son frère. Une facture accompagne le soulier : la paire d’escarpins a bien été payée. Il n’y a plus qu’à retrouver sa destinatrice, se dit alors Armand. Il se reprend aussitôt. C’est trop absurde : des escarpins qui parviennent plus de trois ans après leur fabrication à leur destinataire ! Et puis il n’y a pas de nom sur la facture. D’habitude, Arnaud envoyait les escarpins finis au domicile de la cliente. Les précieux objets n’attendaient pas à la boutique. Et il envoyait bien la paire. Il ne lui serait pas venu à l’idée d’envoyer chaque soulier séparément. Une grève des postes avait peut-être fait patienter cette boîte plus de trois ans, et l’autre soulier aurait été volé ? Ou bien la destinatrice serait-elle déjà en possession de l’escarpin droit ? Le seul moyen de résoudre un peu ce mystère, c’est de faire essayer le soulier aux clientes actuelles ainsi qu’à toutes celles qui ont déserté la boutique. Un peu grisé d’avoir en quelque sorte des nouvelles de son frère, Armand téléphone au quotidien local afin d’y faire paraître une annonce.

Dès le lendemain, le résultat se fait sentir. Armand voit sa boutique revivre comme dans les temps heureux, ceux où son frère faisait encore partie de ce monde. Des clientes de toutes tailles et de tous âges contemplent le soulier mis en vitrine. Pendant des décennies, un escarpin de chez Les deux font la paire, c’était le must. Toutes sont venues essayer la chaussure. La file d’attente se prolonge jusque dans la rue.

- Il est trop grand.
- Oh, ça glisse toujours un peu, c’est à cause des collants.
- Je suis désolé, Madame, mais ce soulier ne vous va pas.
Une autre femme se présente. Elle s’assied sur le tabouret et tend son pied.
- Il vous va presque.
- Presque ? Il me va parfaitement.
- Non, ça baille ici, à la cheville. Arnaud n’avait pas pris toutes vos mesures ?
- Euh, si...
- Vous possédez le soulier droit ?
- Le soulier droit ? Oui, oui, il est à la maison, je l’ai oublié.
- Si vous me l’apportez demain matin, les escarpins sont à vous.
Saisi d’un doute, Armand s’adresse à la foule de clientes.
- Est-ce que l’une d’entre vous possède le second escarpin ?
Certaines hochent la tête. Une femme brandit un soulier. Armand s’approche. Il s’agit bien d’un escarpin de chez Les deux font la paire, mais pas du pendant droit du soulier reçu par la poste. Les autres clientes ont oublié le second escarpin chez elles, bien sûr.
- Ecoutez-moi. Je ne possède que la chaussure gauche. Il est probable que la destinatrice ait déjà reçu l’escarpin droit. Le modèle est unique mais la pointure est proche d’un 41, un peu plus grande en vérité. Je demande à celles dont Arnaud n’a jamais pris les mesures exactes de ne pas revenir demain. Maintenant j’ai du travail.

Armand décide de fermer le magasin plus tôt. Les clientes protestent en s’en allant. Il profite du calme revenu pour souffler un peu, boire une gorgée d’eau-de-vie. Ça faisait longtemps qu’il n’avait pas vu tant de mouvement dans la petite boutique. Ça ne sera pas si facile de retrouver la véritable destinatrice du colis. Il avait pensé qu’elle se manifesterait immédiatement. En fait, elle aurait déjà dû se plaindre de n’avoir reçu qu’un seul soulier chez elle. Alors... Peut-être que le second arrivera chez Armand dans un nouveau colis... Peut-être est-il déjà dans le magasin, caché quelque part. On pouvait s’attendre à toutes les facéties de la part d’Arnaud. Armand se met à fouiller dans la boutique. Il ouvre toutes les boîtes en présentation. Aucun escarpin manufacturé ne se cache dans celles-ci. Il se tourne alors vers la porte qui donne sur le réduit des séparés. Il soupire. Il va lui falloir du courage. Il entre. Il fait froid dans cette réserve : inutile de payer du chauffage pour une pièce où on ne va jamais. Il commence par les boîtes du fond, celles dont la simple évocation lui serre le cœur : elles ont été rangées par Arnaud. Sur leur couvercle, une fine poussière témoigne de l’oubli qui les a recouvertes. Ignorant les minuscules flocons qui volent sous la lumière de l’ampoule, Armand ouvre et retourne les boîtes de plus en plus vite, sans réfléchir. Il atteint bientôt celles qu’il a lui-même rangées. Toutes contiennent un soulier veuf mais aucun escarpin à talon ne se cache parmi les solitaires profanés. Il ne sait plus depuis combien de temps il est entré ici lorsqu’il ouvre la dernière boîte, sans résultat. Hébété, il contemple son travail. Le contenu de la réserve est sens dessus dessous : cartons et chaussures forment un tas désordonné. Armand appuie sur l’interrupteur et sort de la pièce en claquant la porte. Il respire un grand coup. Le jour prochain peut-être, verra la solution de cette énigme.

Installé derrière sa caisse, Armand attend le facteur et la dame qui avait promis d’apporter le second soulier. Pas de nouvelles de la poste aujourd’hui, pas de nouvelles de la dame non plus. L’escarpin ne lui allait pas vraiment, ça ne pouvait pas être elle, la destinatrice du colis, se dit Armand en fermant la boutique. Arnaud était bien trop perfectionniste : ses souliers étaient comme moulés sur les pieds de leur propriétaire. Les jours suivants, Armand voit encore défiler quelques femmes qui souhaitent essayer l’escarpin. Certaines mentent mollement, avouent candidement être venues tenter leur chance. D’autres sont plus déterminées, compriment leur pied dans des pansements inhumains lorsqu’elles craignent l’avoir trop épais. C’est plus souvent le contraire qui se produit : la chaussure, d’une assez grande taille, glisse du pied de ces dames. Au bout de deux semaines, l’engouement pour le mystérieux escarpin se dissipe. Plus personne n’espère gagner une paire de souliers gratuite. Tout le monde est au courant de l’absence de l’escarpin droit. On accuse alors Armand d’avoir fait de la publicité pour renflouer sa clientèle et sous le coup de la colère, les acheteurs, qui, séduits par l’animation, avaient fini par revenir, désertent à nouveau le magasin. Armand se retrouve seul. Ces deux semaines lui ont tout de même permis de constater une chose : le travail de son frère jouit encore d’une immense réputation.

Il se souvient de ces années de succès remportés par leur travail. Que reste-t-il aujourd’hui de tout ça ? Lui. Le pauvre Armand sans talent. Elle ne vaut plus grand-chose, la boutique. Les passants se raréfient dans la rue. Il peut sortir son flacon d’eau-de-vie sans craindre d’être vu. Une gorgée parce qu’il faut bien continuer : ouvrir le magasin le matin et le fermer le soir. Il s’empare ensuite du soulier afin de l’examiner. Arnaud n’inscrivait pas la pointure sous la semelle. Celle-ci ne pouvait de toutes façons pas être exacte. La destinatrice avait de grands pieds pour une femme. A vue de nez, c’est bien une sorte de 41 augmenté. Armand sourit. Et pourquoi pas ? Il n’y a personne dans la rue. Armand se lève et s’approche du miroir, la chaussure à la main. Il se penche pour chausser l’escarpin, essaie de garder l’équilibre sur ce talon unique. Il se hausse sur la pointe du pied droit, parvient à égaliser le niveau des épaules. C’est parfait. Il rit. C’est sûrement l’effet de l’eau-de-vie. L’escarpin était fait pour lui. C’est étrange. Il ne sait quoi penser. Merci Arnaud, quelle attention touchante. Il fait quelques pas de côté puis jette un œil dans la vitrine, toujours pour vérifier que personne ne l’observe. Une petite dame lui fait signe.
Armand trébuche. Il a un peu honte, quitte l’escarpin et remet prestement sa chaussure. Il fait signe à la dame d’entrer. Elle est petite et frêle, toute de noir vêtue. Elle s’est maquillée avec insistance, on dirait qu’elle ne le fait pas tous les jours, qu’il s’agit d’une occasion spéciale. Son rouge à lèvres a un peu débordé, à gauche, en direction du menton. Elle dégage un parfum singulier qui semble avoir été conçu pour elle. Une odeur fraîche, très fraîche, presque froide. Au premier regard qu’ils échangent, Armand constate qu’elle a les yeux ombrés d’une infinie tristesse.
- Il vous plaît ? lui fait-elle.
- Qui ça ?
- Cet escarpin.
Arnaud remarque alors que du sac à main de la femme dépasse une boîte identique à celle qu’il a reçue par la poste.
- Oui, il est magnifique.
- Vous ne le portez plus ? J’aime quand vous le portez.
Elle sourit en prononçant ces paroles et ses yeux se teintent d’une expression si gaie, si insistante, qu’Armand obéit à son injonction sans opposer la moindre résistance. Il chausse à nouveau l’escarpin à son pied gauche.
- Et voici le droit, dit-elle en lui tendant la seconde boîte. Cette fois-ci, je suis venue en personne.
Elle ajoute alors qu’il ouvre le paquet :
- On dirait un enfant qui défait un cadeau.
- C’est un peu ça ! réplique Armand.
Il chausse alors le deuxième escarpin, exécute une petite danse grotesque devant le miroir puis fait mine de se pencher afin de les enlever.
- Non, non, fait-elle, vous les gardez. A présent on peut y aller.
Armand n’a que le temps de constater que les souliers l’entraînent à la suite de la dame. Elle le tient par le bras. Ça n’est déjà plus lui qui marche. Tout s’est passé si vite.
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Image de Mady Filippini
Mady Filippini · il y a
tellement bien écrit , un style alerte qui vous conduit par la main vers la fin...
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Image de Cécile Goguely
Cécile Goguely · il y a
merci !
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