Les Racines

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Ce texte relate avec beaucoup d’émotion, le parcours d’un jeune homme dont la voix a été tracée depuis la naissance. Entre tradition et

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Je suis née dans les Landes et d'origine Corse. Ma mère aime Léo Ferré, la grande littérature, mon père le tsoin tsoin de Tino Rossi. J'ai tissé ma propre laine de ce mélange. Aujourd'hui, je  [+]

Image de Hiver 2019

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— Chaque jour, je dois me baisser sur cette terre, Toine, et ça me donne envie de foutre le camp ! Elle me bouche l’horizon, j’ai même l’impression qu’elle m’attend.
Le visage de Toine est attentif, ses longs cils noirs baissés vers la table de bar au bois marqué d’estampilles de culs de bouteilles, ses doigts font une pince autour du verre de café. Quand je suis au bistrot avec ceux qui, comme moi, portent la main cagneuse, je me sens bien. Ça parle fort, des mains d’homme, pour qui sait voir. Parfois, ça parle de trop.
Le soir quand j’étais enfant, au retour du père, je n’entendais que ses mains. J’ai appris d’elles. Elles me disaient, doigts écartés, tendus à faire éclater la peau, toute la peine au labeur, la peur de l’arrivée des insectes, l’angoisse de la rouille qui mange les tiges et feuilles du maïs, la fatigue du cerclage, l’acharnement à protéger, mieux que son propre enfant, une céréale, l’inquiétude du manque d’eau pendant la floraison. Elles ne parlaient que du maïs, les mains de mon père, et même si l’envie me mangeait la tête, je savais que je leur devais le respect. Mon envie, c’était à cause du manque. J’avais le manque des mains du père, je rêvais qu’elles me frottent le crâne, me caressent les cheveux avec cet amour qu’elles mettaient à flatter la gentillesse des têtes d’épis. La ligne de vie d'un homme de par chez nous parle de travail et de mort. Alors, même si les filles étaient belles, que j’en avais la tentation, je n’étais pas pressé de me voir arriver la grosse voix. Un jour, pourtant, le père m’a dit :
— Robert, maintenant que tu as fait tes 14 ans, il va falloir m’aider. J’ai besoin de toi.
Les mains de mon ami Toine sont grosses comme des battoirs mais, ça ne l’empêche pas de rouler sa maïs avec soin. Même si elles sont rêches comme un gratte-pieds, elles ont de la délicatesse. Je les revois, quand il était enfant, servir gentiment la cruchade à sa grand-mère, pendant que le toit, en plus de l’air, laissait passer le vide de ses parents. Un jour, au marché, Toine a attrapé la main de la dame du notaire, pour lui éviter de s’esguigner sur des cages à lapins qu’elle n’avait pas vues. Elle s’est mise à hurler si fort que la maréchaussée est arrivée. Même si elle portait des gants, ça ne m’a pas empêché de sentir sa bêtise et sa prétention, et quand Toine lui a fait excuses pour la peur qu’il lui avait causée, je me suis pensé qu’il aurait mieux fait de la laisser s’étaler. Les mains de Toine, même si elles sont usées par la terre, la belle Maïté qui sert au bar n’en voudrait pas d’autres pour une caresse. Je le sais, parce que quand Toine arrive, ses petites mains s’agitent comme les rideaux aux fenêtres quand le vent souffle, elles voltigent comme des abeilles au-dessus du comptoir. Les mains des femmes me font plus de mystère que celles des hommes alors, je leur regarde les yeux et souvent, je m’y perds pour faire des voyages dont je reviens, le pantalon chahuté.
À sa naissance, l’homme est égal à un autre. Les mains d’un petitou, qu’il soit né dans la soie ou un lit de paille, se dressent pareil pour dire le plaisir de la mère, la colère de la faim. Quand ma mère a eu sa dernière fille, les mains de mon père se sont crispées.
— J’en ai de trop des filles, ma femme. À ton âge, ton ventre ne devrait plus rien donner.
— Mon ventre donne ce que tu as planté mon vieux mari, rien d’autre.
Avec la petite, les mains fatiguées de ma mère sont devenues espiègles, tendres au petit corps potelé, tandis que celles de mon père pitonnaient, nerveuses, le velours de son pantalon. Les menottes de la petite Louise chantaient le bonheur d’être caressées par sa vieille mère. Cette petite, c’était comme une cerise au printemps. Quel beau cadeau, l’innocence d’un enfant. Les gens de la ville aussi font des enfants, mais plus rarement quand les femmes sont vieilles. Ils se débrouillent avec leur argent. Les dames des bonnes œuvres portent des gants, peut-être pour s’empêcher de sentir de trop les crevasses des mains des pauvres. Ma petite sœur, elles l’appellent une « bêtise ». Si elles savaient que pour ma mère, sa « bêtise » c’est comme une encaustique qui la préserve du temps, mieux que les voilettes et les gants de ces clabaudeuses gardiennes du tronc d’église.
— Alors Eugénie, votre petite Louise est bien jolie, pleine de vie. Au cas où votre mari aurait encore envie de faire des bêtises, pensez à la tisane de thym.
Le temps passe, même si j’ai essayé de cacher ma pomme d’Adam, d’ignorer les poils qui me poussent partout comme la misère chez certains, tout le monde voit que je me suis fait homme. Le père m’a emmené au maïs et la nuit, malgré la fatigue, j’ai du mal à dormir. Je regarde mes mains et comme celles de mon père, elles parlent aussi de la terre. Ça me rend fou. La petite sœur, vient me rejoindre certains soirs pour me consoler, elle me donne ses menottes bien fraîches. Je prends toutes ses promesses.
— Louise, à quoi ça me sert d’être sur cette terre, et ne rien faire d’autre que travailler le maïs ?
— Ne sois pas triste Robert. Un jour, on plantera des cocotiers, il viendra des perroquets et la mer glissera comme dans le livre de Robinson Crusoé.
Alors, je m’endors rêvant d’ailleurs, d’écume, de terre lointaine, de liberté. Depuis qu’il ne peut plus se plier au-dessus de sa terre, les mains du père, ressemblent de plus en plus à une pâte à pain qui n’a pas levé. Elles traînent sur la table, sans trop savoir ou aller, ni quoi faire. Pour ne pas les voir se perdre, s’abîmer de cette attente, je lui amène parfois de beaux épis de maïs joliment emmaillotés dans une barbe tendre, en cheveux d’ange. Son visage ne dit rien quand il les voit, mais ses mains me disent merci et je sais qu’il m’est reconnaissant de toute cette sueur que je laisse dans ses champs. Quand je pense à mon vieux père qui fait tourner tendrement l’épi entre ses doigts, j’ai moins de mal à retourner la terre. Je donne tout ce que j’ai dans le ventre, je me bois mon verre d’amertume pour qu’elle soit généreuse et je la travaille, la teigne au front. Certaines fois, peut-être à cause du souvenir des hommes de ma famille, elle se fait docile. Ce que c’est la nature humaine tout de même ! Le soir, quand elle me voit le front plissé de mes colères, ma mère me tape l’épaule.
— Allez mon fils, un jour, tu finiras par l’aimer ta terre.
La vie d’un homme par chez nous, ça ne se choisit pas, ça ne s’accommode pas aux envies. Non, la vie d’un homme d’ici, ça tient à sa force de corps et de caractère, il n’a qu’à suivre les traces de ses aînés. Je suis envieux de paysages lointains, j’ai la rancune de ma condition, ne pardonne pas au maïs de m’avoir privé des caresses de mon père alors que Toine, il la regarde avec gratitude cette terre qui lui a volé ses parents. Ah, que j’aurais aimé avoir son tempérament !
— À mon père, elle lui parle sa terre et il a jamais entendu qu’elle. Ce qui m’embête c’est que je suis comme lui maintenant. Chaque jour qui se lève, je la retrouve comme la veille.
— Robert, ce qu’il te faut c’est une femme. Tu vas faire 24.
— Une femme, ça me donnerait des enfants !
— C’est gentil les enfants.
— Peut-être, mais ça donne de l’obligation ! Et pour moi, mon horizon se limitera aux feuilles des maïs.
— Au moins, tu n’auras jamais faim Robert.
La main de Toine me dit le ventre affamé qui rumine son creux, l’inquiétude qui ronge comme une pendule, le manque qui fait venir les mauvaises idées, le mauvais caractère. Un homme qui mange tous les jours à sa faim, qui n’a pas eu à se battre pour vivre, doit avoir des mains qui remercient. Qu’est-ce que j’y peux moi à cette absence que me fait venir la terre ? Je m’adoucis.
— C’est d’une autre faim dont je te parle mon bon Toine.
Maïté a contourné le bar pour venir vers nous avec son torchon sur l’épaule qui lui donne l’air d’une patronne. Elle m’a regardé droit dans les yeux, avec de l’assurance. Pourtant, j’ai bien vu ses mains gambiller sur ses hanches.
— Alors, comment allez-vous ce jour les gars ?
Si la nuque de Toine n’a pas bougé, malgré les caresses que Maïté lui faisait des yeux, ses mains se sont ramollies comme si elles allaient pleurer là, sur son pantalon. J’ai répondu pour aider mon ami.
— Bien ma belle ! Va-t-on te voir ce soir au bal ?
— Si le bar m’en laisse le temps et l’envie, j’y serais. Et pour vous ?
Toine s’est lancé, rempli du courage des humbles.
— Nous y serons et tu seras attendue.
Tout le corps de Maïté a souri. Elle a fait descendre gracieusement le chiffon de son épaule comme si elle dénouait son chignon, s’est collé le tablier contre le dos de la chaise de Toine, sa poitrine se soulevait rapidement et sa respiration lui balayait les cheveux. Son bras, beau comme une porcelaine, est passé devant le nez de Toine qui l’a regardé comme une image sainte. Maïté a promené le chiffon sur la table, avec la lenteur d’un dimanche au mois d’août. Sa main a ramassé les verres à café, puis elle s’en est allée lentement tandis que Toine tirait son mouchoir du pantalon pour s’éponger le cou. Ses mains ne pleuraient plus. Je me suis surpris à l’envier des promesses silencieuses du beau corps de Maïté. Il avait raison, Toine, comme ma mère : peut-être qu’une belle femme saurait me donner envie de prendre racine en m’offrant des menottes de tout petits, me ferait oublier les mains de mon père. Peut-être que j’en oublierais ma rancune d’enfant. Peut-être, peut-être.

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