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Les étoiles de Noël

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Sylvie Martorell

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Comme à chaque fois qu'il entre dans ses cuisines, Mehdi embrasse la petite croix gravée sur son poignet. Il est copte et restera fidèle jusqu'à sa mort à sa foi, à son honneur, aux principes des anciens.
Son travail dans ce grand palace parisien, il le doit à son mérite mais aussi et surtout à tous les sacrifices auxquels il a dû consentir pour devenir ce qu'il est aujourd'hui, ce chef doublement étoilé, cet homme que tous respectent, adulent au-delà de ses espérances et parfois, même de ses envies...
Lui, ce fils de petit cuisinier a réussi ! Il a ouvert les portes qu'on avait refusées à son père ! Ce père qui lui a tout appris. La cuisine orientale, la cuisine française, la pâtisserie de base, leur pâtisserie. Avec patience, il lui avait enseigné les rouages d'une discipline qui ne supportait aucun manquement. Mehdi sait qu'il avait eu le meilleur guide.
Alors, lorsque ce père partit rejoindre « Les Jardins de l'Eden », ce fils n'eut qu'un désir, devenir le meilleur chef pour lui rendre honneur. 
Mehdi sait que ce sera une soirée importante pour le palace. Manger à la table du chef un soir de réveillon ne s'adresse qu'à une clientèle privilégiée et fortunée, assurée de goûter des mets de première qualité, préparés par le maître absolu de la gastronomie.
Sa brigade est déjà là et n'attend plus que lui. Tout doit être prêt. Il n'y a pas de place pour l'imprévu.
Avant de commencer le service, il est passé embrasser sa mère et déposer son sac chez elle, car les soirs de repas importants, il préfère ne pas rentrer dans son grand appartement froid et luxueux qui se trouve à trente kilomètres de Paris.
Après son travail, il retrouvera sa petite chambre d'enfance, chaleureuse qui sent toujours la cannelle et le cumin.
Sa mère s'inquiète à chaque fois de ce qu'il mange, le trouvant chaque fois plus amaigri et triste.
Mehdi sourit en l'embrassant.
— N'oublie pas que je suis cuisinier ! Comme le père !
— Non ! Lui, il mangeait et il était gai !
Sa mère n'a pas tout à fait tort, Mehdi n'a pas la joie de vivre de son père.
— Il te faudrait une femme ! Une femme te ferait à manger !
— Elle ne me ferait pas à manger, elle m'obligerait à manger!
— Elle te ferait des enfants !
Mehdi éclate de rire.
— Tu veux que je mange ou que je fasse des enfants ?
— Tu ne penses qu'à la réussite et cette réussite n'est même pas pour toi, c'est pour eux... pour les gens du palace !
Mehdi prend sa mère dans ses bras.
— Des fois, je ne te reconnais pas Mehdi... ce n'est pas ce que voulait ton père...
Mehdi soupire.
— J'amènerai de quoi nous faire un petit repas pour que l'on fête Noël tous les deux...
— Ce n'est pas la peine. Je n'aime pas ta cuisine de palace. Je nous préparerai la cuisine de chez nous. La cuisine de papa... cela sera sans doute moins raffiné... et puis, je ne veux pas fêter Noël maintenant ; Je ne l'ai jamais fêté un 25 décembre. Chez nous, on le fête, le 7 janvier, tu as oublié ? Nous sommes coptes !
— Je sais... je t'aime petite mère...

Si Paris montre au monde, sa beauté et ses richesses, bien tristes sont ces hommes et femmes que la rue retient dans le froid, les soirs de réveillon. Les Maraudes tentent d'être encore plus attentives ces jours-là.
Et heureusement, certaines personnes offrent de l'argent, un repas amélioré. Et c'est tout à leur honneur. Mais la générosité a parfois un prix, le prix de la reconnaissance, de la médiatisation. Alors, on montre les « sans logis » à qui on a offert, dans la grande salle surchauffée, un bout de saumon fumé tiède et un bout de bûche pâtissière trop beurrée, sans oublier le mousseux premier prix. On leur demande de sourire et on n'hésite pas à montrer aux heures de grande écoute, la vidéo prise en gros plan de cette joie reconnaissante avec bien sûr un rappel de tous les gentils bienfaiteurs.
Mais il y a aussi ceux qui donnent anonymement. Car, offrir et donner n'ont pas le même sens. Lorsque l'on offre, on attend en retour quelque chose, une reconnaissance, voire un merci. Il y a une supériorité entre celui qui est en position d'offrir et celui qui reçoit donc qui ne possède pas. Une forme de suffisance.
Alors, que lorsque l'on donne, dans le mot « donne", il y a « don", nous n'attendons rien. Il y a un geste spontané, gratuit, désabusé, presque naturel.
Et c'est ce que fait cet anonyme qui depuis quatre ans, donne des « Étoiles de Noël", de délicieux gâteaux à la pâte feuilletée et au centre délicatement rempli de crème d'amande.
Personne ne sait qui il est. On a essayé de le guetter mais comme il dépose ses friandises à l'aube, il est difficile de pouvoir l'identifier. L'homme qui garde la salle dit qu'il n'a pas vu son visage. Et à ceux qui l'interrogent, qui insistent, il explique :
« Mais non, je vous dis, il porte un bonnet enfoncé jusqu'aux oreilles et une grosse parka et des lunettes de soleil... oui, des lunettes bien noires ! Il ne veut pas qu'on sache qui il est ! foutons lui la paix !
Et depuis quatre ans, tous se posent la même question :
« Qui est ce Bienfaiteur?"
 
Mehdi surveille chaque assiette qui sort de sa cuisine et attend anxieux le retour des serveurs qui ramènent les plats vides.
Le directeur du palace en personne vient le rassurer.
— Comme toujours Mehdi, vous vous êtes surpassé ! 
— Merci Monsieur ! On doit féliciter la brigade... bravo à tous!
— Oui, vous avez raison, bravo à tous. S'adressant à Medhi, plus bas : j'aimerais que vous veniez saluer tout à l'heure... vous pourriez servir les desserts du ministre et de ses invités... ainsi que de l'Emir... enfin, nous nous comprenons ?
— Bien sûr Monsieur le Directeur.
— Et pour le dessert, que nous réservez-vous ? Vous savez que notre ministre est très gourmand !
— Ce qui était convenu... avec notre pâtissier, nous avons créé, un miroir au chocolat et sa lune de noisette.
— Eh bien ! Parfait ! J'espère que votre lune de noisette aura l'aura des étoiles de ce « père Noël des pauvres" ! Vous savez que tout le monde en parle ! De simples gâteaux, sûrement insipides ! Enfin, ne mélangeons pas les torchons et les serviettes !
Le directeur se mit à rire, fier de sa remarque.
— Exactement Monsieur le Directeur !
Longtemps après que chaque cuisinier, chaque serveur, chaque plongeur ait rejoint ses pénates, Mehdi est encore en train d'errer dans les cuisines du palace, rangeant, nettoyant... pensant à son père, cet homme, bon pour qui la fête de Noël avait représenté la fête du partage,de la fraternité. 

Lorsqu'il pénètre dans la maison de ses parents, il voit un rai de lumière sous la porte de sa mère.
La porte s'ouvre.
— Tu ne dors pas ?
— Je t'attendais...
Il l'embrasse tendrement.
— Tu as mangé ?
— Oui...
— Je t'ai préparé le repas que nous faisait ton père...
— Tu nous as préparé un repas de fête ? dit Mehdi, le sourire aux lèvres.
Sa mère ne relève pas l'allusion.
— Tu as fait les croissants de lune à la crème d'amande ?
— Bien sûr... je ne sais pas si je les ai réussis...
— Je suis sûr que si !
— Ton travail... ça c'est bien passé ?
— Oui, comme d'habitude...
— Tu as vu, cette année encore, il a fait des gâteaux. Ils l'ont dit aux régionales.
— Qui ça ?
— On ne sait qui il est ? Mais il en fait des tas... il fait des étoiles... des étoiles à la crème d'amande !
— Oui, dit Mehdi en prenant sa mère par le menton, mais ce ne sont pas les croissants de lune à la crème d'amande. Les croissants de lune de mon père !
— Peut-être... ton père avait l'habitude de donner des gâteaux aux enfants de la rue... tu ne te rappelles pas, tu étais petit...
— Maman, c'était une autre époque ! Ici, ce n'est plus la même chose !
— Tu as sans doute raison... l’Égypte est loin... les traditions, tout est trop loin ! Et ton père n'est plus ! Mais cet homme, c'est quand même un homme bon ! Que Dieu le bénisse, lui et toute sa famille !
Le message était dit. Avec cette phrase, elle venait de faire comprendre à son fils que ses deux étoiles qu'il avait si laborieusement gagnées, ne pourraient jamais rivaliser avec celles de cet anonyme.
— Bonne nuit Maman.
Regrettant déjà sa phrase, la mère embrassa Mehdi tendrement sur le front.

Mehdi s'endormit rapidement. Il faut dire que sa journée avait été éprouvante. Il avait préparé et supervisé plus de deux cents couverts dans le stress et l’exigence.
Ce travail était épuisant. Il avait besoin de faire un break ? S'il ne voulait pas perdre pied. Il devait partir. Pourquoi ne pas retourner à la source ? Depuis longtemps, il rêvait de revoir l’Égypte. Il emmènerait sa mère. Le voudrait-elle ? Sans son mari pour lui tenir le bras ?
Vraiment Mehdi était épuisé... il faut dire aussi qu'il n'avait pas beaucoup dormi depuis deux nuits... les deux nuits qui avaient précédé le Réveillon...
Non, Mehdi avait passé ses nuits à préparer et à cuire les étoiles de Noël.
Quatre ans que son père était mort ! Et toutes ces étoiles qu'il donnait, étaient comme un chemin qui le reliait à cet homme extraordinaire.
En s'endormant, Mehdi se signa, remerciant Dieu et son père de lui avoir appris l'humilité.

PRIX

Image de Hiver 2018 - 2019
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Jean Calbrix · il y a
Un superbe texte sur l'amour filiale et la générosité ! Bravo, Sylvie ! Je clique sur J'aime.
Vous avez apprécié mon sonnet "Spectacle nocturne". Apprécierez-vous tout autant mon sonnet "Indian song" en finale été ? https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/indian-song

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jusyfa *** · il y a
Bonjour Sylvie, je reviens vers vous car J'ai déjà eu le plaisir d'apprécier votre belle plume et vous avez été sensible à certains de mes écrits.
Si vous en avez l'envie, Je vous propose une nouvelle (policier/ thriller) en lice du GP été :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/sofia-4
à bientôt.
Julien.

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Dominique Alias Suna Descors · il y a
Whouahhh... tout simplement magnifique... j'ai eu des étoiles plein les yeux... superbe... une beĺle leçon de vie. Jolie journée.
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Sylvie Martorell · il y a
Merci beaucoup. Cela me touche énormément.
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Virgo34 · il y a
Un beau texte plein d'émotion et de tendresse. C'est tout à fait de circonstance en ce mois de décembre.
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Françoise Mornas · il y a
Un joli texte qui magnifie le partage et le don gratuit, l'attachement à des valeurs humaines. Un beau message.
Je me permets de vous proposer la lecture de "Matières grises" également en lice dans ce prix : https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/matieres-grises

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Florence Rohart · il y a
J'ai adoré ce conte moderne mettant en lumière les valeurs de Noël : le partage, l'humilité et la transmission des valeurs familiales le tout parfumé de notes sucrées et orientales. Bravo !
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Melinda Schilge · il y a
Joli !
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Melinda Schilge · il y a
Humilité et spiritualité, de beaux thèmes, d'autant plus qu'ils nous font voyager ici vers l'univers copte égyptien.

La renverse est moins exotique, mais vous pourriez peut-être y retrouver l'humilité...

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Luc Michel · il y a
Votre récit fait chaud au cœur ! Le partage, le travail bien fait, l’humilite, l’amour. Et puis il est très bien écrit. Alors bravo !
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Sylvie Martorell · il y a
Merci beaucoup
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KAMEL · il y a
Bel éloge du travail bien fait. Mélange d'un soupçon de nostalgie et d'une quête de l'efficacité.
très bien écrit, merci pour ce délice

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KAMEL · il y a
Puis-je à mon tour solliciter votre avis sur mes écrits ? sur : https://short-edition.com/fr/auteur/kam-5
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Mélodie du cœur · il y a
Une nouvelle qui touche en plein cœur, l'humilité, des principes et des valeurs légués à Medhi, un bel héritage de père en fils, que d'émotion à travers cette lecture.
Bonne soirée à vous Sylvie.

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