Les invisibles

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Ecrivain, poète, ingénieur de la police scientifique. Auteur de poésie et de deux romans noirs : Les Militantes, mars 2020, et Les Gagneuses, juin 2021, éditions du Rouergue. Site internet  [+]

Image de Hiver 2021
Dans la journée, il se tenait devant l’entrée de la poste. Le soir, il se couchait sous l’escalier qui monte à la mairie. Il venait nous y rejoindre, il y avait là de la place pour trois, pour lui, pour Tito et pour moi.
Il s’appelait Stéphane. Il était arrivé là un jour avec deux sacs, un grand sac de jute bleue qu’il portait à l’épaule, et un sac en plastique dessinant des fleurs rouges qu’il tenait à la main. Il avait été chassé de son logement après avoir tabassé sa femme, il avait frappé sa femme après avoir été viré de son boulot, il avait été renvoyé parce qu’il avait cogné un jeune voyou, il ne supportait plus son métier qui demande de la patience, et de la patience, il n’en avait plus depuis qu’il buvait beaucoup trop. Il était arrivé là comme on arrive à la fin d’une histoire trop rapide. Il avait été un bon flic. C’était lui qui le disait. Il avait aimé ce métier-là, fait d’ombre et de silence, d’action et de réactions, de violences proportionnées, de ruse et de comédie. Il s’était fait licencier pour l’exemple, il n’avait même pas cherché à se défendre. Il n’avait pas eu peur de tout perdre, il croyait peut-être que lorsqu’on a touché le fond, on ne peut que rebondir, c’est ce que beaucoup de gens disent, et c’est faux, quand on a touché le fond, on a tendance à se mettre à creuser.
Il avait donc rejoint notre tanière. Et on lui avait fait de la place. La place qu’il méritait. Une petite place qu’il n’avait pas eu besoin de payer, nous étions encore capables d’accueillir un semblable, pour qu’il devienne un frère, ou un acolyte, ou un compagnon, parce qu’on a beau vivre comme des loups on n’en reste pas moins des Hommes.

Cette nuit-là, il avait beaucoup plu. L’orage avait commencé d’afficher sa colère vers vingt-et-une heures. Les éclairs ont traversé le ciel, l’ombre des toits, les murs de la ville, les murs et les interstices. Ils cinglaient mes yeux pourtant fermés comme des apparitions blanches. Comme si Dieu, la Sainte Vierge venaient me frapper de leur lumière. C’est ce que j’avais envie de croire parce que je suis croyant. Et je fais la manche tous les dimanches à la sortie de la messe, cela me réussit plutôt bien.
Chacun a sa stratégie. Moi, je tends la main aux bigots, et ils me donnent assez pour que j’aie de quoi me payer des sandwichs et des bières pendant toute la semaine. Si bien que les autres jours, je n’ai rien d’autre à faire que de lire des livres, et lire j’aime ça. J’ai toujours beaucoup lu, c’est même à cause de cela que je suis devenu SDF, je lisais même en conduisant mon camion, un livre ouvert sur le volant, et quand j’ai eu mon accident, personne n’a voulu me faire de cadeau, on m’a condamné, j’étais coupable, pourtant j’avais été blessé, gravement blessé, mais on m’a condamné quand même, et je suis parti vivre dans la rue.
Les livres, je les trouve dans une boîte à côté de la mairie. Les gens y déposent ce qu’ils veulent, on emprunte, on remet le bouquin qu’on a lu ou un autre et c’est gratuit.

Cette nuit-là, il a plu jusqu’à cinq heures. Il faisait froid. J’arrivais pas à dormir. J’entendais la respiration de Tito. Je n’entendais pas celle de Stéphane et pour cause. À sept heures, Tito s’est levé pour aller acheter le journal. Il le lit dans le RER, puis, il demande quelques pièces en échange, il est revenu avec l’édition du jour, et trois cafés et une baguette que j’avais payée comme tous les matins... On a secoué Stéphane qui n’avait pas l’air de vouloir se bouger et pour cause.

Il était mort. Aussi mort qu’un vieux qui a cessé de se croire invincible. Aussi mort qu’un soldat qui tombe pour la gloire et l’honneur du drapeau. Sauf qu’il n’était ni vieux ni soldat. Il avait quarante-huit ans, c’était un ancien flic devenu SDF, un pauvre gars qui avait manqué de chance et de prudence. Un gars costaud encore malgré tout, avec son mètre quatre-vingt, et ses joues roses, et ses cheveux roux mal coiffés, parce qu’on n’a pas besoin de se coiffer quand on fait la manche devant la Poste, il vaut même mieux montrer aux badauds qu’on n’est plus rien pour qu’ils s’apitoient.
Avec Tito, on s’est demandé ce qu’on allait faire. Le plus simple était d’attendre que la mairie ouvre ses portes pour signaler les faits. Mais le plus simple n’est pas toujours le plus enviable.
— Il y aura qui à son enterrement ? j’ai demandé à Tito.
— Toi et moi, il a dit comme s’il voulait me rassurer et il ne me rassurait pas.
— Et sa femme, et ses enfants ?
— Ils viendront peut-être...
— Ils viendront peut-être mais je crois pas qu’ils feront son éloge...
— On fera son éloge nous, alors !
— Je suis pas sûr que je saurai faire.
— Faut pourtant qu’il ait un bel enterrement...
— Pourquoi ça ?
— Il a fait la guerre dans mon pays, il a sauvé des vies...
— Quand ça ?
— Quand il a fait son service militaire, il assurait la sécurité des convois sanitaires autour de Sarajevo.
— Je savais pas.
Je suis resté silencieux. Et puis j’ai dit :
— Si on veut qu’il ait un éloge dans les règles, faut qu’on alerte la presse !
J’avais dit ça sans savoir. Comme un réflexe. Parce que j’ai encore des réflexes. On peut vivre dans la rue et avoir encore la capacité de croire que le monde est plus grand que ce qu’on voit. Alerter la presse pour qu’elle sache que Stephane était un gars bien, un gars qui avait fait la guerre, un gars qui avait tellement voulu se battre qu’il avait fini par se vider de son sang.
— Et comment qu’on l’alerte la presse ?
Je ne savais pas. Mais j’avais envie de creuser cette idée. Je pensais que c’était une bonne idée même si je ne pouvais pas savoir moi-même d’où elle me venait.
Je pensais que les éclairs, cette nuit, les éclairs et le tonnerre qui avaient accompagné sa mort, c’étaient peut-être les coups de clairon des anges qui voulaient nous signaler que Stéphane était un homme important... J’aimais cette idée d’alerter la presse, qu’on parle de lui, de nous, de ceux qui se cachent, ou plutôt qui se taisent, ce qui est une autre façon de se cacher.

« On le laisse là pour le moment, j’ai dit. » Il faisait froid. Cela tombait bien. Il n’allait pas tout de suite tourner au vert putride. J’ai pensé qu’il fallait que je trouve une idée. Une idée qui vienne donner un peu de consistance à mes intuitions. Mes idées, je les trouve dans les livres. Je suis allé voir si je trouvais un bon bouquin dans la boîte. Il y avait une autobiographie d’un commandant de police qui racontait ses exploits et je me suis dit que Stéphane aurait aimé que je lui lise des passages de ce livre, parce que parfois, je leur faisais la lecture aux deux autres. Je suis retourné sous l’escalier pendant que Tito partait lire le journal dans le RER.
J’ai lu trente pages de l’autobiographie du Commandant Sauveur. Il était entré dans la police comme son père, il était devenu inspecteur puis lieutenant, il avait travaillé dans un commissariat de banlieue, il avait vu la jeunesse se perdre dans la drogue et des révoltes qui ne trouvent pas les mots, il était parti chasser le grand voyou dans un service de banditisme, il avait été blessé, on lui avait donné des médailles et une promotion, il était allé enseigner pendant un an dans une école de police, il était reparti travailler dans un service dévolu aux affaires économiques et financières, il avait découvert la banalité de la corruption, l’arrogance de l’élite, il avait voulu devenir lanceur d’alerte, il avait filé quelques tuyaux à des journalistes, il avait participé ainsi à faire tomber quelques politiciens véreux, il avait été surpris de voir que son fils aîné voulait entrer lui aussi dans la maison, il avait écrit ses mémoires pour lui, pour lui dire, pour le prévenir, pour l’encourager.
Je me suis dit que Stéphane aurait sans doute pu écrire lui-même ce genre de livres. Tous les flics ont plein de choses à dire, et peut-être qu’il n’était pas trop tard.

Quand Tito est rentré, je lui ai dit :
— Faut qu’on écrive son autobiographie !
— Comment cela ?
— On écrit son autobiographie sur un carnet et puis on l’envoie à la presse...
— Ils la liront même pas.
— On leur envoie le corps de Stéphane avec le carnet.
— Le corps de Stéphane ?
— On le dépose devant leur journal avec le carnet dans sa poche.
— T’y vas fort !
— T’as une autre solution ?
— Non.
Il s’est mis à rire. Et cela voulait dire qu’il était d’accord. C’était décidé. Et il fallait passer à l’action.
Il fallait donc que j’écrive l’autobiographie de Stéphane, et pourquoi pas ? Depuis le temps que je lis des livres, je dois bien pouvoir en écrire un. Quarante pages, ça pourrait suffire. Quarante pages pour que les journalistes aient envie de lui faire un bel article, et on aura fait notre devoir, un enterrement de première classe, j’imaginais déjà leur papier : « Stéphane, le policier devenu SDF, qui avait tant de choses à dire si on avait voulu l’écouter. »

L’après-midi, d’habitude, je vais regarder les gosses jouer dans le parc. J’aurais aimé en avoir un de mioche. J’ai failli d’ailleurs. À l’époque où j’ai eu mon accident, j’étais avec une fille qui en voulait un aussi. Elle m’a abandonné quand elle a vu dans quel état j’étais. Je pouvais plus marcher, j’avais la balafre sur le front, je disais plus rien, les médocs me rendaient nerveux – ou peut-être idiot –, et ils me donnaient des hallucinations. C’est d’ailleurs comme cela que je suis devenu croyant, mais peu importe, c’est pas le sujet. L’après-midi, j’aime bien aller regarder les gosses jouer, mais là, je suis resté sous l’escalier, je suis allé acheter un carnet chez le libraire, et j’ai commencé à gratter.
Ça commençait comme cela : « Je m’appelle Stéphane, j’ai quarante-huit ans, mon cœur est malade, je vais mourir bientôt, et je laisse une trace, parce qu’il faut laisser une trace, parce que mes enfants un jour sauront que je n’ai pas toujours eu tort, et ils retrouveront peut-être l’envie de m’aimer. »

Écrire quarante pages, c’est un métier. Et ce n’est pas le mien. Alors j’ai failli tout lâcher au bout d’une demi-heure. Mais Tito m’encourageait. J’écrivais quelques phrases. J’essayais de me mettre à la place de Stéphane, et c’était pas facile parce qu’à moi, il n’avait jamais beaucoup parlé, il préférait parler avec Tito, qui lui connaissait bien la vie de Stéphane, alors il me donnait des bouts, et les bouts, je les mettais en forme, je leur donnais du réalisme, je les agrémentais de petites formules, c’est comme cela qu’il faut écrire je crois, au ras des pâquerettes, sans rien inventer, mais en montrant qu’on n’est pas dupe, en montrant qu’on est lucide, parce que celui qui est capable d’écrire est aussi capable d’observer et de lire entre les lignes.
J’écrivais sur ses premiers succès quand il avait travaillé au commissariat du dix-huitième arrondissement de Paris et il s’était spécialisé dans la chasse aux dealers. Des gars difficiles à prendre. Qui se cachent. Qui se débattent. Qui n’avouent rien. Et Stéphane ne les aimait pas, parce qu’ils vendent un rêve frelaté, et le rêve, on ne doit jamais l’abîmer, parce que le rêve c’est parfois la seule chose qui nous reste, et on a intérêt à ce qu’il soit resté pur. Tito m’encourageait. « C’est bon, ça se lit », me disait-il. On a donc bossé toute la nuit.
Tito me racontait, « je me souviens qu’il m’a dit un jour... » J’écrivais. Et je piochais des mots et des phrases dans l’autobiographie du commandant Sauveur. J’écrivais en essayant de faire simple parce que Stéphane, il était simple, aussi simple qu’un gars qui a toujours fait son devoir et qui a oublié de devenir astucieux. C’est comme cela qu’on tombe, quand on oublie l’importance de la stratégie, et qu’on reste naïf toute sa vie. J’écrivais en essayant de coller aux souvenirs que Tito retrouvait, même si on ne savait pas forcément dans quel ordre il fallait les présenter, mais il ne s’agissait pas d’écrire un chef-d’œuvre, juste la vie d’un homme qui aurait voulu qu’on lui fasse confiance un peu plus longtemps.
Au petit matin, j’avais fini.
J’étais un peu fier de moi. Trente-huit pages. Une vie. Une vie douloureuse à la fin. Une vie qui avait bien commencé. Presque toutes les vies commencent bien. Beaucoup de vies finissent mal. J’étais content. Et j’avais presque envie de m’arrêter là. D’envoyer le carnet comme une bouteille à la mer. Mais non, il fallait pas qu’on s’arrête là.
— Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? m’a dit Tito.
— On ira déposer le corps ce soir devant la porte du Parisien.
— Et comment qu’on le transporte ?
— On a la journée pour trouver la solution.

Je me suis couché. Il était cinq heures. Tito aussi. On a dormi un peu. Pas longtemps. Dès sept heures, les voitures ont commencé à passer avec le bruit qui va avec. Quand j’ai ouvert les yeux, j’ai vu un camion passer sur l’avenue, le plateau découvert et des bâches, c’était ce qu’il nous fallait. Parce que de toute façon, il était devenu raide, Stéphane, et on allait pas pouvoir le plier.
— Faut qu’on trouve un camion, j’ai dit à Tito en regardant le camion passer.
— Et on le trouve où ?
— Là !
— Quoi là ?
— Suis-moi !
La circulation était ralentie. J’ai sauté sur le plateau du camion. J’ai fait signe à Tito. Il a hésité mais il a sauté aussi. On s’est caché sous les bâches.
On a roulé comme cela quelques kilomètres. Puis on est entrés dans une zone industrielle. Le camion s’est arrêté devant un chantier. On a eu le temps de se jeter dehors. On s’est mis dans une encoignure. Des gars sont venus décharger des caisses de carrelage. Le chauffeur était à côté. Puis, un des ouvriers lui a dit « tu bois un café ? » et il a dit oui, il les a suivis.

Les camions, je connais, c’était mon métier. On s’est glissés à l’intérieur. J’ai arraché le cache du neiman. J’ai croisé les fils. J’ai mis le moteur en marche. On est partis doucement, puis j’ai accéléré au coin de la rue.
Tito disait rien mais il souriait et moi j’étais fier comme un homme qui s’est réconcilié avec son passé. Cela faisait cinq ans que j’avais pas conduit un camion, et j’avais rien perdu de mes réflexes, on est retourné à la mairie, on a patienté jusqu’à ce que la nuit tombe et on a chargé Stéphane sur le plateau.
On l’a porté, il était lourd, il était raide, comme un soldat de plomb. On l’a porté, on l’a hissé sur le plateau du camion, on l’a recouvert des bâches, j’ai pris le volant, on a roulé lentement, en silence, parce qu’il faut respecter les morts, parce qu’il faut respecter la nuit, on est allé le déposer devant l’entrée du journal.
Puis, on est rentré. On a laissé le camion à un carrefour à l’entrée de la commune. On a fait le reste à pieds. Il était une heure du matin. On s’est couché.

La journée a passé lentement et la soirée et la nuit aussi. Le lendemain matin, Tito est allé acheter le journal.
C’était à la page huit. « Le corps d’un SDF trouvé devant notre journal, il s’appelait Stéphane, c’était un ancien policier, et il avait rédigé ses mémoires pour laisser une trace... » Ils avaient mis une photo. Pas une photo de son cadavre, mais une photo de sa pièce d’identité.
— Et maintenant ? m’a demandé Tito.
— Quoi, maintenant ? On a fait ce qu’il fallait, non ?
— Et qu’est-ce qui te dit qu’il va avoir un bel enterrement ?
— Laisse-moi ton journal, tu peux en racheter un autre.

À neuf heures, la mairie ouvrait ses portes. J’y suis allé avec le journal. Tito me suivait, il n’était pas allé chercher un autre journal, il attendait la suite, on s’est présenté à l’accueil, on a montré le journal à la femme et on lui a dit :
— C’était un ami à nous, il était SDF ici, il dormait avec nous sous l’escalier de la mairie... 
— Ah, vous voulez parler au maire ? elle nous a dit. Elle avait répondu cela, comme si c’était évident ; peut-être que beaucoup de gens demandent à parler au maire, j’étais un peu étonné mais j’ai dit oui.

Il nous a reçus, le maire. Dans son bureau et sous le drapeau. C’était un gars jeune et rond. Jeune pour la fonction, il avait peut-être quarante ans, l’âge où l’on a envie de montrer ce qu’on sait faire, et il était rond, les joues bien tendues, la bedaine naissante de ceux qui ne se privent de rien, il a pris le temps de nous écouter. On aurait dit qu’il avait peur qu’on lui reproche quelque chose. Comme si on en était encore là, à chercher des coupables... On lui a parlé de Stéphane, et de notre vie à tous les trois sous l’escalier de la mairie... On n’a pas voulu se plaindre mais il a embrayé comme s’il fallait qu’il se défende :
— Je m’occupe de tout. Vous pouvez me faire confiance. Je vais retrouver sa famille. On va publier son autobiographie sur le site de la mairie. On va lui payer l’enterrement qu’il mérite. Je ferai venir les institutionnels, on va réparer tout cela.
— Réparer quoi ? a dit Tito.
— Réparer l’indifférence, j’ai dit.
— C’est ça, on va réparer l’indifférence, vous savez, enfin, non, vous ne savez pas. Il y a des gens qui se plaignent, parce que vous êtes là, sous les escaliers, vous ne dérangez personne, mais disons que votre présence fait peur à certains, alors, ils me disent de vous chasser, mais je sais bien que le passage sous l’escalier est adapté, parce qu’il est abrité, et pas loin des commerces où vous pouvez faire la manche, enfin bref, je vous ai toujours défendus, et j’aurais dû faire davantage. On mettra le drapeau sur son cercueil. Et le directeur de la Police Nationale sera là. Parce qu’il me doit quelques services. Ma police municipale est efficace. Est-ce que cela vous convient ?
On a dit oui tous les deux, et on pensait que c’était fini, je me disais même qu’on allait s’offrir double ration de bière pour fêter ça, il allait avoir un bel enterrement Stéphane, et sa vie connue de quelques personnes qui allaient regretter de ne pas avoir fait plus attention à lui... mais le maire a ajouté :
« Et tous les deux, on va vous embaucher. Aux espaces verts. Je pensais embaucher deux jeunes, mais je peux aussi bien vous prendre tous les deux... Vous pourrez bénéficier d’un logement. Ça vous va ? »
Il s’arrêtait plus le maire. Il faisait du zèle. Je me demandais pourquoi. Il avait peut-être peur que les journalistes viennent l’interroger. Je le regardais. Il avait l’air content de lui. Comme s’il venait de faire une bonne blague. Mais il était sérieux. Très sérieux. Il avait sûrement pas réfléchi longtemps avant de faire cette proposition, mais il faisait sans doute partie de ces gens qui peuvent prendre des décisions très vite et qui s’y tiennent.

Tito a dit oui tout de suite. Comme s’il était normal qu’on lui fasse ce genre d’offre. Moi, je suis resté silencieux.
Je ne savais pas quoi dire. Je n’étais pas sûr d’avoir envie de me remettre au boulot. J’aime ma vie qui ne ressemble à aucune vie, mais c’est la mienne, et je ne fais de mal à personne, tout le monde ne peut pas en dire autant. J’aime ma vie. Je suis habitué. J’ai renoncé à être celui que je voulais être. Je me contente d’être celui que les autres tolèrent. Les autres, ceux qui nous donnent quelques pièces et qui ne savent pas qu’ils nous donnent en même temps le droit de croire qu’on n’est pas encore mort. Je ne savais pas quoi dire. Et je savais qu’une proposition comme cela, ça ne se refuse pas.
Je me suis souvenu de la nuit où Stéphane était mort. Je me suis souvenu des éclairs, du tonnerre, et de ce que je m’étais dit alors, cet orage, il est trop fort, il est trop dur, il est pas naturel, pas naturel du tout, ça sent la fin... Et je pensais à une sorte de fin du monde, alors qu’en fait non, c’était un début, et un début et une fin, apparemment, ça se ressemble beaucoup.
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