Les jumeaux

il y a
5 min
66
lectures
1

Chaque jour, il y a 158 857 morts dans le monde. Il y a aussi 353 015 naissances . C'est 194 158 de plus que de morts. C'est pour cela que nous sommes de plus en plus sur Terre. Nous sommes donc de  [+]

Anna De Lage, mardi 6 Juin 1840
Cela fait vingt ans, aujourd'hui. J'y suis retournée. Je sais que je n'aurais pas dû, que ça ne remontera pas le temps, ni ne les ramènera, mais je ne peux pas m'en empêcher. Tous les ans, il faut que j'y aille, et que je me rappelle de ce jour où, comme tous les ans, nous sommes allés offrir un agneau au dieu Pan.
À cette époque, j'étais heureuse, je courrais comme un lapin dans les bois. Nous jouions à cache-cache avec les enfants. Mon mari me reprochait de ne pas être assez autoritaire avec eux mais il finissait toujours par nous rejoindre. Cette fois ci, j'avais remarqué quelque chose. Quelque chose qui avait changé, dans la petite clairière où nous allions tous les ans. J'ai trouvé en moins d'une seconde : les jumeaux.
C'est comme cela que je les appelais. C'étaient deux arbres qui avaient poussé ensemble, qui étaient quasiment identiques, comme si il n'y en avait qu'un, face à un miroir. Ils poussaient très vite, et avaient toujours la même taille. Ils s'étaient promis de toucher le ciel ensemble. Le plus fou, c'est qu'avant, ils n'étaient pas là. Je veux dire, avant mon accouchement. Quand nous sommes allés dans la clairière, ce jour là, ils n'étaient pas là, j'en mettrais ma tête à couper. Je regardais justement cet endroit, vide, lorsque des contractions insoutenables m'ont fait tomber. J'ai accouché là. C'était une expérience traumatisante. La pire de ma vie. Du moins, c'est ce que je pensais. Je le savais, que j'aurais du rester à la maison. Je le sentais, qu'il arrivait. Mais pour rien au monde je n'aurais raté l'Offrande. Depuis ma naissance, j'y allais, tous les ans, au même endroit. D'abord avec mes parents et ma sœur, puis avec mon mari, et ma fille. Et maintenant, eux.
Il y en avait deux. Deux garçons. Des jumeaux. Mais je ne le savais pas. Aussi, au premier, j'ai levé la tête, voulant me relever. Devant moi, à quelques mètres, une petite pousse. Puis le deuxième est arrivé, pendant que mon mari lavait le premier: Théodore. Lorsque j'ai pris le deuxième, Émile, dans mes bras, je n'ai pas pu m’empêcher de lever la tête, malgré mon sentiment d'être stupide. Devant moi, à côté de la première, une deuxième pousse. J'ai voulu appeler mon mari, lui dire, même si il ne m'aurait pas cru, quand le médecin est arrivé. Ma première fille, Leah, était allé le chercher. Nous sommes rentrés et, ne pouvant plus lutter, je me suis endormie.
Les jumeaux allaient bien. Très bien, même. Nous étions tous très heureux, et je m'étais forcée à oublier cette fichue histoire de pousse. L'année suivante, nous sommes retourné à la clairière, pour faire l'Offrande et pour fêter l'anniversaire des jumeaux. J'ai regardé les pousses. C'étaient de petits arbres, désormais, grands comme un avant bras. Côte à côte, comme deux doigts. Comme Théodore et Émile. Ils semblaient heureux, en pleine forme. L'année suivante, ils mesuraient une jambe. Le double des jumeaux. Enfin, mes jumeaux. Ils avaient de belles branches, avec des feuilles qui dansaient à la moindre brise, et qui chantaient avec les oiseaux. Au centre, les branches étaient toutes emmêlées, si bien qu'ils ne formaient plus qu'un. La troisième année, je remarquais trois autres arbres. Ils étaient plus grands, et se fondaient dans la forêt, si bien que je ne les avaient pas remarqué tout de suite. Il y en avait deux grands, deux chênes à l'écorce toute crevassée, comme abîmée par l'âge. À côté des jumeaux se trouvait un arbre de Judée, de cinq ou six mètres, aux fleurs roses, qui égayait la forêt. L'arbre de Judée est isolé, habituellement. Exactement comme Leah, songeais-je.
Une autre année encore passa. Les jumeaux avaient quatre ans, Leah dix. Et puis, la cinquième année, quelque chose avait changé :Les jumeaux n'étaient plus qu'un. En fait, un des deux était tombé, et sa souche pourrissait près de son frère. C'était l'arbre d’Émile, celui qui avait poussé en second. Dans les bras de son frère se trouvaient encore quelques unes de ses branches sèches. L'arbre de Théodore semblait s'y accrocher, entourant ces branches mortes des siennes, pour ne pas le laisser tomber. Mais le tronc d’Émile était à terre, mort, et s’accrocher à ses branches n'y changerait rien. En voyant cela, instinctivement, j'ai été chercher Émile et je l'ai pris par le bras. Malgré ses protestations, celles de Théodore, de Leah, et l'indignation de mon mari, je ne le lâchais pas de l'après midi. Plus tard, lorsque mon mari voulu couper l'arbre d’Émile pour brûler l'agneau, je me mis à hurler et à le traiter de meurtrier. Tous me regardèrent comme si j'étais folle, mais je tins bon et ils firent le feu avec un autre arbre.
Ce jour là, nous rentrâmes plus tôt que d'habitude. Je crois que je leur avais fait peur. Tant pis. Je serrai Émile contre moi. Il se débattait. Finalement, j'eus pitié de lui et le lâchai. Il rejoignit immédiatement son frère. Quelques secondes plus tard, la calèche bascula dans le vide. Ce fut un choc terrible. Nous roulâmes sur une pente pendant ce qui me sembla des heures. Je tentai d’attraper la main d’Émile, mais il serrait son frère comme une bouée de sauvetage et refusa de me la tendre. Enfin, nous nous arrêtâmes. Je repris vite mes esprits et sortis de la calèche. Le cheval était mort, et écrasait la jambe de mon mari. Je le dégageai le plus vite possible, détachai le cheval et tentai de remettre la calèche dans le bon sens, pour que les enfants puissent sortir. Finalement, Leah ouvrit la porte de gauche, qui se trouvait désormais au dessus, et je contournai la calèche pour l'aider à sortir. Puis je me penchai et regardai, en priant, sachant que ça ne servirait à rien.
Au fond, Théodore tenait son frère dans les bras, un mince filet de sang coulant de sa bouche, à la manière des larmes qui ruisselaient de ses yeux. Les mêmes larmes qui tombaient sur le visage d’Émile, se frayant un chemin sur sa joue, comme si, lui aussi, pleurait. Je tentai de faire sortir Théodore, mais il s’accrochait de toutes ses forces à Émile, comme les branches de son arbre s’accrochaient à ce qui restait de son frère. J'étais trop faible pour le sortir de force, et je n'en avais pas la volonté. Des gouttes d'eau tombaient une à une sur le ventre d’Émile, et je mis quelques secondes à réaliser que c'étaient les miennes. Je m'évanouis.
L'année suivante, l'arbre d’Émile avait disparu, et celui de Théodore s'était flétri. Ses feuilles étaient rares, foncées. Il survivait, comme mon fils. L'arbre de Judée de Leah n'avait plus de fleurs et le chêne de mon mari avait été coupé à la hache. En vérité, après l'accident, il était parti. Officiellement, nous étions toujours mariés, mais il passait ses journées dehors, et avait finit pas ne plus rentrer le soir. Théodore s'était renfermé sur lui même. Aujourd'hui, il a une femme. Du moins, d'après sa dernière lettre. L'arbre de Judée de Leah n'a plus jamais fleuri. Elle aussi a un mari, avec qui elle essaye désespérément d'avoir un enfant. Je n'ose pas lui dire que ses efforts ne porterons jamais leurs fruits, qu'elle ne portera jamais de bébé. Elle me croirait folle.
Tous les ans, je retourne à la clairière, je brûle un agneau et je regarde les arbres. J’espère que l'arbre d’Émile soit là, comme avant. Mais il n'est pas là, et il ne le sera plus jamais, car le passé est passé, et ne reviendra plus.
Si je réécrit toute cette histoire, alors que je l'ai déjà fait, c'est parce qu'aujourd'hui, la fin a changé, et que je me devais de tout réécrire pour l'inclure. Aujourd'hui, lorsque je suis allée à la clairière, quelque chose m'a frappé : devant l'arbre de Théodore, il y avait une petite pousse. J'ai pleuré de joie, et j'ai voulu courir à la mairie pour lui envoyer un télégramme de félicitations. Puis, en levant les yeux, une seconde chose m'a frappée : mon arbre était tombé.
1

Un petit mot pour l'auteur ? 1 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Danaë
Danaë · il y a
Pour l'histoire du dieu Pan, c'est que cette nouvelle vient d'une nouvelle que j'ai écrit en cours de français, et il fallait qu'elle ait un lien avec cette peinture: offrande au dieu Pan. L'arbre aussi, vient de là, c'est celui en premier plan. En fait, toute l'histoire est inspirée de ce tableau.