Les invitations

il y a
5 min
19
lectures
1

Eric LELABOUSSE, passionné de littérature et de voyages, d'histoire et de géopolitique, je suis enseignant en retraite depuis Juillet. J'ai aussi fondé et présidé un club de rugby-loisir en  [+]

Les invitations


Le crabe a fait son retour avec ses mâchoires putréfiées. Du désarroi le plus abyssal, je suis passé à la résignation comme un condamné à mort. Que je suis. J'ai d'ailleurs choisi ce qu'il est convenu d'appeler le protocole par euthanasie accompagnée. Je ne veux pas que mon corps devienne une farce diabolique et monstrueuse dont j'aurai mal et dont j'aurai honte. C'est pour ce soir. Et mon enterrement prévu dans trois jours. Dans 72 heures. Les psychotropes très nouveaux et très puissants que je prends en masse sont d'une rare efficacité. Programmer sa mort, son voyage comme ils disent et la cérémonie.....Quel sens tout cela a-t-il ? C'est comme une invitation. Macabre. D'ailleurs, je vais les faire les invitations. A quelques femmes que j'ai croisées ici et là et encore ailleurs. Au point où j'en suis....

Pour Arielle. Je ne sais pas si tu viendras car qui pourrait te prévenir maintenant que tu habites au Québec. Tu étais la sœur de mon copain Damien et à la suite d'une soirée, du haut de mes 18 ans, tu as été la première. Donc forcément, je me rappellerai toujours de toi. On a vécu 6 mois ensemble et puis je me suis senti mal à l'aise avec un dimanche sur deux chez tes parents. Je nous trouvais trop jeunes pour être déjà vieux. Alors, je t'ai demandé de partir de mon petit appartement. Je t'ai revue 35 ans après sur le parking d'un supermarché, par hasard, tu étais en vacances chez ta maman. Je t'ai à peine reconnue et je t'ai même vouvoyé. On s'est échangé quelques banalités. Tu m'as appris que ton frère était décédé et que tu allais partir au Québec. Peut-être ne sauras-tu jamais le point où j'en suis.....

Pour Blandine. Ne viens pas à mon enterrement. Sur les six ans passés ensemble, les deux dernières nous ont bien montré à quel point je me suis trompé. Tu es devenue n'importe qui avec tes Cro-Magnon de compagnon que tu as pris uniquement pour qu'ils t'aident à payer la maison. Tu es devenue n'importe qui, très vulgaire. Je te défends de me connaître encore. Je n'ai plus aucun souvenir joyeux avec toi, je les ai oubliés. Je crois savoir qu'il y en a eu. Je n'aime pas l'idée que tu te souviennes de moi. Surtout au point où j'en suis....

Pour Shirley. Ma chère Shirley , ça fait tellement longtemps que tu es passée derrière l'arc en ciel, un jour de Juin. Le jour le plus long de l'année. Le jour le plus lumineux, le plus ensoleillé. Tu m'as définitivement illuminé et ébloui. Je te dois tellement...Tu te rends compte que je t'invite à mon enterrement, toi dont les cendres sont dans l'Océan Indien ? Je sais qu'il n'y a pas de vie après la vie. Je le sais !.....Je le sais ?.....Je n'ai plus aucune certitude. Au point où j'en suis..... Tu as été le formidable amour de mes 19 ans. Formidable amour. Et je t'écris alors que tu es dans le néant. Mais après tout, qu'en sais-je ? Au point où j'en suis.... Et si on se revoyait dans le néant ? Non, ce n'est pas possible, nos corps n'existent plus. Oui, c'est ça, on n'existe plus. Sauf par la pensée. Pour le moment, tu existes puisque je pense à toi. Mais quand je serai mort ce soir, tu n'existeras plus ? Je n'en sais rien finalement. Au point où j'en suis......

Pour Catherine. Ma petite fiancée de CP. Tu étais si triste sur la photo de classe parce que tu n'étais pas à côté de moi. Tu me l'as avoué bien des années après. Et moi,sur cette même photo, je rouspète après cette peste d'Elisabeth C. qui t'avait tiré les cheveux. Je sais que je t'ai aimée tout au long de cette année de CP. J'ai tout de suite reconnu l'amour et il m'en souvient encore. Tu as toujours été dans un morceau de mon cœur. Tu vas être triste à l'enterrement ? Très triste ? Malheureuse peut-être ? Je suis si égoïste que je le souhaite. Je ne veux pas disparaître de toi, de ta mémoire, de qui tu es.Tu vas pleurer ? Tu vas avoir ce si joli visage imprégné d'amour et de chagrin ? Il faudra fort penser à moi. Et puis toi, tu es croyante, alors ça doit aider....Moi, je ne le suis pas. Mais au point où j'en suis....

Pour Adeline. Tu as été douce et tendre, je l'ai été pour toi aussi. Tu avais beaucoup de droiture, de détermination, de clairvoyance. Beaucoup de gouaille. Sûrement même trop. Manquait un peu d'amour. Et puis, nous avions trop de désinvolture l'un pour l'autre : si tu ne viens pas à mon enterrement, je n'irai pas au tien ! Malgré le point où j'en suis...

Pour Pascale. Tu aurais pu être ma première et j'aurais pu être ton premier. Je m'en souviendrai toute ma vie, bien évidemment. Mais nous n'avons pas osé du haut de nos 16 ans pendant ces vacances en Espagne. Mais on s'est appris l'un l'autre que l'amour est éternel... le temps qu'il dure. Je le sais, au point où j'en suis....

Pour Valérie. Je ne sais pas si tu viendras. On s'est connus si peu de temps. Je te voulais, je suis venu. Puis tu m'as demandé de partir. Mais je suis revenu. Tu m'as demandé de rester. Et je suis parti. Que dire de plus ? Viens si tu veux, je crois que j'aimerais ta présence si je la voyais. Or, au point où j'en suis....

Pour Bérénice. Tu as été la pierre angulaire de ma vie pendant 20 ans, pendant nos 20 ans de mariage. Tu m'as beaucoup donné et moi aussi. Je ne regrette rien de ce qui nous a unis. Et puis petit à petit, l'amour s'est dissous gentiment, sans violence. Je suis parti et tu as souffert, tu m'en as terriblement voulu. Je sais que tu viendras. Et une partie de toi sera morte aussi. J'ai aimé nos voyages, notre maison et puis ensuite, de moins en moins comme une torpeur qui s'invite, qui s'incruste, qui s'installe. Nous n'avons pas eu d'enfant, c'est mieux parce qu'ils seraient trop tristes. J'ai été tellement triste à la mort de mes parents. Tu as été la femme de ma jeunesse, je ne voulais pas être l'homme de ta vieillesse. C'est terrible à dire, je sais. Mais au point où j'en suis....

Pour Cristina. Vous m'avez immédiatement séduit dans ce film où vous aviez un petit rôle, celui d'une grecque, juive de de Salonique. J'ai regardé le générique jusqu'à la fin, rien que pour vous, rien que pour voir votre nom. Puis, je vous ai cherchée sur ce qu'il est convenu d'appeler les réseaux sociaux. Je vous ai trouvée. Nous avons communiqué. Nous avons beaucoup communiqué par écrit. Vous m'avez séduit. Nous ne nous sommes jamais rencontrés, ni parlé. Et ce n'est pas aujourd'hui qu'on va le faire. Car au point où j'en suis...

Pour Myriam. Ce sont tout d'abord tes aquarelles que j'ai aimées. Puis toi. Je savais ta totale liberté. Nous nous sommes beaucoup écrit. Au-delà de tes mots d'amour, ton écriture était elle-même une œuvre d'art. Bien sûr que j'ai gardé toutes tes lettres avec ces petits dessins ou morceaux d'aquarelles ou recherches de couleurs que tu m'offrais avec tant de bonheur. Il est resté une formidable tendresse. Je sais que tu seras très en peine. Alors, ce soir-là, peint un joli ciel pour moi. Avec beaucoup de couleurs. J'en ai besoin au point où j'en suis.

Pour Hélèna. Tu es pour l'éternité et de ce qu'il me reste de vie un tourbillon de toutes les couleurs de la vie, une énigme, une souffrance, une bonheur, une rencontre. La Rencontre. Une appogiature ? Je ne le saurai jamais. Je n'ai jamais vu deux personnes gâcher avec autant de malentendus maladroits de quiproquos pour qui pour quoi, un bonheur si évident. Trop de questionnements, de blessures d'enfance ou d'amour ? Trop de maladroites tentatives de trop vouloir comprendre l'autre ? Trop de volte-face ? On s'est volontairement compliqué la vie et maintenant, il ne reste que ma mort à venir. Je ne sais pas si tu vas venir. Je me rappelle de chacun de nos jours passés ensemble. Et de la dernière fois où je t'ai vue, lors de cette dispute inutile et destructrice Je t'ai toujours regrettée. Toujours. Pour toujours. Et encore après. Même au point où j'en suis.....

Pour Madame Masserin ; Vous avez été,l'extraordinaire prof de Français de notre année de 3ème. On n'a jamais su votre prénom. Moi, j'avais opté pour Claire. Vous étiez formidablement érotique et parfumée et suscitiez chez tous les garçons de la classe un désir permanent. Au-delà de ce désir, votre charme opérait sur moi une douceur et une violence miscibles. Mais c'est quand vous nous parliez littérature que vous étiez réellement la personne que j'aimais. Vous m'avez fait découvrir Baudelaire, Rimbaud, Boris Vian, Dino Buzatti, Zola, Prévert.... Je ne sais pas où vous êtes et ne le saurai jamais plus, car au point où j'en suis...

Pour.......

Mais j'entends la porte qui s'ouvre.
Je connais le désarroi d'un condamné à mort.
1
1

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,