Les gueules ouvertes

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Que dire si ce n'est que j'adore lire : un peu de tout et écrire. Passer des moments heureux,distrayants et haletants, entrer dans des mondes différents, surprenants, et apprendre que ma nouvelle a  [+]

Image de Automne 2018
Encore un peu, tourne la tête, Bernie. Là, c’est bien. Regarde, je suis en face de toi.
Enfin, je te retrouve ici, à la foire du Midi, en plein cœur de Bruxelles. Ça fait des plombes que je ratisse les champs de foire avec l’espoir de te rencontrer. J’aurais pu abandonner l’idée, te pardonner mais voilà... On ne retire pas l’os du chien sur lequel il a fait ses dents.
Je t’ai reconnu dans la seconde. Tu as grossi mais tu as gardé tes yeux de fouine. Je ne ressens aucun plaisir à te revoir. Par contre, Abondance et Prospère, deux des quatre « gueules ouvertes » me lancent un clin d’œil malicieux que je leur rends. Je ne sais pas encore si je t’adresserai la parole ou si je t’enverrai mon poing dans la figure ou... En attendant, mes doigts effleurent le flingue dans ma poche.

Tu te souviens, Bernie. C’est moi qui avais créé ces grosses têtes de clowns en carton-pâte, mangeuses de balles – tu les avais appelées les gueules ouvertes. Elles avaient attiré du monde : il y avait eu les passionnés qui s’étaient empressés de leur catapulter les balles dans la gorge tandis que les frileux avaient reculé dans un geste d’effroi, surpris par les yeux peints outrageusement qui les fixaient. Cela nous avait fait rire, nous les associés : Bernie Walter et Douglas Scott ! Nous avions pris des noms british, ça en jetait plus que Vanderstappen et Deridder. Du coup, tu t’étais affublé d’un chapeau melon, mais tu n’avais pas les manières qui allaient avec, Bernie, oh, non !
Un matin de juillet, tu t’es tiré avec Tina, la tenancière de la pêche aux canards, et tu as emporté Baraka, Chance, Prospère et Aubaine. J’avais cru à une fugue, le temps d’un voyage de noces ; j’étais persuadé que tu reviendrais.
Les mois et les semaines avaient défilé sans jamais recevoir de tes nouvelles. Il avait fallu me rendre à l’évidence : tu n’étais qu’un voleur sans scrupules. Passe encore pour le fric, mais le plus dur, c’est que tu t’étais éclipsé avec les têtes de clowns. Je me suis retrouvé orphelin de mes enfants. Tu n’avais pas le droit de me faire ce coup. Crois-moi, j’en ai été cruellement blessé.
Peu à peu, j’ai surmonté ma peine ; j’ai créé de nouvelles têtes baptisées en ton honneur, Amuse-gueul et Goo-gueul.
Tu ne m’as toujours pas repéré, mais moi je te tiens à l’œil et mes doigts tâtent ma poche. Des curieux s’intercalent entre nous, des jeunes pour la plupart, des matamores qui jouent des coudes, se chamaillent, se fichent des mannequins peinturlurés. L’un d’eux, le plus éméché, enfonce son bras dans une des bouches ouvertes et peine à l’en sortir. Tu l’interpelles : « Hé, champion ! Sept balles pour un euro ! » Tu lui passes les balles de coton et tu n’interviens pas lorsque ses pieds mordent la ligne jaune qui sert de balise. Qu’est devenue ta belle autorité, Bernie ? Il suffisait pourtant d’un simple regard pour remettre les tricheurs à leur place... Deviendrais-tu gâteux ?
Celui que tu nommes Champion se concentre ; tu observes les balles qui toutes descendent dans la gorge de Baraka. La chance des ivrognes, ironise le copain derrière son épaule.
— Bravo champion !
Après l’avoir félicité, tu lui offres une boîte magnifique. Je la reconnais. Eh, tu ne t’es pas foulé ! Tu te contentes toujours des mêmes gros lots. Tu crois que ça plaira à Champion de découvrir la statue de la Vierge Marie qui change de couleurs selon la météo ? À la vue de la boîte magique, mon amertume rejaillit. Je m’entends t’interpeller malgré mes hésitations :
— Eh, Bernie, elles s’écaillent tes têtes, enfin, les miennes... Va falloir les retaper !
— On s’connaît ?
Ta voix est traînante et tes bajoues tremblotent comme la caroncule du dindon.
— Un peu qu’on s’connaît ! Ton ex-associé, tu te souviens ?
Grand moment de stupeur. Tu fronces les sourcils pendant que ta bouche imprime un pli amer.
— Ça y est, tu me remets ?
— ... Qu’est-ce que tu veux ?
Tu esquisses un mouvement de recul. Tu sembles sur la défensive. Tu te grattes le crâne. Et dans un mouvement désordonné, tu fais tomber ton chapeau melon qui met à nu ta calvitie. Elle me surprend, m’inspire une vague pitié mêlée à du dégoût. Du coup, mes doigts abandonnent l’arme qui patiente dans ma poche.
En un éclair, tu visses ton couvre misère sur la tête. Tu rougis.
— J’irai droit au but, Bernie : si je te file le train, ce n’est pas pour tes beaux yeux, non, c’est pour récupérer les clowns. C’est moi qui les ai conçus et donc, je revendique leur paternité.
— Hum... On peut se parler, non ? J’ai été ton ami Doug...
— Mon ami ? Tu parles ! Un membre de la confrérie des faux culs, voilà ce que tu as été ! Comment tu as pu ? Tu me donnes la nausée. Et puis, ne m’appelle plus Doug. Doug est mort.
— Comme tu veux.
Mes états d’âme n’ont pas l’heur de t’attendrir. Un sourire énigmatique aux coins des lèvres, tu poses tes doigts sur une petite console. Tu en actionnes la manette ; la réaction ne se fait pas attendre. Tu déclenches un tohu-bohu du tonnerre. S’élevant de la bouche des clowns, des fanfares militaires figent les badauds sur le champ de foire. Un défilé ? Sous les senteurs de frites et de gaufres, les promeneurs happés par cette musique de troupe se bousculent pour occuper le premier rang devant les Gueules Ouvertes.
Par-dessus la marée humaine, mes yeux ne t’ont pas lâché. Tu redresses les épaules, tu soulèves le menton, tu frémis d’orgueil, tu me nargues ; tu redeviens arrogant. Je m’approche. Tu menaces :
— Ne t’avise pas de les toucher !
J’ai glissé ma main en poche. Elle s’arrête sur la crosse du pétard, mais je ne le sortirai pas même si ton rictus de requin m’inquiète. Tes doigts s’agitent sur les manettes. Tu augmentes le volume du bastringue. Les clowns aboient de plus en plus fort. On se croirait à l’Oberbayern d’Écaussinne. Un boucan qui martyrise les oreilles, mais la foule résiste, elle guette les clowns. Elle sait d’instinct que quelque chose se prépare. De la fumée sort des gorges clownesques. Tu es en train de faire griller les circuits que tu y as installés ; l’air sent le roussi. Et soudain, tu te penches vers les clowns et tu te mets à les rouer de coups. Et vas-y que je te cogne... Tu les éborgnes, tu leur arraches le nez, tu leur troues les joues. Ton poing rageur ponctue tes paroles provocantes :
— Tu vois, je les retape !
Soudain, tu fais table rase en les balayant de tes bras. Tu rebondis de violence en sautant sur tes victimes, et tu les piétines.
Au milieu de papiers gras, de gobelets en plastique et de trognons de pommes d’amour, les « gueules cassées » agonisent dans la tranchée.
Soudain, comme si on venait de couper les cordes qui retenaient la montgolfière, un ballon de colère jaillit que je ne peux maîtriser :
— Tourne la tête, là, c’est bien, Bernie, tu es en face de moi, un demi-mètre à peine nous sépare. Tu agites la main en signe d’au-revoir. Tu ricanes comme le diable doit ricaner, ce qui t’oblige à ouvrir la bouche – tu n’aurais pas dû.
Sur un coup de cymbale magistral, j’ai sorti l’arme et devant l’étal saccagé, la foule pousse des cris : « Les clowns pleurent... des larmes de sang... »
Tu viens de t’écrouler et le carton-pâte s’imbibe de rouge. Ton chapeau melon roule jusqu’à mes pieds. Ta calvitie brille au soleil.
Tu n’aurais pas dû les casser, Bernie, oh non !

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Melinda Schilge · il y a
Une haine durable, d'un côté comme de l'autre. Une fin tragique, c'est bien écrit, implacable, en même temps on sent encore la diversité des possibles... Il n'aurait pas dû massacré les clowns. Une histoire bien menée, bravo
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MarieM · il y a
Merci Mélinda. J'apprécie beaucoup.
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jc jr · il y a
Je suis venu retrouver l'ambiance de cette fête foraine , qui m'avait plu. Viendriez-vous de nouveau soutenir " le bilan " en finale TTC.........
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Jacqueline Gilbert · il y a
L'impertinence du langage et la pertinence des mots, pour une nouvelle pleine de charme et d'humour, j'ai hâte de l'écouter très bientôt après l'avoir lue. Bravo
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MarieM · il y a
Merci pour ces beaux commentaires Jacqueline.
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Adlyne Bonhomme · il y a
Un vrai mélange votre texte et c'est original.

Une invitation à lire et soutenir mon poème ''je tresse l'odeur'' en finale merci.

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Chantal Sourire · il y a
Je vote pour la lourdeur de l'ambiance !
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MarieM · il y a
Merci.
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Virgo34 · il y a
Un peu angoissant, mais plaisant à lire.
Je suis en finale du prix "faites sourire" avec un conte de fée "marin" que je vous invite à aller lire. Merci.

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MarieM · il y a
Merci pour votre lecture et votre commentaire, Virgo34. En route pour la lecture de votre texte !
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Virgo34 · il y a
Merci à vous.
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jc jr · il y a
On dirait une ambiance à la Hitchcock lors d'une fête foraine. Mes voix et si le cœur vous en dit, passez lire mon TTC " le bilan ".
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MarieM · il y a
Je vous remercie pour votre lecture et le clin d'oeil à Hitchcock, Jcjr ! Je lirai " le bilan" dans un click !
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Keith Simmonds · il y a
Une œuvre inquiétante fondée sur la violence et la vengeance ! Mes voix !
Une invitation à venir découvrir et soutenir “Didi et Titi” qui est en FINALE pour
le Prix Faites Sourire 2018. Merci d’avance et bonne soirée!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/didi-et-titi

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MarieM · il y a
Merci pour votre lecture. A mon tour, j'irai découvrir votre texte.
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Keith Simmonds · il y a
Merci d'avance, MarieM ! A bientôt !
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Daniel Nallade · il y a
Un texte qui sort de l'ordinaire, entre lumière et tragédie!
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MarieM · il y a
Merci pour votre lecture et vos commentaires, Daniel. Effectivement, l'ombre et la lumière comme la nuit et le jour, comme la vie...
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SakimaRomane · il y a
Un mélange de fête et d'angoisse, un texte très original :)
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MarieM · il y a
J'apprécie vos commentaires Sakima. Merci pour votre lecture.

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