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Les moins qu'humains

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Padrig

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Pièce en un acte et un tableau


Lieu : La salle de réunion de la banque Gold Sans Man, vingtième étage d'un immeuble dans le financial district, New-York. Table immense, écrans géants, ordinateurs, tableaux des fondateurs sur les murs, etc. Une horloge indique cinq heures quarante-cinq. Nous sommes le 25 Mai 2017. Le jour se lève.


Scène I

Deux traders, le D.R.H

Trader1 :
Où sont donc les autres ? Sommes-nous seuls survivants ?

Trader 2 :
Une abomination.

Le D.R.H :
Terrible. Absolument.

Trader 1 :
Ce n'est donc pas un film ? D'où viennent ces zombies ?

Le D.R.H :
Le patron va le dire, dans un moment, ici.

Trader 2 :
Espérons cette fois l'oubli de son emphase,
Qu'il parlera abrupt sans nous occire de phrases.
Dans l'état où nous sommes il faut des décisions,
Les discoureurs sans fin bloqueront nos actions.


Scène II

Entrent le Directeur, suivi du Directeur-adjoint. Chacun tire une énorme valise, apparemment lourde. Tous s'assoient, excepté le Directeur qui parle d'un ton solennel

Le Directeur :
Ce fut un jour de deuil et de douleur immense.
(les traders se regardent, effondrés)
Pourtant tout allait bien. Les chômeurs, masse dense,
Comme un troupeau docile, se contentant de peu,
Ne dérangeaient personne, restaient cloîtrés chez eux,
Permettaient gentiment la mise en concurrence,
Sans savoir, inconscients, que leur seule existence
Réduisait les salaires, magnifiait les profits,
De la spéculation grossissait les circuits.
Le meilleur s'annonçait. Brutalement, soudain,
Peut-être un seuil franchi, qui sait, rien de certain,
Des changements subtils, inconnus à ce jour,
Partout dans les réseaux, les appels, les discours,
Comme des bactéries, des virus, contagieux,
Se glissèrent, sournois, d'un allant prodigieux,
Attaquèrent les esprits, modifièrent les pensées,
On se surprit à voir des choses insensées.
Les têtes se redressèrent, se virent dans les miroirs.
On n'apercevait plus les yeux du désespoir.
Des groupes se formèrent, passant très lentement
Le regard dur devant nos établissements.
Cela vous le savez depuis plusieurs semaines.
Notre sécurité, celle de nos domaines,
Furent très renforcées sans les décourager,
Mêmes les policiers n'ont pu les dégager.
Hier journée fatale, nous avons entendu
De ces grondements sourds qui enflaient tant et plus.
Enfin pendant la nuit ces vacarmes effroyables,
Peut-être sous l'action d'une lune incroyable,
Eurent sur ces humains des conséquences affreuses,
Transformant leur aspect, de sales figures hideuses
Remplacèrent leurs visages, les peaux devinrent pendantes,
Les yeux exorbités, les démarches hésitantes,
Sur les corps des liqueurs verdâtres, suintantes,
Coulèrent lentement, d'une action irritante
Brûlant leurs vêtements, en faisant des haillons,
Dégageant une odeur de putréfaction.
(presque familier)
D'après mon petit-fils, à qui j'ai demandé,
Ils s'appellent des zombies, il me l'a expliqué.
(il reprend son ton solennel)
Enfin l'horreur suprême, l'insupportable cri,
Qui les regroupe tous, les rassemble, les unit,
Rend plus horribles encore leurs faces jaunies, immondes,
Ce cri tonitruant qui assourdit le monde,
Nous détruit et nous tue, fait couler notre sang,
Ce cri nous terrifie, leur cri : à bas l'argent!

Trader 1 :
Quoi ? Mais que dites vous ?

Le Directeur :
Hélas, la vérité.
Ils ont perdu le sens de la réalité.
Ils ne sont plus humains, nous sommes les derniers.
Pas uniquement nous, il est d'autres banquiers
Un tas de généraux, des élus de papier,
Des décideurs de l'industrie du surgelé,
De joyeux milliardaires, de doux spéculateurs...
Bref ceux qui établissent ce monde de bonheur
Pour gonfler nos profits, celui des actionnaires,
En prenant leur argent à ces gens du vulgaire.
Bref, cela va très mal, il nous faut riposter.
Le directeur-adjoint va pouvoir exposer
Le plan que j'ai conçu afin que cette page
Soit tournée au plus vite.

Trader 2 :
Enfin ! Action ! Carnage !

Le Directeur-adjoint :
Bon. Je serai direct. Vous voyez ces valises.
Elles contiennent des billets, ce sont nos marchandises.
Par ces fenêtres-ci nous allons arroser
La populace abjecte qui ose contester
Notre toute puissance, nous allons leur faire voir
Si ce sont nous ou eux qui tiennent le pouvoir.

Trader 1 :
Mais pourquoi en jeter ? Prélevé où ? Combien?

Le Directeur-adjoint :
Quelques petits millions, des dizaines, presque rien.
Pourquoi ? Mais la tactique est limpide, évidente.
Nous sommes persuadés que l'argent les tourmente,
Que leurs cris sont factices, qu'ils sont bien nos pareils.
Que ce contact si doux sonnera leur réveil.
Qu'il en sera le baume génial, le guérisseur,
Qu'il sera tout puissant, leur messie, leur sauveur,
Qu'il sera leur docteur ainsi que pharmacien
Qu'ils s'en retourneront à leur état ancien.
Il y a même de l'or pour les plus réfractaires.
Après cette coupure, retour à nos affaires.
Enfin, pour cet argent, vous connaissez nos us,
Nous l'avons simplement déduit de vos bonus.

Trader 2 :
Ce n'est pas acceptable même vraiment inhumain,
Pour trouver du liquide, il est d'autres moyens.

Le Directeur :
La décision est prise. Il suffit. de l'action !
La panacée suprême est là. Jetons ! Jetons !

(Les valises sont ouvertes, les billets jetés par les fenêtres)

Trader 1 :
Alors ? C'est bon ? Ça marche ? Le remède agit-il ?
Sommes-nous délivrés de ce fardeau débile ?

Le Directeur-adjoint :
(Il sort des jumelles du fond d'une des valises)
La distance est très grande, ma vue n'est plus très juste.
La mise au point s'impose pour voir cette flibuste...
Oui ! Ils tendent leurs mains, ce bel argent les touche,
Certains mêmes les attrapent, se les portent à la bouche,
Je crois voir... un début... de rectification,
De petits changements en sont l'annonciation.
Le miracle commence, des mutations heureuses
Transforment leur aspect, des sales figures hideuses
Retrouvent leurs visages, les peaux se raffermissent,
Leurs yeux immenses hier maintenant rapetissent.
Mais... ils ne sont pas tous transformés, des zombies
Par dizaines n'ont pas reçu la thérapie
Ils se jettent sur les autres et les coups, les morsures,
Stoppent pour un moment ces nouvelles figures
Mais eux aussi reçoivent de nos billets la grâce
Arrêtant sur le champ leur attaque vorace.
Les modifications s'accroissent sans contrôle
Si ce n'était tragique, ce serait vraiment drôle.
On se croit à la bourse, ça va dans tous les sens,
La confusion est reine, sans aucune décence.
Je ne peux pas vous dire quel camp va l'emporter.
Le mélange est affreux, très dur à supporter.

Le Directeur :
Il faut pour la victoire un peu forcer les doses.
Maintenant jetons l'or pour les métamorphoses.
Des plus récalcitrants elle en fera des veaux
En nous rendant ce jour la clé de leurs cerveaux.

(L'or à son tour suit le chemin des billets)

Le Directeur-adjoint :
Ils semblent stupéfaits. Ce beau divin métal
Est ancré dans l'humain, un souvenir fœtal
La vision en excite leur lobe occipital
Ah, quelle arme suprême, absolument létale,
Ah cette jouissance, savoir que l'on possède
Ce merveilleux présent, devant lequel tout cède
Ainsi..

Le Directeur :
Au fait !

Le Directeur-adjoint :
Euh... Oui. On gagne, c'est la presse !
Le nombre des humains vrais augmente sans cesse.
Des zombies il en reste, en petite quantité.
Les autres les menacent, les forcent à décamper.
Ils s'enfuient pour de bon, cette fois nos terreurs
N'ont plus de raison d'être, une fois de plus vainqueurs,
Encore grâce à vous, monsieur le Directeur.

Le Directeur :
Pas de doute à avoir, je suis un créateur.
Maintenant du silence, pour réussite complète,
Je dois manipuler quelques marionnettes.
(Il prend son portable, appuie sur une touche, quelques secondes d'attente)
Monsieur le président, vient le retour à l'ordre.
Mon plan si bien conçu voit la fin du désordre.
Partout ailleurs, mêmes actions, mêmes succès,
Tous mes correspondants disent crever l'abcès.
Les zombies se dissolvent, les quelques résistants
Par les armées seront renvoyés au néant.
Entendez simplement ce que je vous ordonne.
Il faut que pour toujours rien ne change la donne.
Pour ça lâcher du lest, des investissements.
Nous pourrons vous prêter, avec un bon rendement,
Ce qu'il faut pour calmer cette vile populace
Afin que plus jamais elle n'ait cette audace.
Ce tsunami ne doit pas avoir de réplique.
Vous pourrez... oui, créer quelques emplois publics.
Débrouillez vous, bougez, ayez même des idées,
Nous vous en fournirons quand vous en manquerez.
Dans les autres pays mes égaux font pareil
En donnant aux vôtres de semblables conseils.
Je vous quitte, à bientôt.
(Il coupe la liaison et se tourne, comme rajeuni, vers ses collaborateurs)
J'ai repris du tonus.

Trader 1 :
Nous pouvons maintenant reparler des bonus ?

Le Directeur :
Cette question est close. Cette belle campagne
Doit être célébrée, il se doit, au champagne.
Allez, laissons entrer le petit personnel.
Par nos soins préservé de ce fléau mortel,
Pour un petit moment se croira notre égal.
Ça flatte son ego, ne peut pas faire de mal.
Trader 1, au travail !

Trader 1:
Moi ? Ouvrir ? Vous voulez ?
Êtes vous si certain de l'absence de danger ?

Le Directeur-adjoint :
Ici, quand on commande, on est vite obéi.
Il n'y a pas de choix, c'est compris ?

Trader 1 :
(Il se dirige vers la porte, peu rassuré, déverrouille, ouvre, se fige et hurle)
Des zombies !

PRIX

Image de Eté 2016
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Beryl Dey Hemm · il y a
Une performance! que j'admire.
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KELM · il y a
bonne chance , c'est beau

je vous invite par amour à venir lire et soutenir ( Monsieur Noir ) et merci
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/monsieur-noir

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Denis Lepine · il y a
curieux, j'ai voté, je vous invite à découvrir mon texte de chanson: 'dans mon cahier' sur: http://short-edition.com/oeuvre/poetik/dans-mon-cahier
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Annelie · il y a
Pour la première fois, je lis une saynète sur SHORT : bravo ! Je ne sais pas si le terme est correct mais je suis époustouflée"... Mon vote en vous souhaitant une belle continuation.
Si le cœur vous dit, merci de lire et soutenir mon poème en finale : "humeur noire" avant le 21 Mars.

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Noli Nola · il y a
Une pièce efficace et ... à mettre en scène au plus vite ! Devrait faire le plein de zombis ... + 1
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Keith Simmonds · il y a
Original et bine développé, ce texte! Bavo! Mon vote!
Mes deux œuvres, ÉTÉ EN FLAMMES et BAL POPULAIRE, sont en lice
pour le Grand Prix Été 2016. Je vous invite à venir les soutenir si le cœur
vous en dit, merci! http://short-edition.com/oeuvre/poetik/ete-en-flammes
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/bal-populaire

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Joëlle Brethes · il y a
Bien vu en effet... :-)
On devrait peut-être demander à ShE l'ouverture d'une section "saynète". Certains auteurs ont déjà plus ou moins sauté le pas en TTC ; je n'ai pas osé, mais je me tâte ;-)

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Patricia Burny-Deleau · il y a
Texte extrêmement original. Une saynète, c'est rare, en rimes encore plus ! Quant au déroulement, c'est bonheur de voir ces "possédants" qui ont une telle abjection mentale être détruits par l'abjection physique qu'ils ont engendrée.
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Cajocle · il y a
Et c'est votre premier texte...
Vivement les autres.

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Cajocle · il y a
Alors là : CHAPEAU !
Coite, que je reste !

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