Les myosotis

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« Les raisonnables ont duré, les passionnés ont vécu. » de Chamfort  [+]

Image de Hiver 2017
Après-midi de juin caniculaire.

Un seau d’eau de javel dans une main. Une éponge dans l’autre. David, mâchoire contractée, enlève à nouveau les injures laissées sur la porte de son garage. Cette fois, des insanités peintes avec des excréments, de la merde séchée par le cagnard. Tandis que l’eau dans le récipient se change en une teinte brunâtre à l’odeur pestilentielle, David essuie son front ruisselant avec son avant-bras. Sa décision est prise. Dans deux heures, il se tire. Pour de bon. Le temps d’entasser quelques affaires, de faire le ménage, un peu de rangement et d’aller dire au revoir à sa mère. Au cimetière.

Plus le choix. Il doit partir.

Tant pis pour la vente. Il laissera l’entière gestion à une agence qui va probablement l’arnaquer si tant est que quelqu’un veuille acquérir le bien. Rester n’est plus possible. Les villageois ont tout fait pour le faire déguerpir. Qu’ils se réjouissent : ils ont réussi. Il s’en va. De toute façon, plus rien ni personne ne le retient désormais. Plus de parents, d’amis, de travail. Que fera-t-il ailleurs, lui qui n’a jamais quitté les environs de Roubaix ? Avec quel argent ? David n’y a pas encore pensé. Loin d’ici, il aura tout le temps d’y réfléchir et les idées claires pour ça. Juste partir. En finir avec les coups de téléphone nocturnes et anonymes, les vitres explosées par des briques, les roues crevées de sa voiture, les plaintes vaines auprès des flics qui laissent faire, voire qui cautionnent. Terminé les regards haineux des habitants, leurs crachats derrière son dos, les menaces de mort dans sa boîte aux lettres. Dans deux heures, il tire un trait définitif sur un mois d’enfer depuis sa sortie de taule où il avait passé les cinq dernières années de sa vie.

Dans la cuisine, torse nu, un verre de limonade glacée sur sa joue mal rasée, David étudie sur le plan l’itinéraire qu’il empruntera. Peut-être qu’il s’arrêtera un jour ou deux à Bruxelles. Il rendra visite à Benoît, le seul de la bande de copains qui ne lui a pas complètement tourné le dos. Par précaution, il l’appellera en chemin. Machinalement, les yeux sur son parcours, David caresse du bout de son index la cicatrice boursouflée sur sa poitrine. Souvenir acéré de prison. Cinq centimètres plus hauts, c’était le cœur. Sacrée veine. Ou pas. Une heure plus tard, il est douché, vêtu d’un jean usé et d’un t-shirt à la propreté douteuse. Les bagages sont prêts, il ne reste qu’à les charger dans la vieille Fiat grise.

Il est 16h30 passées.

Dehors, la chaleur est asphyxiante. Pas un brin d’air. Il paierait cher pour sentir une infime brise sur sa peau tannée par les coups de soleil, de cutter et du sort. David monte dans sa voiture. Fournaise. La climatisation hors service, il roule, fenêtres ouvertes en direction du cimetière de Roubaix. Comme toujours, en sortant du centre-ville de Mouvaux, il fait un détour pour contourner l’école primaire Lucie Aubrac. Là où tout a commencé. Là où tout a fini. Sur le siège passager en toile se trouve le bouquet de myosotis bleus – les préférés de sa mère, qu’il a fait pousser dans son jardin minuscule –, qu’il a concocté de ses mains abîmées puisque les fleuristes du coin se sont donnés le mot pour ne pas lui vendre le moindre pétale. Tandis qu’il longe le parc du Hautmont, un garçon d’une dizaine d’années surgit tout à coup sur sa gauche et lui coupe la route. La poitrine de David se comprime. Malgré la rapidité de son passage, en dépit des cinq années écoulées, David reconnaît l’imprudent : pas de doute, c’est lui. Le gamin est poursuivi par trois autres jeunes garçons bien plus grands dont l’un semble tenir dans son poing un objet que les rayons du soleil font scintiller. L’adolescent plonge, tête baissée, à l’intérieur du parc. David se range sur le côté. Coupe le contact. S’apprête à quitter son véhicule. Puis se fige, la main sur la poignée de la portière. Il ferme les yeux, le cœur battant. Redémarre et fous le camp d’ici, se dit-il à lui-même. Il reste ainsi quelques secondes, indécis, les jambes flageolantes. « Merde » lâche-t-il avant de sortir de sa voiture et franchir en courant les grilles du parc.

L’endroit est bondé. La plupart sont en maillot de bain, abrités sous un parasol, allongés sur l’herbe ou sur des serviettes, tandis que les enfants s’amusent autour de la principale attraction, la mare aux canards. Malgré la foule, David parvient à repérer les quatre ados. Ils viennent de bifurquer et s’enfoncent dans les feuillages. David accélère sa course. Quand il arrive, les trois agresseurs sont déjà sur le jeune homme, tombé à terre. Les frappes et les insultes pleuvent. D’un violent coup d’épaule, David percute le plus grand et costaud d’entre eux avant de saisir un autre par derrière et lui faire une clé de bras.
— Un seul geste et je lui brise les os ! s’écrie-t-il.
L’adolescent musclé – le chef de bande, a priori –, se redresse, figure rouge de colère. Sur ses doigts repliés brille l’éclat argenté de son poing américain. Le jeune voyou le foudroie du regard. David se souvient de lui également. Même école. Hugo, une vraie teigne. Déjà petit, il emmerdait tout le monde. Les pupilles injectées de rage, il continue de fixer David sans ciller, un sourire mauvais sur les lèvres. L’a-t-il identifié à son tour ? Il était si jeune à l’époque des faits. Un enfant.
— Tiens, revoilà la pédale, siffle-t-il.
David a sa réponse. Le troisième adolescent, un brun, coupe en brosse avec un diamant à l’oreille se tourne vers le caïd, déconcerté. Ils attendent ses instructions tandis que l’autre, toujours sous l’emprise de David, se tord de douleur.
— Barrez-vous avant que j’appelle les flics ! rugit-il entre ses dents.
Il s’écoule un moment avant qu’il ne relâche le gosse qui s’empresse de rejoindre ses complices.
— Tirez-vous ! répète-t-il.
Le chef crache par terre :
— On vous le laisse, maître, fait-il en ricanant. Comme d’habitude, vous saurez quoi en faire.
Les trois voyous s’éloignent. David se retourne vers le jeune garçon qui est resté au sol. Se chemise blanche déchirée, son nez et la bouche en sang. Malgré sa figure amochée, sa beauté est toujours aussi saisissante. Une gueule d’ange. Ses mèches blondes qui lui tombent sur le front donnent à son visage une dureté tandis que ses pupilles très claires, encore sous le coup de l’agression, ont l’air de vaciller. Troublé malgré lui, David se force à ne pas détourner les yeux. La main tendue, il invite le garçon à se relever. Ce dernier marque une infime hésitation avant d’accepter.
— Je te ramène chez toi, fait David.
L’adolescent secoue la tête, en s’époussetant :
— Pas la peine, monsieur Ganz, je peux me débrouiller.
Monsieur Ganz. Plus personne ne l’appelle ainsi désormais. David insiste :
— Si ça se trouve, ils sont restés dans les parages et ils t’attendent. Allez, Damien, on y va.

Sur le trajet, aucun des deux n’échange un mot. Au bout d’un temps indéfinissable, le jeune garçon s’adresse à son ancien maître d’école.
— Je voulais venir vous voir, murmure-t-il, mais...
Il ne finit pas sa phrase, baisse la tête. David attend quelques secondes avant de répondre.
— Tu as bien fait, lâche-t-il enfin, les yeux fixant la route.
Damien regarde le bouquet de myosotis, posé sur ses genoux écorchés.
— C’est pour votre mère ? fait le gamin.
David acquiesce.
— De quoi elle est morte ? demande l’adolescent, la tête tournée vers l’extérieur, feignant de s’intéresser au paysage.
— De vieillesse et... L’ancien détenu s’interrompt. Avant de compléter : De chagrin aussi, je suppose.

Dehors, les branches voûtées des arbres ainsi que les feuillages ont l’air, eux aussi, de souffrir de l’accablante chaleur. Sous les coups de boutoir du cagnard, la route bitumée paraît gondoler. Soudain une forte bourrasque s’engouffre à l’intérieur de la voiture et fait voler une contravention laissée sur le tableau de bord. Le procès verbal danse dans l’habitacle pareil à un papillon vert. Le jeune garçon essaie de l’attraper, mais le papier, multipliant les loopings avec la complicité du vent semble prendre un malin plaisir à lui échapper. En voyant le gamin gesticuler dans tous les sens, David ne peut réprimer un sourire. Finalement, l’adolescent parvient à capturer la contredanse et lit d’un air trop théâtral :
— Une infraction à la réglementation du stationnement a été relevée à votre encontre...
Puis, il s’arrête et se tourne vers le conducteur, les yeux brillants où se mêle de la fierté teintée de gratitude.
— La dernière fois qu’on s’est vus, fait-il, je ne savais pas encore très bien lire.
David hoche la tête :
— C’est vrai, confirme-t-il. Mais tu étais déjà très doué.
Damien est sur le point de rajouter quelque chose, mais au dernier moment s’abstient. Et son visage redevient grave.

Le silence, encore. Des minutes muettes, mais lourdes, pesantes. Le poids de la honte pour l’un, d’une colère contenue pour l’autre.
— Vous m’en voulez beaucoup ? demande tout à coup le gamin.
La soudaineté de la question, sa naïveté révoltante aussi, déstabilise David bien qu’il s’efforce de ne rien laisser paraître. L’ex-prisonnier se contente de hausser négligemment les épaules.
— Je n’ai pas compris pourquoi tu as fait ça, dit-il, en maîtrisant l’émotion qui fait encore vibrer sa voix.
Damien, tête basse, déglutit avec peine.
— Avant, j’étais personne, souffle-t-il.
— Et après ? demande David, le pied écrasant, malgré lui, la pédale d’accélération.
— Pareil, répond le lycéen, une mimique maussade sur son beau visage.
L’ancien instituteur se reproche intérieurement sa conduite, décélère, lève à peine le bras. Il a envie de réconforter ce gosse sans vraiment savoir comment s’y prendre ; en lui ébouriffant sa tignasse blonde ou, s’il osait, en lui pressant légèrement l’épaule. Indécis, il suspend son geste trop longtemps avant de laisser retomber sa main sur le levier de vitesse.

Avant de pénétrer dans le village, David stationne son véhicule sur le bas-côté. Par prudence.
— Ça t’ennuie pas si je te laisse là ? fait David.
— Non, dit-il, la tête de nouveau baissée, en grattant avec son ongle une croûte de sang sur son genou.
— Demande à ta mère de te désinfecter, propose David.
L’adolescent hoche la tête en signe d’assentiment. Il hésite, se mordille sa lèvre enflée. Sort enfin de la voiture. Le soleil cogne très dur. Debout, le regard aimanté vers le sol recouvert de cailloux gris, Damien sent les rayons ardents déjà chauffer sa nuque.
— Alors, vous m’en voulez beaucoup ? questionne-t-il de nouveau, en redressant brusquement la tête.
Une longue mèche lui barre le visage comme une balafre. Cette fois-ci, le bleu de ses yeux ne se défile pas. Sans ciller, Damien fixe presque avec défi la seule personne qui lui avait toujours témoigné de l’intérêt, peut-être même de l’affection ; le seul être bon parmi tous ces bouseux, celui à qui pourtant, il avait fait le plus de mal. David, mal à l’aise, approche sa main et donne une légère tape sur la joue du garçon.
— On est quitte, p’tit con, fait-il.
L’adolescent acquiesce et esquisse un sourire presque aussi étincelant que le disque jaune au-dessus de lui.

Une demi-heure plus tard, David ferme pour la dernière fois la porte de la maison familiale. Encore un ultime détour en direction du cimetière, un au revoir à sa mère et c’est le grand départ. Vers l’inconnu, mais loin de la bêtise, de l’ignorance, de la méchanceté. Il est si pressé qu’il a laissé le moteur en marche. Tandis qu’il charge ses valises dans sa vieille Fiat, son esprit s’égare un court instant. Il repense à ce gamin si frêle aux gestes graciles, toujours moqué et brutalisé par ses camarades, cet enfant sensible à la beauté subjuguante qu’il avait pris sous son aile, il y a quelques années. Perdu dans ses pensées, David ne prête pas attention aux pas titubants de cet homme à la figure rougeaude armé d’un fusil de chasse ; le père de l’adolescent tout juste informé par cette canaille de Hugo que son fils avait été vu, les vêtements déchirés et le visage tuméfié, dans le véhicule de « ce salaud de pédophile ».

Une injure. Une détonation. Et une volée d’oiseaux qui se dispersent dans un feu d’artifice d’ailes et de cris perçants.

Étendu sur sol, David, un goût cuivré dans la bouche, tente de maintenir ses yeux grands ouverts. Il n’éprouve ni peur ni douleur. Plutôt du soulagement, presque une forme d’apaisement. Il fixe le zénith. Malgré les soubresauts qui lui font cracher des gerbes sanguinolentes, son regard ne se détourne pas du ciel comme si d’une certaine façon, il prenait déjà rendez-vous. Puis, pour une raison étrange, son esprit se fige sur une pensée, une image. Le bouquet de myosotis laissé sur la banquette avant de sa Fiat. À l’idée de savoir que les fleurs n’orneront pas la tombe de sa mère, l’ancien taulard se sent coupable. Sa bouche frémit. Il s’excuse auprès d’elle, suffoque. Des bulles de sang se forment entre ses lèvres tremblantes malgré la canicule. De l’eau salée s’échappe de son œil rouge. David se dit que s’il avait été un bon fils, c’était la première chose à faire ce matin. Aller fleurir la tombe de sa mère. Il ne l’a pas fait et voilà qu’il s’en veut. Le destin de ces myosotis bleus s’achèvera sur le siège au tissu élimé d’une bagnole italienne d’occasion sans air conditionné. C’est comme ça. Il n’y a rien d’autre à faire. Juste attendre. Attendre et puis mourir.

Et puis mourir.

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Guy Bellinger · il y a
Pathétique et prenant, ce très beau récit, plein d'empathie pour deux victimes d'un monde cruel, le nôtre trop souvent.
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Marie Claire Suarez · il y a
Je découvre votre récit et J' adore votre écriture mais l'histoire est si triste. 5 ans de taule pour finir tué par la haine aveugle. Bouleversant
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Image de N'guessan K.
N'guessan K. · il y a
Émouvant très très belle plume ! Je vous soutiens. En passant j'aimerais vous inviter à découvrir mon œuvre par ce lien et à donner vos impressions.
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Solange Dray · il y a
Histoire sombre, bien écrite... Je vote
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Mod GUY · il y a
Très beau et pathétique. Je vote
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Arlo G · il y a
À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.Cordialement, Arlo
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Thara · il y a
Une belle lecture et, quelques émotions en prime !
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Philshycat · il y a

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