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Les Frères Lumyières

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Eowyn

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Ecoutez bien, lecteurs incrédules, voici les aventures des Frères Lumyières. Ô toi l’aède illustre dont on vante les fariboles, sache que je te détrône. Je serai la conteuse de cette fable. Qui suis-je ? Nausyicaa aux paroles ailées. Nausyicaa du Massif des Ecrins.
Les Ecrins, ce massif niché entre celui de la Chartreuse et celui du Parpaillon, cache la ferme des Légendes. Avec amour, d’aussi loin que les Alpes majestueuses se souviennent, la famille Lumyières plante, sarcle, bine, contes et récits merveilleux. Avec passion, depuis des générations, la tribu Lumyières marcotte, paille. Du soir au matin, dans nos champs ou nos serres, nous bichonnons nos jeunes pousses littéraires. Mais nous sommes invisibles à vos yeux de néophytes, de doryphores, de randonneurs aux mollets toniques et musclés.
Un soir, alors que nous savourions une chopine de liqueur de radis noir, Mère nous dit :
— Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la montagne, vous partirez. Vous amènerez à Oncle Neystor la nouvelle récolte de grains d’argents.
Les trois garçons se regardèrent d’un air entendu. Ils attendaient cette nouvelle non sans impatience. Ils opinèrent du chef de concert.
—Et bien sûr, précisa Père, Nausyicaa vous accompagnera.
Achyille, le benjamin, rugit, Ulyisse, l’aîné, soupira et Ményilas haussa les épaules.
Voilà, ce sont mes charmants frères. Mère les foudroya du regard et ajouta :
— Sans l’arrosoir de Nausyicaa, vous savez très bien qu’Oncle Neystor ne pourra faire pousser l’arbre aux pellicules dont les Lyonnais sont si friands ! Arrêtez votre film ! Chaque année, c’est la même rengaine.
— Ne lambinez pas trop, et le bonjour à Oncle Neystor, termina Père.

Depuis le temps que mes frères transhumaient du Massif des Ecrins vers Lyon afin de faire la livraison à notre vénérable tonton, ils avaient chacun leur étape favorite.
Pour Ményilas, il n’était pas concevable de ne pas faire un petit coucou à Paulyi Phème, le berger borgne du plateau d’Emparis. Nous le trouvâmes, entouré de ses brebis, tirant de petites bouffées sur sa pipe. Installée sur un rocher bordant la rive du Lac Noir, sa fille trempait nonchalamment ses petits orteils dodus tout en jetant de langoureuses œillades à notre cadet. Je pouffai intérieurement. Je voyais clair dans le jeu de cette péronnelle d’Elaine : mener mon tartignole de frère par le bout du nez. A défaut de le mener par le bout d’autre chose. D’ailleurs, à le voir gonfler ses biceps, à faire le paon, à ramener les quelques brebis égarées tel No-One, le clébard de Paulyi, il était clair qu’elle lui avait mis le grappin dessus. Nous avions accepté de faire une halte d’un soir dans la cabane du berger borgne. Nous avions un peu de temps devant nous. Les graines d’argent gardaient toutes leurs propriétés pendant une grosse semaine. Et grâce à la potion de Mère, nous engloutissions les kilomètres sans éprouver la moindre fatigue.
C’était pathétique de voir Elaine minauder à l’oreille de Ményilas, de lui chanter les beautés du paysage alpin, de tournicoter son index dans sa blonde chevelure en le fixant d’un air faussement ingénu. Le pauvre garçon ne savait plus où mettre ses yeux. Elaine avait tout ce qu’il faut là où il faut. Et elle avait l’art de s’apprêter en conséquence. Un regard de biche, une taille de déesse, une poitrine remarquable. Malgré les coups de pieds que je lançai sous la table, les neurones de Ményilas avaient déclaré forfait depuis un bon moment. Le coup de grâce vint lorsqu’Elaine, avec la permission de Paulyi, convia Ményilas à une promenade digestive près des berges du Lac Noir. Au petit matin, alors que les rayons du soleil caressaient les cimes des sommets de la Meije et du Râteau, il se pointa le cheveu ébouriffé, la chemise flottant hors de son pantalon, Elaine pendue à son bras.
— Continuez sans moi, je reste ici, souffla-t-il l’air béat.
— Quelle surprise ! persiflai-je. La nuit a été bonne ?
— Tu as pensé aux parents ?éructa Achyille. Ils auront besoin de tous les bras pour préparer la prochaine récolte de fabliaux.
— Achy, arrête de rugir, tu viens de me ruiner un tympan, gémit Ulyisse.
— Hum, hum articula Ményilas surtout préoccupé par l’enfournement de plusieurs tartines.
— En voilà un appétit ! je raillai.
— Sans compter, les semis de mythe ! Tu nous laisses tomber au pire moment ! Et pour quoi ? Pour cette... cette... bégaya Achyille.
— Pour cette... ? meugla Elaine ; Va jusqu’au bout de ta pensée ! Précise ! Je ne suis pas assez bien pour la famille Lumyières !
— En effet, hurla Achyille. Trop de garçons tournent autour de toi. Tu vas lui pourrir la vie, et la nôtre par la même occasion.
Cramoisi de colère, mon frère s’était redressé, renversant sur le museau du pauvre No-One qui rôdait autour de la table le bol de café fumant. La veine de son cou avait triplé de volume. Elaine et lui se faisaient face tels deux cobras montés sur ressort. In petto, j’étais d’accord avec Achyille et je trouvai qu’Elaine avait été particulièrement gourde. Tout le monde connaissait le caractère soupe au lait, emporté, colérique d’Achy. Depuis le Mont Blanc en passant par l’arête du Lion jusqu’au Col de San Pellegrino, c’était de notoriété publique que la moindre contrariété le transformait en aboyeur du genre humain. Les mornifles, Achyille les distribue à tour de bras. Et ce n’est pas une légende ! Pas plus tard que la semaine dernière, il avait vomi une bordée d’insultes que je ne préfère pas vous répéter contre le grand cousin Memnon. Une partie d’échecs entamée depuis des mois les opposaient. Memnon avait réussi à s’emparer de la Reine d’Achyille, ce dernier avait bramé qu’il y avait tricherie et le plateau avait valdingué. Les coups de poings avaient pris la parole. Et Achyille avait offert à Memnon une correction en bonne et due forme. Un vrai carnage pour la dentition du malheureux qui s’était retrouvé avec un sourire à la Quasimodo. Puis Achyille avait boudé pendant trois jours consécutifs. Quelle tête de mule !
Ulyisse lissa sa barbe brune, posa sa main sur l’épaule d’Achyille avant de lui murmurer quelque chose à l’oreille. Paulyi entouré de ses brebis qui mastiquaient consciencieusement, moi, Ményilas et même Elaine retenions notre souffle. Toutes les fois où notre plus jeune frère avait sa crise de mélanchonite, seul notre aîné parvenait généralement à le calmer. Disons que son taux de réussite était plutôt honorable au vu de la propension à la violence du benjamin de la fratrie. Je vous passe la fois où il avait explosé le coq façon puzzle qui avait, à ses dires, claironné son cocorico un peu trop tôt.
Les regards se croisaient comme dans un film de Sergio Leone. Il ne nous manquait que l’harmonica et les colts à portée de main pour rester dans la thématique. Mais une fois de plus, Ulyisse avait réussi à désamorcer le frérot. Les mâchoires serrées à l’extrême, ce dernier avait quitté l’assemblée non sans avoir écrasé la patte de No-One qui, en catimini, s’était rapproché de la table. Mauvaise pioche ; n’aurait pas dû ! Paulyi haussa les épaules ; son chien en avait vu d’autres.
— Achy nous rejoindra à Lyon, énonça Ulyisse. Il va retrouver son calme, à sa façon.
Se tournant vers Ményilas totalement absorbé par le léchage méthodique des dernières gouttes de confiture, il ajouta :
— Tous nos vœux de bonheur. On va tâcher de faire au mieux sans toi. Méfie-toi quand même du jeune Baryis, le berger du Galibier.
— Pourquoi ?
— Une intuition. Allez, Nausyicaa, ne traînons pas.

Pour Ulyisse, il était inconcevable de pas faire une halte chez son copain barman irlandais Loth O’ Phage. Son troquet, The Smoking Dog, perchait au 16 rue Lainerie dans le vieux Lyon, surplombé par la colline de Fourvière, bordé par le Saône. L’urgence était de ne pas rater le tremplin musical qui commencerait dans quelques heures. Je compris cela lorsque je vis l’affiche qui occupait les trois quarts de la vitrine du pub. Impossible de passer à côté ! Quatre nénettes y trônaient avec pour nom Sing Syirènes Sing et des coiffures toutes plus improbables les unes que les autres. Ulysse n’en perdait pas une miette. Scotché, des étoiles plein les mirettes !
— C’est quel style de musique ?
— Hum, Hum, maugréa Ulyisse.
— Quelle précision ! Qui t’as rencardé ?
— Hermès, le fils de la mère Mayia.
— La vioque qui fabrique les fromages de chèvre secs comme des coups de trique ?
— T’en connais d’autre ?
J’hochai la tête. Bien sûr que non. Des trognes comme celle de Mayia, des trognes à faire peur sans le savoir, je n’en connaissais pas d’autres. J’emboitai le pas à mon grand frère. Sa passion pour la musique rock n’était un secret pour personne. Ulyisse était un merveilleux et prodigieux guitariste. Entre Clapton et Frusciante, le guitaro des Red Hot. Avec Héph, le batteur ; Dyonyi, le bassiste ; Jason , le violoniste, il formait le groupe Les Argonautes et trois fois par semaine, il répétait dans la grange familiale. A l’occasion, je me joignais au chœur, j’accompagnai la voix rocailleuse de mon frangin si proche de celle de Tom Waits. Ulyisse avait même concocté un riff qui boostait la croissance des pousses d’épopée. Un engrais musical unique !
— Mais tu n’as pas ta gratte ! lui soufflai-je à l’oreille alors que Loth lui servait une généreuse pinte de bière.
— Pas grave. Loth en a toujours une dispo. Au cas où. Je viens surtout pour écouter les Sing. D’après Hermès, elles sont sensass ! Surtout la guitariste solo.
— Tu m’en diras tant ! susurrai-je.

The Smoking Dog était un bar tout en longueur, décoré de vitraux chatoyants. Il bruissait de mille et une conversations. Ulyisse venait d’être rejoint par l’ami d’un ami d’un ami. Ils commentaient avec conviction les groupes qui enchaînaient leur prestation, m’oubliant par la même occasion. Qu’importe ! J’alpaguai Loth, lui demandait de planquer sous son comptoir mon arrosoir ainsi que la boite contenant les graines d’argent et me dirigeai vers les toilettes. Le troisième groupe, Barboteuse et Marinière, venait de quitter la scène, le public avait voté à main levée comme le voulait la coutume, et avant que les Sing Syirènes Sing ne fassent leur entrée, des réglages sons s’imposaient.
Je devais traverser une courette pour me rendre au lieu d’aisance. Etant donné la configuration du bar, les WC jouxtaient la réserve qui, pour l’occasion remplissait l’office de loge. Des éclats de voix en surgirent.
— Nyix, c’est quoi le problème, cette fois-ci ? jeta une voix de femme.
— Le même que d’ab, Moïra. Je veux faire le solo de guitare. Celui de notre morceau phare Les Murailles de Troie.
— C’est quoi ce délire ? hoqueta une troisième femme. Pendant toutes nos répétitions, c’est Pennyi qui s’en est chargé. C’est elle la guitariste solo. Et tu veux tout chambouler, dix minutes avant l’entrée en scène.
— Occupe-toi de tes baguettes et de ta grosse caisse, Eryis ! gronda Nyix. Je maîtrise ce solo, vous le savez toutes !
— Ce tremplin, c’est la chance de notre vie, articula Pennyi. Notre set est parfaitement calibré. Il est donc hors de question de faire le moindre changement de dernière minute ! Chacun son rôle : Moïra à la basse, Eryis à la batterie, toi et moi à la guitare. Mais la guitariste solo, c’est moi. Tu feras ta diva une autre fois ! Tu me secondes et m’accompagnes à la voix! Compris !
Pour toute réponse, j’entendis le bruit d’une bouteille s’écrasant contre la paroi. Suivi immédiatement par une série d’invectives et le jet de moult objets. Je subodorai que Nyix n’était pas du genre à se plier aux ordres et que le catapultage de la bouteille était de son fait. Elle me rappelait le caractère difficile d’Achyille qui devait être encore en train de gravir monts et glaciers pour retrouver son calme. Il était impossible pour moi d’atteindre les toilettes sans me faire remarquer par les Syirènes transformées en furies. Je décidai donc de rebrousser chemin. Les toilettes attendraient. J’enclenchai la marche arrière lorsqu’une jeune femme à la longue chevelure multicolore s’échappa de la réserve.
— Vous êtes qui ?
— Nausyicaa. Et vous ?
— Pennyi. Allez dire à Loth d’intervertir notre passage en scène avec le groupe des Vulcains. Nous avons un gros souci.
— Il voudra savoir le pourquoi du comment.
— Notre deuxième guitariste s’est entaillée la main droite. Profondément. Il faut que nous adaptions nos compos à cet imprévu !

En fait, je fis bien mieux. Au lieu d’avertir Loth, j’attrapai Ulyisse par le bras, le décrochai du comptoir et le poussai manu militari dans la loge des Sing Syirènes Sing. Pennyi et Ulyisse se comprirent tout de suite. Une alchimie de ouf ! A coup d’accord de Do majeur, puis de Mi mineur, les deux guitaristes semblaient communier rejoints par les autres membres du groupe. Dans son coin, près des futs de bières, Nyix fulminait et lançait des regards d’une telle noirceur, que même le chat de gouttière qui s’était risqué à s’approcher d’elle, était reparti, le poil tout hérissé.
Pour rien au monde, je n’aurais manqué une soirée pareille. Loth était aux anges ; la bière coulait à flot. Les gosiers buvaient, les bras se levaient, les mains scandaient, les lèvres chantaient. Et les Sing Syirènes Sing cartonnaient. Conquis, le public réclama d’autres morceaux. Personne ne souhaitait rompre le lien si ténu mais si puissant qui venait d’éclore, là, sur scène. Guitares, batterie se répondaient, les voix s’unissaient, les âmes se transfiguraient. Mon frère était métamorphosé. Je ne l’avais jamais vu si heureux. La musique ne ment pas aimait-il à me répéter après chacune de ses répétitions avec Les Argonautes. Et ce soir, c’était si vrai ! Ulyisse venait de trouver sa place, loin de la ferme des Légendes, loin de nos champs de ballades, d’odes, de sonnets. Mon Ulyisse, mon grand frère protecteur, modérateur m’échappait. Son odyssée musicale commençait.

Même si la nuit avait été courte et intense, seule, avec mon arrosoir et la boite aux graines d’argent en bandoulière, je m’éloignai du Smoking Dog, laissant Ulyisse à sa nouvelle vie. Il était très tôt. Je repensai aux paroles de Mère : Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la montagne, vous partirez. Vous amènerez à Oncle Neystor la nouvelle récolte de grains d’argents. J’étais désormais la dernière de la tribu Lumyières. La dernière à convoyer les précieuses graines. Avant de m’envoler à mon tour, je serai aussi celle qui prendrait soin des boutures de métaphores, d’oxymores. Achyille était toujours porté disparu, Ményilas roucoulait et Ulyisse... oh ! Mon cœur se crispa. Ulyisse me manquait déjà tellement. Je chassai d’un revers de la main les quelques larmes qui glissaient sur mes joues.
Grâce à la dernière gorgée de la potion de maternelle, en moins d’un quart d’heure, j’arrivai au 24 rue du Premier Film. Planté devant le mur des cinéastes, tonton Neystor me sourit.
— Pourquoi cet air de poney triste ? s’enquit-il
Avec force ironie et sarcasmes, je résumai les diverses défections de mes frangins. Certes, je n’étais pas parvenue à maîtriser les traits de mon visage, certes mes yeux brillaient, certes je reniflais un peu mais en aucun cas, je n’exprimerai verbalement mon chagrin. J’avais ma petite fierté, que diable et oncle Neystor le savait.
— Suis-moi. Nous devons rapidement planter les graines dans le parc de la Villa. Tu as tout ce qu’il faut ?
J’acquiesçai, montrai l’arrosoir et sans plus attendre, je m’engouffrai dans le parc. Je laissai sur la droite le perron qui menait à la demeure familiale dont l’oncle Neystor était le gardien. Ombragée par le grand chêne se trouvait la serre. Oncle Neystor près de moi, je récitai :
Par la plume et par la lyre
Voici les graines d’argent.

Dans la serre du jardin Lumyières
Qu’éclose avant les frimas
L’arbre aux pellicules.

Pour le plaisir du cœur
Pour la beauté des yeux
Je mets en terre ces graines d’argent.

L’immortalité n’a qu’un nom
Elle s’appelle fiction.

Oncle Neystor caressa la terre de ses mains ridées. Moi, je déposai un bouquet de bruyère et j’arrosai, tout en pensant à mes frères.
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