Les pâtes magiques de Serena

il y a
5 min
498
lectures
63
Qualifié

J'aime la solitude qui permet le rêve et l'évasion, les rencontres qui font grandir, la vie qui chaque jour me surprend. J'écris aussi parfois  [+]

Image de Automne 2020
La journée ne s’annonce pas bonne.
Fabio s’est réveillé le crâne dans un étau, il a mal dormi, suées nocturnes et cauchemars récurrents, quand repassent en boucle les heures sombres de l’accident. Le départ à l’usine par un beau matin, le bleu de travail qu’on enfile en sifflotant, un casque vissé sur la tête et avant de rejoindre la chaîne, l’explosion et le trou noir qui ne s’éclairera jamais plus.
Fabio est aveugle, il a perdu l’usage de l’oreille droite, le goût et l’odorat sont altérés. Saletés de produits chimiques, le syndicat avait prévenu depuis longtemps, la direction était sur le point d’intervenir, c’est ce qu’ils ont raconté au moment de l’enquête. Son meilleur copain y est resté, certains disent à Fabio qu’il a eu de la chance, avant de se reprendre, l’air penaud.
Il ne garde aucun souvenir de la catastrophe. Quand il se réveille à l’hôpital, il cherche à arracher le pansement qui enserre sa tête. Une infirmière retient sa main, c’est elle qui lui apprend qu’il ne verra plus. Elle doit répéter, avec douceur mais en élevant la voix, alors il comprend qu’il n’entendra plus jamais du côté droit. Il se met à pleurer et le sel brûle ses paupières. Même le chagrin lui est interdit.
Alba, sa fiancée, lui rend visite, c’est un adieu. Elle dit qu’elle ne pourra pas, elle aimait le garçon vivant qui savait si bien l’aimer, pas cet impotent, ce demi-mort qu’il faudra guider dans sa nuit. Elle n’a pas le courage, elle est désolée et lui rend la bague, un duo de perles blanche et noire, l’avant ensoleillé et l’après funeste. Il ne pleure pas, il a trop mal, aux yeux et au cœur.
De retour chez lui, il apprend qu’aucun poste ne sera aménagé dans son entreprise. En revanche il percevra chaque mois une allocation. Le syndicat se bat, en vain, mais pour faire bonne mesure le directeur verse un petit capital, de quoi payer le solde de la maison, une bicoque de pierre qui aurait dû accueillir ses amours avec Alba, et leur descendance, ils voulaient au moins trois enfants.

Fabio reconnaît le pas sur le gravier. Un pas lourd et lent, c’est Rosa, la voisine qui vient l’aider contre une rémunération bienvenue en ces temps de disette dans la vallée. On l’appelle la vieille parce que depuis toujours elle marche courbée en s’aidant d’une canne, un problème de hanche, mais elle est vaillante, le labeur ne lui fait pas peur et elle s’est prise d’affection pour « son petit Fabio », un brave garçon qui pourrait être le fils qu’elle n’a jamais eu.
La porte vient de claquer, on dirait qu’elle veut s’annoncer, ne pas entrer par effraction comme une voleuse d’intimité. Elle sait que Fabio n’entend plus bien d’un côté et lance un bonjour tonitruant. Ensuite elle met à chauffer de l’eau et jette dans l’évier la lavasse que Fabio a réussi à faire avec une poudre insipide. Le café c’est sacré, et si Fabio n’en distingue pas les arômes, la vieille pense que le breuvage possède un pouvoir et qu’un jour peut-être, le parfum parviendra aux narines du jeune homme, et à ses papilles, qui sait. Elle a lu dans les cartes qu’un événement allait se produire, l’as de cœur sur la dame de carreau, mais elle n’en a parlé à personne, on la prend déjà pour une folle « la boiteuse un peu toquée ».
Fabio comprend qu’elle est en train de pelleter les cendres de l’âtre, odeurs âcres et irritations de la gorge. Ses aisselles dégagent une trace acide et Fabio est sensible aux seuls relents de la puanteur. Hier c’était les exhalaisons de la poubelle avec les restes de poisson, il avait eu envie de vomir et ce matin, la transpiration de la vieille lui est insupportable. En revanche il ne perçoit rien des effluves du café qu’elle vient de lui servir dans un grand bol de faïence. Satané cerveau qui s’ingénie à faire les mauvais choix.
Elle a fini de balayer les dalles de la pièce, un vieux carrelage de couleur brique, et commence à astiquer la table de chêne. Fabio devine le souffle de Rosa mais lui échappe l’odeur pourtant familière de la cire qu’il aimait tant, enfant, quand sa mère frottait les meubles, un rite mensuel, une tradition. Elle fait tant d’efforts que la sueur ruisselle sous sa blouse de nylon, Fabio ne peut voir les auréoles qui se mélangent aux larges fleurs mauves, il est envahi par le remugle, se lève et se dirige vers la chambre, attrape la canne blanche d’une main et le manuel de braille de l’autre, se prend les pieds dans un carreau disjoint et se rattrape au bras de Rosa qui le houspille « Madre de Dio, comme vous m’avez fait peur ». Sa façon de dire son affection.
La vieille a terminé pour aujourd’hui.
Elle va le chercher dans la chambre où il se claquemure souvent, volets clos qu’il n’ouvre jamais puisqu’il ne voit pas le jour se lever sur les montagnes qui mangent le ciel. Pas plus les ombres des cyprès tanguer derrière le mur du petit cimetière ni les enfants courir au retour de l’école, à peine s’il entend leur hymne à la liberté. Ces petits riens qui illuminaient sa vie d’avant, sans parler du sourire d’Alba sur ses dents du bonheur qu’elle offrira bientôt à un autre. À tâtons sur le livre, il déchiffre les lettres de l’alphabet, dans l’ordre, il en est au R de Rosa. Pointillés en relief sur une feuille de carton balisant le chemin vers la vie, lui a dit le médecin.
Elle a préparé le minestrone qui devra faire la journée. Il n’aura qu’à réchauffer la soupe lorsque le clocher égrènera les douze coups de midi et le soir après l’angélus. Elle toque à la porte de la chambre. Fabio quitte son fauteuil et remercie, un signe de tête qui dit toute sa gratitude, il ne peut faire mieux, il a trop mal à l’âme. Pour une fois il ouvrira la fenêtre, la transpiration de Rosa l’incommode de plus en plus. Il s’achemine vers la salle à manger, senteurs de cire d’abeille et les aromates, ail et serpolet, le céleri et les oignons rissolés. Mais Fabio ne sent rien que la sueur de Rosa, imprégnée dans tous les recoins de la maison.

Il a mieux dormi cette nuit, l’air frais à travers les persiennes peut-être. Il attend, aux aguets, l’oreille gauche tournée vers le portail, il est huit heures et Rosa ne devrait pas tarder, elle est toujours ponctuelle. Fabio se ronge les ongles, si Rosa l’abandonne, il se laissera mourir. Il prie pour sentir à nouveau sa sueur, entendre son pas traînant et la musique saccadée de son patois.
À neuf heures, il n’y tient plus, il ouvre en grand la porte de la maison. À dix, il entend enfin le portail grincer et des petits pas vifs sur le gravier, une voix essoufflée qui explique le malaise de la vieille, pas grave mais elle ne pourra venir aujourd’hui. C’est sa nièce, Serena, qui va s’occuper de la maison et du repas. Fabio acquiesce, s’inquiète de la santé de Rosa et laisse entrer la jeune femme. Elle ne décroche pas la blouse de nylon, Fabio entend qu’elle ne vide pas l’âtre. Elle allume une cigarette et tire une longue bouffée, Fabio toussote « je vais préparer des orecchiettes à ma façon, tu m’en diras des nouvelles. »
Elle le tutoie sans demander la permission, elle doit avoir son âge. Il l’entend fourgonner, chercher les casseroles, pester et jurer. Ouvrir la porte du frigo « il n’y a rien là-dedans » elle enfile son blouson, court chez l’épicier, revient et se met à l’ouvrage. Elle râpe le parmesan, coupe les tomates en petits dés, effeuille le laurier. Pâtes al dente, des petites coques en forme d’oreilles moulées par le pouce aguerri des femmes. Elles croqueront sous la dent, dégageant en bouche tous les parfums de la garrigue, elle ignore que Fabio est privé de goût. Serena n’aime pas le ménage, son truc, c’est la cuisine, les petits plats mitonnés, l’osso buco avec des zestes d’orange et les gnocchis à La Romana, les involtini au poulet et le risotto à l’encre de seiche.
Fabio se fait tout petit, il ne veut pas déranger la tornade qui a fait irruption dans sa tranquillité, l’oreille gauche est tendue vers la cuisine, il ne court pas s’enfermer dans sa chambre, tant pis pour la leçon de braille, il profite du tapage qui ne peut lui échapper tant la jeune femme est survoltée. Les couvercles s’entrechoquent, les portes du buffet claquent, vaisselle jetée dans l’évier et Serena qui se met à chanter à tue-tête « Amore, amore, amore sempre… ».
Fabio est content, il ne perçoit aucune odeur de sueur alentour. Des fragrances de jasmin plutôt… Et Serena raconte qu’elle pourra revenir demain, s’il a besoin, la vieille est bien fatiguée. Et elle peaufine son ballet culinaire, allume une nouvelle cigarette. Comme des volutes de tabac blond et de menthol, Fabio frémit, ses narines palpitent… Son cerveau se remet en marche, il apprend à faire les bons choix.
— Voilà, c’est prêt… lance Serena en faisant tomber un verre.
Et Fabio renifle, comme un chiot qui découvre le monde. C’est bien de l’ail ici, et du persil là et une touche de coriandre… Il flaire, il a faim et salive, certain que le goût va lui revenir avec l’odorat. Un cadeau des dieux.
— Serena, je serais heureux de partager mon repas avec toi.
La jeune femme sourit, elle a déjà disposé deux assiettes.
63

Un petit mot pour l'auteur ? 41 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Patricia Besson
Patricia Besson · il y a
Magnifique. Bravo mon soutien
Image de Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Mon soutien pour cette histoire bien menée et attachante, Chantal !
Image de JACQUES LAUNAY
JACQUES LAUNAY · il y a
J'ai encore adoré ! Prenant, ce basculement d'une vie vers l'obscurité (vue et avenir), puis la possibilité d'un espoir.
Image de Joël Riou
Joël Riou · il y a
Quand l'amour guérit de l'agueusie et de l'anosmie ! Vos histoires sont intemporelles - il est en effet difficile de les situer dans le temps - et universelles, car elles touchent à l'humain.
Image de Chantal Sourire
Chantal Sourire · il y a
Merci, Joël, j'ai appris deux mots...
Image de Joël Riou
Joël Riou · il y a
Et on va encore dire que je ramène ma science ...
Image de Chantal Sourire
Chantal Sourire · il y a
Pas du tout...C'est un plaisir d'apprendre, une nécessité...
Image de Nelson Monge
Nelson Monge · il y a
Une histoire de vie simple et subtile qui porte le lecteur.
Image de Les Histoires de RAC
Les Histoires de RAC · il y a
L'ho sentito quell' profumo della minestra... E ho letto quella storia con piacere. Grazie a Lei ♫
Image de Chantal Sourire
Chantal Sourire · il y a
Grazie mille !
Image de Didier Poussin
Didier Poussin · il y a
Retour à la vie
Image de Guil GDéon
Guil GDéon · il y a
on ne lâche pas le texte jusqu'à l'épilogue. c'est bon signe !
En prime, on en a l'eau à la bouche.

Image de Atoutva
Atoutva · il y a
Une histoire émotion qui se termine sur un ton optimiste. Il pourrait presque y avoir une suite.
Image de Jean Sichler
Jean Sichler · il y a
Un texte qui pourrait se développer en roman, vous avez du souffle Chantal.
Image de Chantal Sourire
Chantal Sourire · il y a
C'est grâce aux sucres lents...Merci, Jean !

Vous aimerez aussi !

Nouvelles

Lumière noire

Julien

Bleu
Le XXIème siècle est un siècle décevant. Pourtant c’était un siècle prometteur. Mon père l’évoquait sans cesse avec un profond regret de ne pas pouvoir le vivre. Il pensait... [+]