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Les évadés

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Sirine ouvrit les yeux sur la noirceur et le silence. Sa gorge nouée ne pouvait appeler. Du fond de sa poitrine un battement frénétique résonnait à ses tempes. Un long hurlement retentit, lointain et mourut comme il était venu. La fillette sursauta, terrorisée, des sueurs froides lui coulant dans le dos. Alors que ses yeux s’habituaient à la pénombre, des lampes à pétrole s’allumèrent tout doucement, révélant un lieu inconnu, pour le moins effrayant. Sirine se trouvait dans un hall d’où partait un couloir sombre devant elle. Sur les murs recouverts d’un velours bordeaux, trônaient des portraits gigantesques représentants des hommes, des femmes et même des enfants, au regard figé, au visage austère, aux habits anciens sombres et lourds. Le hurlement retentit de nouveau. Sirine cria lorsqu’elle sentit un courant d’air glacé dans son dos et le bruissement de tissus derrière elle. Se laissant guider par l’effroi, la gamine se précipita pour se mettre à l’abri derrière la statue d’une femme à l’aspect angélique qu’elle n’avait pas vu jusque là. Là, dans son petit coin sombre, les genoux repliés contre sa poitrine où son cœur battait à tout rompre, elle se pensait en sécurité. Personne ne pouvait la voir.

Pourtant une main puissante et chaude lui attrapa le bras et la souleva de terre sans effort l’extirpant de sa cachette. L’enfant terrorisée voulut crier, se débattre, mais un bras la tenait fermement, tandis qu’une main plaquée contre sa bouche, l’empêchait presque de respirer. Dans son dos, elle sentait une respiration calme, profonde. Elle se détendit un peu en même temps que la main sur sa bouche. Une petite main blanche apparut alors à la faible lueur d’une lampe et un joli sourire plein de dents parfaitement alignées apparut. Ce sont les yeux bleus de l’autre fillette qui l’encouragèrent plus encore. Dégagée de l’étreinte de l’homme, Sirine prit la petite main tendue et tous trois empruntèrent le couloir sombre alors qu’un nouveau hurlement retentit.

D’un claquement de doigts, la fillette fit apparaître une petite boule de feu qu’elle fit danser devant eux pour leur éclairer le chemin. Ils allaient vite et Sirine vit passer un nombre incalculable de portes et de portraits avant d’être poussée sans ménagement dans une pièce sombre. La boule de feu s’évanouit les plongeant de nouveau dans la noirceur la plus totale. Sirine perçut des pas précipités, des froissements de tissus, des meubles qu’on tire ou qu’on pousse, des respirations haletantes. Terrorisée, ne sachant que faire, elle resta prostrée à l’endroit où l’enfant lui avait lâché la main. Elle avait ramené ses bras contre sa poitrine et rentré la tête dans les épaules. Elle plissa les yeux lorsqu’une lampe à pétrole s’éclaira petit à petit. Posée sur une table basse contre un mur de la chambre, la lumière révéla une fillette de l’âge de Sirine et un homme d’une trentaine d’années. Ses boucles brunes lui rappelèrent celles de son grand frère, en plus âgé. Il avait aussi le même regard, triste et désabusé. Il terminait de positionner une commode contre la porte pour en barrer l’accès, tandis que la fille fermait de lourds rideaux sur une grande fenêtre par laquelle Sirine aperçut furtivement les courbes de la lune presque ronde.
— Vous êtes qui ? Et puis on est où d’abord ? Qu’est-ce qu’on fait là ?
— Oh là ! Oh là ! Une question à la fois, tu veux ? répondit l’homme d’une voix basse.

Il tira une chaise près du lit et s’y assit, intimant Sirine de l’imiter. Méfiante, elle interrogea du regard l’autre fillette qui lui sourit en retour et hocha la tête. Hésitante, elle alla s’asseoir et replia ses jambes en tailleur. Elle aurait aimé plutôt s’allonger, fermer les yeux et dormir pour oublier ce cauchemar terrifiant et sans fin. L’homme posa son regard sur elle, plissa les yeux et lui demanda enfin.
— Quel est ton nom, et quel âge as-tu ?
— Je m’appelle Sirine. J’ai dix ans.
— Enchanté Sirine. Voici Rachel. Moi c’est Elisha.
— Vous êtes là depuis longtemps ?
— Rachel oui. Moi ça fait quelques mois. Je crois. Tu apprendras vite qu’il ne faut pas se fier aux apparences ici.
— C’est quoi cet endroit ?
— Quelque part entre ici et ailleurs. Répondit Rachel d’une voix grave, bien trop grave pour être celle d’une enfant d’une dizaine d’années. Elle continua, ignorant le regard surpris de Sirine. Quelle est la dernière chose dont tu te souviennes ?
La blondinette réfléchit quelques instants.
— Mon frère. Ses mains étaient très froides et il paraissait inquiet. Après c’est le noir total et je me suis retrouvée ici.
— Il existe un moyen de sortir. C’est une pièce au dernier étage. Eli et moi n’avons jamais réussi à aller plus loin que le palier du dernier étage, mais nous avons aperçu une porte d’où émane une vive lueur. Je sais que cette porte est notre seule et unique chance. Toute seule j’ai longtemps erré dans ce manoir. Tout n’est que noirceur, froideur et hurlement. La solitude règne en maîtresse. J’ai vu passer plusieurs âmes errantes comme les nôtres. Celles qui sont parvenues jusqu’en haut et à sortir sont celles qui se sont alliées. Seule je n’ai jamais réussi à gravir les étages. Avec Elisha, je suis parvenue jusqu’en haut. A nous trois, je suis certaine que nous pourrons sortir. Mais nous devons d’abord savoir de quoi tu es capable.
— Capable ? répéta Sirine, perplexe.

Elisha et Rachel échangèrent un regard complice. La jeune fille ferma les yeux et tendit son petit poing devant elle. Puis ouvrant les yeux et le poing dans le même temps, une petite boule de feu naquit au creux de sa main. Sirine n’en fut pas surprise, car elle l’avait déjà vu faire un peu plus tôt. Mais comment faisait-elle cela ?
A son tour, l’homme se leva, se recula de quelques pas vers le centre de la pièce et ferma les yeux pour mieux se concentrer. La lumière vacilla et Sirine remarqua que la lampe à pétrole lévitait à presque un mètre au-dessus de la table basse sur laquelle elle reposait. Surprise, émerveillée, la fillette écarquilla les yeux et ouvrit la bouche.
— Toi aussi tu es capable de faire quelque chose. Il nous reste peu de temps pour le découvrir.
— Je ne sais rien faire... avoua l’enfant d’une voix timide.
— Ça c’est impossible. Toutes les âmes qui atterrissent ici ont une chance, même infime, de sortir. Il suffit de le vouloir. Tu veux sortir, n’est-ce pas ? demanda Rachel d’une voix sans appel.
Sirine hocha vivement la tête. Hors de question de rester ici pour le restant de sa vie !
— Alors essaie quelque chose, n’importe quoi ! répondit Elisha, l’invitant d’un sourire à quitter le lit pour le rejoindre au centre de la pièce.

Pendant ce qui lui parut des heures, Sirine se concentra de toutes ses forces pour obtenir un résultat, n’importe lequel. Elle essaya de faire léviter les objets, d’enflammer sa main, de produire du vent, des sons, de lire dans les pensées, tout ce qui lui venait en tête et qu’elle avait lu dans des livres ou vu en film. Rien ne se produisit. Découragée, elle se laissa tomber sur le plancher, les jambes repliées sur le côté, à griffer du bout des ongles les aspérités du bois abimé. Elle perçut les voix inquiètes de ses camarades d’infortune. Exténuée, elle ne leur prêtait que peu d’attention. La voix déçue et fatiguée de Rachel la décourageait encore plus. Elisha avait dit qu’elle était là depuis longtemps, mais n’avait pas précisé combien de temps exactement. Elle paraissait faire bien plus que son âge.

En laissant son regard vadrouiller dans la pièce, Sirine trouva un morceau de craie qui trainait sous le lit. Elle l’attira à elle du bout de l’index et la fit rouler entre ses doigts. La poussière blanche se répandit sur sa main et cela la fit sourire. Machinalement comme elle le faisait en bas de chez elle sur les trottoirs, Sirine gratta la craie sur le plancher, y laissant des courbes et des lignes dans le bois. Elisha dut retenir Rachel qui s’offusquait de ce comportement puéril.

Sirine se mit brusquement sur ses pieds. Les trois protagonistes observaient une scène peu commune, même pour un endroit pareil. Par des détails réalistes, la fillette avait littéralement donné vie à un oiseau qui essayait de s’extirper du plancher dont il était encore prisonnier. Encouragée par les deux autres, Sirine termina son dessin en y ajoutant quelques plumes sur les ailes, une patte manquante et un bec, un œil et une queue. Aussitôt le dernier trait tracé, l’oiseau déplia ses ailes et s’envola frénétiquement dans la pièce en piaillant. Il vint se poser sur la main tendue de l’enfant et disparu dans une poussière blanche. Le sourire de Rachel en disait long sur les espoirs qu’elle mettait en sa nouvelle camarade.

*****

On ouvrit doucement la porte. La pièce était plongée dans la pénombre. Des bips aigus et un chuintement bas réguliers ponctuaient le silence. Le jeune homme d’une vingtaine d’année entra sur la pointe des pieds, comme d’habitude et alla poser sur la tablette le vase de lys qu’il avait acheté à la boutique de l’hôpital en arrivant. Tirant la chaise près du lit, il s’assit et prit la main de sa petite sœur dans la sienne. La fièvre était retombée. Cependant, l’enfant demeurait les yeux clos, incapable de respirer seule, une activité cérébrale réduite au minimum. Et cela durait depuis plus de quinze jours. Quand on frappa à la porte et que la femme médecin entra, pleine de componction devant l’air atterré du jeune homme, l’odeur de lys emplissait déjà la pièce, apportant un peu de couleur dans toute cette blancheur aseptisée.
— Bonjour Max. Je suis désolée de vous déranger, pouvons-nous discuter un moment ? demanda le médecin à voix basse.

Max hocha la tête et alla rejoindre le médecin dans le couloir. Il ne quittait pas des yeux sa petite sœur à travers la vitre de la chambre du service pédiatrique.
— La fièvre a fait beaucoup de dégâts sur le cerveau de Sirine et les chances de la voir se réveiller sont plus minces de jour en jour. Nous avons dû l’intuber pour lui apporter de l’oxygène car elle n’est même plus capable de respirer seule. Elle ne réagit plus aux stimuli sonores. Son activité cérébrale est quasi inexistante...
— Que voulez-vous me dire avec toutes ces infos ? A part me faire peur ? demanda le jeune homme, se doutant qu’il n’aimerait pas l’issu de cette conversation.
— Ce que je veux dire, reprit le médecin en se tordant les mains d’un air gêné, c’est que peut-être, il serait temps de penser à une autre solution... ?

Max savait pertinemment de quoi elle parlait. Deux ans en arrière il avait vécu la même scène lorsque ses parents avaient eux-mêmes succombé à une fièvre dont on ignorait la raison. L’issu fatale avait laissé deux orphelins. Max alors tout juste âgé de dix-huit ans, s’était vu attribué la garde de sa petite sœur de huit ans et avait dû assumer le rôle de parent de substitution. Il avait quitté l’école d’art où il venait tout juste d’être sélectionné au prix d’un an de travail acharné. Il s’était trouvé un travail à plein temps dans une usine pour pouvoir assumer ses nouvelles responsabilités. Aujourd’hui il s’éteignait à petit feu à cause d’un évènement injuste. Et pour le remercier, la vie le mettait de nouveau devant un choix atroce qu’il était incapable de faire. Max jeta un regard mauvais au médecin et rentra dans la chambre. La femme le suivit malgré tout et se retrouva face à un mur de glace dans un regard aussi froid que la banquise.
— Je ne débrancherai pas ma sœur. Laissez-nous maintenant.

Le ton était sans appel.

*****

Un livre épais sous le bras, Mélanie entra dans la chambre. Elle ouvrit les rideaux, posa un baiser affectueux sur le front du patient et alla s’asseoir sur le fauteuil au coin du lit. Les bips aigus ponctuaient le silence. La respiration artificielle de la machine qui maintenait son compagnon en vie était devenue une vieille amie. La jeune femme avait depuis longtemps perdu le sourire. Ses yeux d’ambre ne s’étaient pas réellement posé sur le jeune homme depuis plusieurs semaines. C’était au-dessus de ses forces. Chaque jour elle venait pour lui faire la lecture. La seule chose qu’elle parvenait encore à faire et qui lui permettait de garder un semblant de contact dans cet échange à sens unique. Elle ouvrit le livre sur ses genoux et commença à lire de sa voix grave. Elle refoulait les images que son esprit lui imposait en ce laissant porter par l’histoire pour essayer de ne plus penser.

Soudain on frappa discrètement à la porte. Le médecin entra après s’être excusé. Ce qu’il avait à dire à Mélanie n’était pas agréable et c’était la partie qu’il détestait le plus dans son métier.
— Quand se réveillera-t-il, docteur ? Neuf mois, ça commence à être long, vous ne trouvez pas ?
— Nous en avons déjà discuté, Mélanie. A moins d’un miracle, Elisha ne se réveillera probablement jamais. Il serait temps de penser à une autre solution. Vous ne pouvez pas passer le restant de vos jours à venir lui faire la lecture. Vous devez vivre votre vie, aller de l’avant.
— Et s’il se réveille ?
— Le miracle que vous attendez n’arrivera pas. Je suis navré mais je ne peux pas continuer à vous faire croire en un avenir qui ne se réalisera pas. Les résultats de l’irm sont mauvais.
— Aucune activité ? demanda la jeune femme, la gorge nouée.

Le médecin nia simplement d’un hochement de tête, gardant le silence. Il n’y avait rien à dire. Mélanie connaissait l’issu de cette situation. Il faudrait débrancher Eli et le laisser partir. De toute façon, après un viol et un passage à tabac qui l’ont rendu paralysé, comment se reconstruire et reprendre une vie normal ?
Le médecin serra la main de la jeune femme et repartit vers une autre chambre. Mélanie rentra dans la pièce pour aller s’asseoir dans le fauteuil. Levant les yeux vers son amant dont le visage avait effacé les traces de coups depuis longtemps, Mélanie s’autorisa à laisser son chagrin s’exprimer. C’était peut-être la dernière fois qu’elle le voyait.

*****

Rachel et Sirine dormaient serrées l’une contre l’autre dans le lit de la chambre plongée dans les ténèbres. Elisha s’était allongé sur le plancher pour veiller à ce qu’il n’arrive rien aux deux enfants. Une lourde commode barrait la porte, empêchant quoi que ce soit ou quiconque de rentrer. Seule la grande fenêtre aux épais rideaux laissait entrer les rayons de lune au travers d’un maigre espace. Sirine ne dormit pas beaucoup cette nuit-là. Ses pensées tournaient et retournaient dans son esprit, incapable de trouver la paix. Qu’avait fait Rachel pendant toutes ces années seule dans ce manoir étrange et effrayant ? Comment avait-elle survécu, sans manger, sans boire, avec pour seule compagnie les cris de ces hommes et de ces femmes que Sirine imaginait subir des séances de torture sans fin. Etaient-ils en enfer ?

Par moment elle entendait des reniflements et des raclements à la porte, comme si une bête ou plusieurs essayaient d’entrer en griffant frénétiquement le bois. Ses deux compagnons ne semblaient pas dérangés par le bruit, ni inquiétés qu’on les tire du sommeil pour les déchiqueter vivants. A plusieurs reprises elle sursauta et se colla un peu plus à Rachel qui la serrait dans ses bras pour la rassurer. Contre ses jambes, le long du lit, elle avait sentit des frôlements, comme un tissu fin qui l’aurait effleuré. Au loin le gong d’une horloge retentissait. Elle l’imaginait gigantesque tant le son de cloche semblait se répercuter dans tout le manoir. Suivait une voix grave et sombre, proférant des menaces de torture et de mort qui s’évanouissait à mesure qu’elle passait et repassait dans les couloirs.

Au bout de plusieurs heures, la lumière du jour perça enfin au travers des rideaux de la chambre. Rachel et Elisha s’éveillèrent, reposés, alors que Sirine montrait des signes évidents d’épuisements. Elle questionna ses comparses au sujet de tout ce qu’elle avait entendu ou ressenti dans la nuit. Rachel tenta de lui expliquer que les rêves prenaient parfois forme lorsque les âmes dormaient mais cela ne sembla pas rassurer la fillette pour autant. Exténuée, rassurée de voir le jour emplir la pièce dans laquelle ils étaient encore enfermés, Sirine fini par s’assoupir sur les genoux d’Elisha, tandis que les deux autres la berçaient de leurs voix, pendant leurs réflexions sur un éventuel plan d’évasion.
Elle ne s’éveilla que midi passé, se demandant où elle se trouvait et ce qu’elle faisait là. La voix rassurante d’Eli lui permit de retrouver pied dans cette étrange réalité et elle put écouter les idées que lui et Rachel avaient échangées durant ces quelques heures.

A la tombée de la nuit, le plancher de la chambre était recouvert de dessins de différents objets, des armes notamment, ainsi que divers ustensiles et des animaux comme des chats, des oiseaux et même un début de centaure. Aucune de ces œuvres n’était achevée car elles devraient garder consistance le plus longtemps possible et cela dépendait uniquement de la volonté de la dessinatrice. Ses mains blanches trahissaient des heures passées à s’entrainer pour obtenir le plus de détails possible, puis à effacer pour recommencer de façon encore plus précise.
Elisha vint l’interrompre d’une main sur l’épaule et l’aida à se relever. Rachel avait les mains rougies à force d’entrainement à produire des flammes tout l’après-midi. Son front luisait de transpiration. Son t-shirt collait à sa peau. La pièce était encombrée des meubles et des objets disposés en tous sens. Elisha s’était sans doute lui aussi entrainé à faire léviter tout ce qu’il avait à sa portée.

*****

Elisha et Rachel l’attendait dans le couloir sombre. La journée était passée, le soir revenu et la lampe à pétrole éclairait de nouveau la chambre de sa flamme vacillante, derrière son verre noirci. L’homme tenait une machette dans la main droite, Rachel une dague dans une main, une autre glissée dans sa ceinture, une dernière dans sa botte. Elle avait attaché sa longue chevelure noire en un chignon lâche et fit signe à Sirine de les accompagner. Depuis l’âge de cinq ans l’enfant montait à cheval, mais se retrouver sur le dos d’une créature imaginaire telle qu’un centaure, c’était une autre histoire. Le mi-homme se tenait le dos bien droit, le regard devant lui, les muscles saillants, le poil soyeux. Sirine l’avait imaginé à l’image de son père, grand et fort, ses cheveux châtains lui retombant en boucles soyeuses sur les épaules. Il était muet mais pas sourd et certainement pas dénué d’intelligence. La fillette le devinait dans son regard lorsqu’il tourna le torse à demi vers sa menue cavalière. Le sourire aux commissures des lèvres se voulait encourageant mais Sirine n’était pas dupe. Son père était mort il y a deux ans. Cette créature n’était qu’une pâle copie d’un souvenir lointain, le champion de cross, toujours le cul sur une selle. L’enfant déglutit avec difficulté, serra doucement ses mollets, avança le bassin et le centaure se mit en marche. Contente de n’avoir rien oublié de ses leçons d’équitation, elle regarda la créature baisser la tête pour passer la porte. Le couple passa devant la gamine et l’homme, une torche à la main et le centaure se mit à trotter dans le couloir. Mu par une volonté propre, il avait cependant pour instruction de conduire Sirine au dernier étage, coûte que coûte, sans se retourner et de passer la porte avec la vive lueur. Les deux autres n’avaient qu’à suivre le centaure comme ils le pouvaient, en se défendant si besoin.

Ils n’eurent pas longtemps à attendre. A mesure que l’équidé avançait des portes s’ouvraient sur leur passage, à droite, à gauche, derrière eux. Elisha fit léviter une masse informe sombre qui alla s’éclater contre un mur sans que Sirine ait le temps de voir ce que c’était. Plus loin, une boule de feu de la taille d’un melon lui frôla la tête et enflamma des rampants sur les murs qui laissaient dans leur sillage une odeur pestilentielle de chair carbonisée. Le centaure désormais au galop, grimpait les marches d’un escalier. Dans un autre couloir il frappait, envoyait valser, écrasait de ses sabots nus, percutait de son poitrail massif, tout ce qui barrait sa route. Sirine sentit quelque chose de chaud couler le long de sa jambe. A la lueur dansante de la torche elle vit un liquide rouge se répandre et lui glisser dessus avec la vitesse. Le centaure était blessé et ne garderait pas consistance bien longtemps. Soudain prise d’une angoisse irraisonnée, elle refusait de perdre son père une deuxième fois ! Les larmes se mirent à couler sur ses joues et se perdirent dans sa chevelure blonde. Mais avant qu’elle s’en rende compte, elle vit la porte dont lui avait parlé Rachel et perçut les cris d’encouragements des deux autres dans son dos. Le centaure la prit dans ses bras et elle commença à se débattre contre l’issu inévitable, mais la créature, plus forte que l’enfant, la balança au travers de l’éblouissante lumière blanche. Le centaure disparut dans un nuage de poussière, redevenant un simple dessin à la craie sur un plancher vermoulu. Sirine se sentit tomber pendant ce qui lui sembla des heures, la main tendue vers Rachel et Elisha qui avait sauté à sa suite.

*****

Elle ouvrit les yeux sur un plafond immaculé. Un bip strident raisonnait à ses tempes, quelque chose bloquait sa respiration. Sa vision encore brouillée ne percevait que des formes vagues et des ombres inquiétantes. Des visages étaient penchés sur elle, des mains la touchaient, la palpaient. Elle suffoquait quand on lui enleva enfin les tubes. Prenant sa première vraie respiration depuis longtemps, elle parvint à se redresser, poussée par une force invisible, ses muscles et ses articulations endolories par autant de temps passée immobile. Elle perçut une voix familière à ses côtés, des rires et des pleurs mêlés. On l’aida à se rallonger avec précaution. Les voix se voulaient rassurantes. Sa vision s’ajustait petit à petit. Le visage qui lui souriait était celui d’un homme dans la quarantaine. Ses yeux ruisselaient d’une rivière en crue. Il riait. Rachel articula un « papa » rauque et maladroit. Il y avait dix ans qu’elle était allongée dans ce lit d’hôpital, après l’accident de voiture qui avait tué sa mère et rendu son père paraplégique. Pourtant, aujourd’hui, Rachel fêtait son vingtième anniversaire. Et elle s’était battue pour cela.

*****

Un peu plus loin, dans le même hôpital, deux autres familles vivaient le même miracle.
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