Les pélerins de Santiago

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Tarsy dit qu'elle n'a pas dormi. Toute la nuit, le drap rêche, trop lourd, trop chaud. Elle le repousse, elle frissonne, à cause de la sueur. Elle cherche le drap. Dans la tête, ça défile, les idées, elle aurait dû, elle n'a pas fait, elle a oublié, elle devrait. Ça tourne en boucle, obsessions, regrets, remords, inquiétude. Elle regarde son iPhone, deux heures, puis trois heures. Le temps n'avance pas, le sommeil ne vient pas. Elle se retourne, gonfle l'oreiller, le pousse au creux du cou, elle soupire. Cinq heures. Se lever, c’est trop tôt. Elle a la bouche sèche, elle boit à la bouteille qu'elle a posé la veille à côté du lit. Elle s'enroule dans le drap. À l’aube, l'air fraîchit, elle cherche un bout de couette, sort les pieds. Six heures, elle flotte, elle chante, elle a gagné un concours de chant, elle est transportée par l’émotion qu'elle a créé. Le public applaudit avec enthousiasme, elle est traversée de bonheur, tellement qu'elle se réveille. Elle a dormi une heure...
Tarsy dit qu’elle n'a pas dormi. Elle se lève d'un bond, court vers la fenêtre et ouvre les volets brutalement. Le soleil inonde la chambre. Elle se précipite aux toilettes, en sort presque aussitôt et ouvre les placards de la cuisine. Elle cherche le café. Elle s’est cognée à la table. Tu vois, dit-elle, je me suis encore fait un bleu. Je la regarde s'agiter. Elle ouvre un godet de confiture, ce n'est pas celui qu'elle voulait. Elle en ouvre un autre. Elle renverse son café. Tu vois, comme je suis maladroite. C’est à cause de ce doigt que j'ai tordu en tombant de vélo. Elle éponge le café, rince, essuie. C'est une tornade permanente. Assieds-toi, je lui dis, on a le temps. Elle s'assied. Elle se relève. Elle dit qu’elle va se doucher, qu'elle va faire vite comme cela je pourrai y aller à mon aise. Je l'entends qui crie, elle s'est pris un jet d’eau glacée.
On est en vacances à Santiago. Par chance on a trouvé un petit appartement en plein centre, sur Airbnb. C’est parfait. On commence notre visite par la cathédrale. La vaste esplanade, la place de l’Abrodoira, devant l'immense façade dorée par le soleil, est occupée par des groupes de pèlerins qui s’interpellent dans toutes les langues. Tarsy s'attarde sur les boutiques qui vendent des objets pieux : chapelets, images saintes, coquilles, mantilles. Elle aime les babioles et la voilà qui traîne, s'amuse de bricoles inutiles, compare les prix. Je la tiens à l'œil car elle papillonne et je ne suis pas sûre, si elle se perd, qu’elle sache où nous habitons. Elle n'a pas fait attention. Elle compte sur moi.
Et là, je l’ai perdue de vue. La foule se densifie au fur et à mesure que la matinée avance. Je n'ose pas bouger car je ne sais pas vers où elle s'est laissée entraîner. Des hommes et des femmes en tenue de randonneurs, les sacs à dos chargés, échangent les impressions de la dernière étape et le bonheur d'être arrivés. Soudain je l’aperçois en conversation avec deux hommes et une femme. Quand elle me voit, elle me fait signe et me présente ses nouvelles connaissances.
Pierre-Yves vient de Belgique. Il est parti du Puy, cela fait deux mois qu'il marche. Il est instituteur et profite de ses vacances d'été pour ce pèlerinage de dimension spirituelle. C’est aussi la motivation d'Hugo qui habite Besançon où il a créé avec sa femme, psychiatre, un lieu de vie communautaire pour des personnes en difficulté psychique. Pour Christine, c'est différent. Elle est sportive et pragmatique. Elle est traductrice pour les industriels et travaille à son domicile à Sète. Elle a pris le chemin de Fontcaude qui passe par Carcassonne. Ils se sont rencontrés à Hontanas, un joli petit village peu après Burgos. Le fait de voyager ensemble dans ce contexte particulier les a rapprochés. Il y a entre eux des connivences, une fraternité discrète.
Tarsy ne tient pas en place. Qu’est-ce qu’on fait ? On va visiter la cathédrale. Allons-y. Le petit groupe monte l’escalier monumental qui conduit au narthex, le Porche de la gloire, fortement ouvragé. Mais ce que les pèlerins veulent, c’est toucher le manteau de Saint Jacques. Il y a la queue pour passer derrière le maître-autel que la statue du Saint surplombe. Tarsy ne peut pas attendre, elle cherche à tricher, couper la file, elle piétine. Ses trois nouveaux amis, après leur longue marche, ont acquis plus de patience et le geste symbolique que représente le toucher du manteau a pour eux une valeur particulière. Longtemps, ils avaient cru que ce pèlerinage était un rêve, une utopie. Aujourd’hui, ils sont là, après plus de mille cinq cents kilomètres de marche, dans une queue de pèlerins tranquilles qui attendent leur tour pour signer l’accomplissement suprême de leur périple.
Je rejoins Tarsy qui dit que c’est ridicule de vouloir toucher le manteau de St Jacques, que cela ne change rien à la valeur de leur expérience, que l’essentiel, c’est la découverte du chemin au jour le jour. Nous nous sommes assises dans la fraîcheur de la nef centrale, faiblement éclairée par les fenêtres des collatéraux et des tribunes. Malgré son allure monumentale, la cathédrale donne une impression de légèreté, d’élancement vers le ciel.
Nous avons vu la crypte, le cloître, le trésor, le musée en coup de vent. Tarsy a besoin d’être dehors. Nous avons perdu de vue nos trois pèlerins. Tarsy dit « Tant pis » et elle sort. Ça fait des jours que je ne dors pas, dit-elle encore. Tu sais, toi, combien de temps on peut tenir sans dormir ? Je ne sais pas. Elle dit qu’elle est fatiguée mais qu’elle n’a pas sommeil. Nous marchons dans les rues de la vieille ville, sous les arcades. Tarsy adore les boutiques tendance, les fringues, les bijoux, les gadgets. Je suis plus attirée par les restaurants qui exposent leurs fruits de mer, aquarium de langoustes, étal de pousse-pied, couteaux, coques, gambas, palourdes ou les bars à tapas avec leurs jambons suspendus. Nous traînons dans les magasins de souvenirs, partout les mêmes objets, le mug au nom de la ville, la cigale en faïence, la boule de verre avec la cathédrale qui fait de la neige quand on la retourne, le magnet des arcades, un petit pèlerin, des chats, des chiens, des ours...
A midi, nous sommes retournées à la cathédrale pour assister à la messe des pèlerins. La basilique est pleine. Plus aucune place assise. Là bas, plus loin, nous apercevons nos nouvelles connaissances, Pierre-Yves, Hugo et Christine. Les garçons nous proposent leur place mais nous pensons ne pas rester. La cérémonie du Botafumeiros, l'encensoir géant, n'a pas lieu aujourd’hui. Nous nous donnons rendez-vous à la fin de la messe.
Sur la place de l’ Obradoiro, Tarsy dit qu’elle a chaud, elle s'est trop couverte. Elle a toujours trop chaud ou trop froid. Elle ne sait pas comment s'habiller. Nous retournons à l'ombre des arcades.
Après la messe, nous décidons de nous installer dans un bar à tapas avec nos compagnons. Devant une bière bien fraîche, nous picorons des poulpes en vinaigrette, du jambon ibérique, des piments de Pradón (l'un pique, l'autre pas...). C’est sur Christine que le piment piquant tombe. Un gage, un gage ! Pierre-Yves raconte leur rencontre à l’auberge de Hontanas, les pieds échauffés, les ampoules, les Compeeds bienfaisants, la lessive du soir, la fatigue, le bonheur.
Je vois Tarsy dont le visage se fige. Les autres rient à l’évocation de leurs souvenirs, elle, elle a le regard fixe et les yeux agrandis. Je dis « Tarsy !». Elle regarde Hugo. Elle me fait un signe que je ne comprends pas. Elle se penche vers moi et me dit tout bas « Attention, celui-là, il va nous attaquer ». Je pense une fraction de seconde que c’est possible, que nous ne les connaissons pas. Est-ce qu’elle aurait perçu un risque que je n’avais pas anticipé ? Avec Tarsy, on a toujours l’impression de naviguer en eaux troubles. Hugo se rappelle ce pèlerin géant qui marchait en grandes enjambées et soudain, il se lève pour mimer sa démarche et balance largement les bras. Tarsy crie, elle se jette sur lui et le frappe avec violence. Attention, crie-t-elle. Hugo la maîtrise comme il peut en lui maintenant les poignets. Ça va pas, la tête ? Oh ! Calme-toi ! Mais Tarsy se démène avec une force étonnante. Fais attention, me dit-elle, c’est un extraterrestre. Elle continue à se débattre et maintenant, Pierre-Yves et Christine essaye de les séparer tandis que je tente de la calmer par des paroles rassurantes. Soudain, elle lâche prise et quitte le groupe en courant et en m’entraînant par la main.
Nous nous sommes éloignées. Tarsy est en nage, elle souffle. Je le savais, dit-elle, qu’ils étaient dangereux. Tu n’as pas vu leur manière de nous regarder, surtout Hugo. Je l’ai senti tout de suite qu’il fallait s’en méfier. Ce sont des extraterrestres déguisés en pèlerins. Ils viennent pour nous prendre notre cerveau. Je voudrais lui dire qu’elle délire mais devant son air halluciné, je préfère ne pas la contredire. Il y a une telle angoisse dans ses yeux qu’elle me fait peur.

À Sainte Anne, ils ont dit qu’elle était schizophrène.
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Marie Corten · il y a
Merci du commentaire, Flopi
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Flopi · il y a
Je me doutais qu'elle était malade, mais je n'ai compris qu'à la fin que c'était la schizophrénie. Malgré tout, j'ai été très facilement transportée avec ces pèlerins, vous donnez tellement de détails sur l'environnement du texte et tellement de reliefs aux personnages, qu'on se sent projeté dedans avec beaucoup d'aisance. Légèrement déçue qu'il n'y ait pas une histoire plus approfondie, mais je félicite tout de même la qualité d'écriture. Et désolé que vous n'ayez pas été sélectionné