Les irradiés

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Apprentie "écrivaine" depuis quelques années, j'ai publié "L'involontaire résurrection de Marie-Charlotte" en 2015 via Librinova. En parallèle, j'ai participé à divers concours de nouvelles ... [+]

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Les irradiés sortent deux fois par mois de la cavité située à l'extrémité du secteur B, près de la déchetterie.

Ils s'approchent de nous avec prudence et s'arrêtent devant la clôture barbelée qui les sépare du reste de la population.
Ils nous attirent autant qu'ils nous répugnent. Je les observe longuement, fasciné par leurs corps déformés et leurs regards pitoyables.
Je suis chargé de faire passer les rations qui vont les aider à survivre quelque temps.

Je balance de grands sacs vers eux, ignorant leurs gémissements et leurs suppliques.
Ils tendent leurs bras vers ce qui reste de nos repas et dévorent les meilleurs morceaux à même le sol.
Puis ils se partagent les denrées restantes et chacun part avec un petit sac en plastique contenant ce qui le fera peut-être subsister jusqu'à la prochaine distribution.

J'ai repéré un petit garçon, chétif mais véloce, qui se bat comme un diable pour faire manger sa sœur.
Il a des bras très longs, ce qui lui facilite la tâche mais en revanche, une de ses jambes est plus courte que l'autre.
Quant à sa sœur, elle paraît presque normale mais si on la regarde de plus près, on s'aperçoit que son regard est vide et que son crâne est hypotrophié. Elle bave souvent et se balance en murmurant le prénom de son frère comme une longue psalmodie. Je perçois nettement sa litanie. Le petit se prénomme Bul. Ils sont orphelins, comme beaucoup.

Les moins faibles résistent à la faim, aux intempéries, aux attaques des loups aussi. Les autres meurent rapidement.
Mais tous sont condamnés par la radioactivité. Seul le terme demeure incertain. Leurs cadavres jonchent une partie de la déchetterie, cadavres déformés par les attaques toxiques et les maladies.

Je distribue la nourriture avec Jo, un abruti fini. Nous sommes tous deux protégés par des combinaisons blanches, étanches et antiradiations.
Son grand jeu consiste à écraser un irradié par tournée. Il me désigne à l'avance sa cible. Il a une prédilection pour les êtres malingres, naïfs, mal en point ou les jeunes enfants.
Il les appelle en leur tendant un énorme sac, les appâte pour qu'ils s' approchent le plus possible de la grille puis les écrase sous un monceau de nourriture.
Les autres ignorent les gémissements de leur compagnon d'infortune et se battent au-dessus du cadavre.
Jo éclate alors de rire. « Et un parasite de moins, un ! »

Je le méprise profondément, viscéralement. Mais je me contente de me taire et de faire mon boulot, proprement et sans états d'âme ou presque.

Rares sont ceux qui gardent ce poste très longtemps. Trop de misère, trop de difformités, trop de larmes aussi... Trop d'humanité finalement chez les irradiés. Je ne peux m'empêcher de penser à ce que je deviendrais si je faisais partie des exclus.

Un de mes anciens collègues a intégré la colonie des irradiés. Un malheureux accident de travail comme nous l'a expliqué un représentant du Gouvernement. La combinaison qu'il portait n'était pas adaptée. Une petite erreur de fabrication qui lui a valu l'exclusion de la communauté des « élus ».
Sa famille a été mise en quarantaine, lui a survécu trois mois à son irradiation. Cancer fulgurant de la lymphe. Il n'aura pas eu le temps de voir naître son fils, Ben, hydrocéphale et dépourvu de mains...

Toute sa famille a rejoint le camp des irradiés et je cherche parfois du regard sa femme Alex ou sa fille aînée Jane. Sont-ce ces deux silhouettes chétives qui semblent perdues ou ces deux autres dont les yeux larmoyants trahissent le désarroi ? Je ne veux pas savoir, je ne veux plus les voir.

Les cauchemars sont de plus en plus fréquents depuis que ma compagne Naya attend un enfant. Je me réveille régulièrement en sueur, désemparé et perdu. Je vois mon fils naître et me chercher du regard. Il finit par me sourire mais n'a que des orifices béants à la place des yeux. Je l'imagine aussi parfois dépourvu de jambes ou avec cinq bras qui se battent pour saisir ma main.

J'ai le sentiment de devenir fou et la collaboration avec Jo le sadique n'arrange guère les choses.
Des cadavres me rendent maintenant visite quand la pénombre vient. Celui du petit dont seul le bras bougeait faiblement sous des kilos de nourriture, le visage heureux de l'homme à qui Jo tendait un sac de victuailles juste avant que sa tête n'explose ou encore cette femme enceinte, écrasée par ses congénères quand mon collègue l'a choisie pour cible. Elle a sans doute mis des heures à mourir...

Si je tiens le coup depuis cinq ans déjà, c'est pour le salaire, bien entendu. Pour Naya et notre enfant à naître aussi. Ma femme m'incite à changer de travail mais je suis un gamma, donc destiné aux sales boulots.
Quand je ne m'occupe pas des irradiés, je déverse les ordures de la Cité à la déchetterie.
Naya, elle, est bêta mais notre union lui a fait perdre toute possibilité de trouver un emploi.
Elle a été déprogrammée et sortie de la base des travailleurs intellectuels potentiels.
Et elle n'a pas les capacités physiques des gamma pour effectuer un travail ardu. Elle reste donc à la maison toute la journée.
Seule sa sœur lui rend parfois visite, au grand dam de sa famille, qui l'a rejetée. Je sens parfois de la tristesse dans ses yeux, le sentiment d'un gâchis immense je suppose.

Le Gouvernement fait bien les choses pour éviter les comportements déviants de certains citoyens.
Nos enfants seront gamma, comme moi. J'espère qu'ils auront un travail moins débilitant que le mien, que le clan évoluera peu à peu et que les fonctions gouvernementales ne seront plus réservées aux seuls alpha.
Mais à quoi bon réfléchir, ça n'est pas la fonction d'un gamma...
Mon enfant pousse doucement et les échographies sont rassurantes. Ma famille a de quoi subsister et j'ai un boulot. De quoi me plaindrais-je?

Demain, retour vers les irradiés. Jo s'en réjouit déjà. Il a mis des cailloux dans un sac de nourriture pour être sûr d'éliminer un voire deux parasites.
Je crois que je commence à le haïr...
Notre camion arrive enfin devant les barbelés. Nos combinaisons sont bien ajustées et la distribution peut commencer.
Le petit teigneux est là, toujours. Sa sœur se balance doucement près de lui, la bouche ouverte. Un filet de bave coule sur son menton et mouille sa robe trouée.
Jo l'a repérée et me la montre du doigt.
— Regarde-moi cette demeurée, elle est trempée. Viens ma petite si tu as faim, papa Jo est là.
Il me fait un clin d'œil en s'approchant d'elle.
Son frère n'a rien remarqué, prêt à bondir sur le premier sac qui atterrira près de lui.
Je repousse Jo d'un coup d'épaule et il me toise soudain.
— On a ses favorites, tu veux te la faire, c'est ça?
Je le pousse à nouveau et me prends son poing en pleine face. Le sang coule dans ma gorge.
Il m'a presque assommé et en profite pour appâter la petite qui s'approche en souriant, les yeux pleins d'étoiles.

Quand elle est assez proche, il lui balance le sac lesté de cailloux en pleine figure. Mon hurlement se mêle au sien et au cri de son frère. Il essaie de la libérer du poids qui l'écrase mais n'y parvient pas.
Les autres le bousculent pour des croûtes de fromage, des fruits véreux ou des morceaux de viande avariée.
Le petit se met à hurler comme un animal blessé sous le regard amusé de Jo, qui se tord de rire.
Je sens la rage m'envahir, le pourpre monter à mes joues et ma force se décupler.

Je m'approche de mon collègue hilare et lui balance une brique en plein visage. Son masque blanc se colore doucement en rouge et il tombe sous les yeux soudain perplexes des irradiés.
Je leur donne leurs derniers sacs avant de faire passer Jo de l'autre côté.
Puis je pars.
Les bruits sourds des pierres qui s'abattent sur sa dépouille me parviennent. Quand je tourne la tête, avant le dernier virage, sa combinaison est devenue écarlate et le petit s'acharne à coups de pieds sur son corps sans vie.

J'ai fait mon rapport sur le décès accidentel de mon congénère. Une mauvaise chute et un coup de folie inexplicable des irradiés.
Personne n'est venu vérifier mes dires. La mort d'un gamma est un micro-phénomène, comme la décision gouvernementale qui en a découlé.
Les vivres ont été coupés aux « parasites » comme certains les appellent ici.

Mais je leur ai aménagé un petit chemin vers la déchetterie. Je sais qu'ils fouillent la nuit pour trouver de quoi subsister. Une fois, je suis passé vers la barrière, qui a été consolidée.
Ironie du sort, le cadavre de Jo était posé près de celui de sa petite victime et on aurait pu croire qu'il la protégeait de son bras.
Il ne manque à personne ici-bas. Le Gouvernement a désactivé la mémoire de sa famille proche. Je ne le hais plus, seule une once de mépris subsiste.

Je ne suis plus qu'amour désormais, pour ma femme et notre bel enfant. Mon petit garçon a eu huit mois hier. C'est un gamma réussi, qui trouvera sa place dans la société.

Il s'appelle Bul.

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