Les fourmis et le bourdon

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Les fourmis le fascinent plus que les humains. Accroupi au bord de l'allée, la tête penchée vers la plate-bande, l'adolescent dégingandé les regarde s'activer. Elles trottinent avec un brin d'herbe, s'engouffrent par la minuscule entrée du monticule de sable. Amelia l'appelle, il doit quitter son poste d'observation.
— ¡Alejandro! ordonne d'un grand geste de la main l'éducatrice responsable de la visite au musée.
Les autres jeunes font déjà la file avec une monitrice devant le centre de jour, comme les fourmis suivant à la queue leu leu le même chemin, vers la gare à deux pas. À leur arrivée à la station de métro, la responsable les prie de se mettre en rang. Ne pas se perdre dans les tunnels, se répète Alejandro.
Une fourmilière humaine qui s'agite, grouille, se précipite, s'enchevêtre. Le garçon doit tenir les épaules osseuses d'un camarade. Le toucher le rebute, mais Amelia insiste doucement. Alejandro se raidit. Ses mouvements sont saccadés. Il marche comme un robot. Tout un contraste avec l'agilité des fourmis. Il se sent oppressé au passage dans le tourniquet, trop étroit pour son grand corps. L'éducatrice insère un bout de carton vert dans la machine. Il sursaute quand il jaillit par la fente du côté opposé. Il a horreur des surprises. Pour le préparer à la sortie, on lui a montré des images du musée Blau, celui des sciences naturelles de Barcelone où ils se rendent. Il pourra admirer des papillons, des insectes, des dinosaures.
Le groupe de huit adolescents s'enfonce vers un sous-sol grouillant d'un attroupement trop, beaucoup trop dense. Un brouhaha continu, une annonce de chiffres, une ritournelle, un son bizarre qui vient des entrailles de la Terre. Toutes les fourmis ouvrières s'y dirigent. La reine doit sûrement y loger. Un grondement suivi d'un grincement. Un afflux d'air qui se déplace. Des portières qui claquent en s'ouvrant comme une gueule d'acier. Amelia indique aux jeunes de s'asseoir deux par deux, une fois entrés dans le wagon. Sa collègue compte les participants.
Alejandro ressent une secousse et le gros engin se met en marche. Il décèle au-delà des vitres égratignées des gens qui courent et s'arrêtent brusquement, des bancs qui fusionnent, des couleurs qui se mélangent rapidement. Des murs de brique se rapprochent des fenêtres, étourdissent Alejandro qui ferme les yeux. L'accélération du véhicule lui chatouille l'intérieur du ventre. Il frissonne, a un peu la nausée. Une voix étrange s'élève :
— Proxima Estación, Estrella.
Après un soubresaut, le train s'immobilise. Des personnes s'agitent autour du jeune homme. Une myriade de bestioles se ruent vers la sortie, d'autres tentent d'investir les lieux. Le garçon se sent coincé, confiné. Ça empeste la sueur mêlée au parfum. Une odeur familière et écœurante en même temps. Un souvenir surgit, un visage qui se penche vers lui, un sourire évanescent. Le songe s'évanouit. Nouvelles accélérations, nouvelles sensations d'oppression. Alejandro serre ses poings et ses paupières encore plus fort. Décélérations présageant l'arrêt du wagon, il en a compté sept dans sa tête. La voix annonce :
— Proxima Estación, Blau, suivi d'un triolet musical.
Sursaut du véhicule. Mouvement de foule, des mains qui le touchent, le poussent, le dérangent. Il ne bouge surtout pas. Puis ceux qui l'entouraient sont descendus de la rame, se tenant l'un derrière l'autre par les épaules. Comme lorsqu'on joue à « Trois fois, passera ». Les portes se referment. Quelqu'un cogne dans la vitre, écarquille les yeux, pointe un index vers lui, ouvre tout grand la bouche. Il n'entend pas ce qu'elle dit, mais il croit reconnaître Amelia. Le train s'ébranle, et il voit défiler ses copains sur le quai. Sa gorge s'étrangle, il déglutit, malgré le vide rassurant créé autour de lui.
Une figure s'approche de lui. Une parole émane des lèvres avec une drôle de mélodie. Une stridulation d'insecte. La personne essaie de communiquer avec lui. Elle parle en courtes phrases, comme les bambins. Il adore les bambins. Il les trouve faciles à comprendre, plus que leurs aînés qui produisent un million de mots à la vitesse de l'éclair.
— Tus amigos estan salidos. ¿Adónde van ? baragouine-t-elle d'une voix douce comme celle d'Amelia.¿Cómo te llamas? (Tes amis sont sortis. Où vont-ils ? Comment t'appelles-tu ?)
Alejandro ne répond pas. Il l'observe. Est-ce une autre sorte de fourmi ? Ses cheveux et sa peau ressemblent à du miel. Elle continue son charabia pendant qu'une passagère reprend ce qu'elle dit avec un accent qu'il est davantage habitué d'entendre. Elles examinent sa médaille et font un signe de dénégation. Les deux femmes discutent et hochent la tête en le regardant. Elles semblent d'accord. Le convoi ralentit juste avant que la voix artificielle n'émette :
— Proxima Estacion, Perdrera.
Nouveau contrecoup. La dame-fourmi-miel le tire délicatement par le poignet et l'incite à descendre du métro avec elle en lui expliquant qu'on va trouver ses copains. Elle a l'air gentille, elle agit tout comme les éducatrices du centre de jour. Alejandro déplie sa carcasse et lui emboîte le pas, lui accordant naïvement sa confiance. De sa démarche saccadée, il suit la colonie avec elle vers un objet mécanique qui remonte vers les niveaux supérieurs.
La femme lit les panneaux, balaye les couloirs du regard ; elle cherche quelque chose ou quelqu'un. Ils se déplacent vers un gros bourdon poilu à casquette. La dame-fourmi-miel échange des informations dans son jargon avec l'insecte velu qui se tourne vers l'adolescent. Il hurle des questions. Il éructe des sons très fort, trop fort, beaucoup trop fort pour Alejandro qui demeure muet. Il se sent terrorisé et se recroqueville à genou sur le carrelage de granit sans lâcher la main de cette femme réconfortante. Elle raconte au mâle qu'elle croit que le garçon souffre de surdité.
— Sordo, no habla, dit-elle (il ne parle pas).
Le bourdon crache des instructions dans un machin noir grésillant. Il écoute une réponse et il transmet à la dame que la disparition d'Alejandro a été signalée.
— Quédese aqui usted, admoneste-t-il en pointant le sol. (restez ici)
Plusieurs minutes s'écoulent. La fourmi-miel a esquissé un mouvement pour laisser Alejandro. Elle va partir ? Le garçon se cramponne. Il ne veut pas se retrouver seul avec ce bourdon qui l'effraie. La dame demeure auprès de lui, cela le sécurise et il se détend.
Puis, il perçoit un bruit de course dans le tumulte. Quelqu'un se fraie un passage à travers la cohue. Alejandro entend son nom. Il lève les yeux. Amelia ! Elle court vers lui. Elle paraît très énervée, mais pas fâchée. Alejandro déteste qu'on se fâche et qu'on crie. Parfois, ça déclenche des crises de panique chez lui. Il ne réussit pas à les contrôler et il se désorganise.
L'éducatrice parle abondamment, comme quand elle est stressée. Il écoute la dame-fourmi-miel discuter avec elle, dans son langage de bébé :
— Soy ortofonista Quebec.
Amelia sourit en apprenant cela et conclut :
¡La Providencia te ha puesto en su camino! (la Providence t'a mise sur son chemin)
— ¿El, sordo ? demande la dame.
L'éducatrice répond au bourdon et à la femme fourmi-miel qu'Alejandro n'est pas sourd, mais plutôt autiste.
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Donald Ghautier · il y a
Une nouvelle originale en termes de narration. Bravo, Marie Claude !
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François B. · il y a
Un belle approche du sujet. Bravo
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Marie Lacroix-Pesce · il y a
Savoir regarder la différence avec les yeux du cœur!
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Marie Vercors · il y a
Belle empathie des mots pour se glisser dans les pensées d'un être à la sensibilité différente et pourtant très similaire à des êtres en souffrance
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Marie Claude Lisée · il y a
Merci d’analyser le texte de cette manière
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France Passy · il y a
La littérature : plonger dans la tête des autres. Vous avez fait cela très justement. Je m’abonne
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Marie Claude Lisée · il y a
Merci d’être passée!
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Thara · il y a
J'ai aimé votre récit...
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Joëlle Brethes · il y a
Joli récit où l'on suit Alejandro en partageant son regard et ses craintes...
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Marie Claude Lisée · il y a
Merci pour la lecture et le commentaire :-)
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Eva Dayer · il y a
Seul dans la fourmilière humaine, même sans être autiste, ça peut devenir affolant ...
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Marie Claude Lisée · il y a
Vous avez bien raison! Merci d’être passée lire cette nouvelle que j’aime particulièrement
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Armelle Fakirian · il y a
L’univers de l’autisme parfaitement décrit. J’aime beaucoup la vision d’Alejandro. Les humains sont bien des fourmis comme les autres... ou des bourdons. Un très beau texte Marie Claude 💙
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Marie Claude Lisée · il y a
Merci Armelle. Les fourmis 🐜 forment un microcosme intéressant à observer
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Francine Dallaire · il y a
Captivant ton texte. Bravo.
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Marie Claude Lisée · il y a
Merci Francine, d'avoir pris le temps de le lire et de commenter! :-)

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