Les enchantements de la forêt mutilée

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Jury
Goûtant le plaisir d'enfoncer ses pas dans le sol élastique, il allait d'un bon pas, dans l'allée plantée de sapins très hauts, enveloppé par l'odeur puissante des résineux. Il découvrait cet endroit. Le hasard de sa promenade l'avait conduit à l'orée de cette allée qui lui avait fait signe. Il régnait une atmosphère chaude dans cette nef sombre, mais là-bas, tout au bout, une clarté dorée illuminait des feuillages. Bien au-dessus de lui, le vent berçait les grandes branches des sapins, accompagnant sa marche d'un ample chant ponctué çà et là de quelques cris d'oiseaux. La touffeur du clair-obscur de l'allée fit place à un air plus léger, embaumé d'odeurs d'herbes annonçant une clairière. Il s'avança. La clairière semblait être une chambre verte dont le plafond était un dôme de feuilles qui cachait la lumière du soleil. Il découvrit alors, au milieu du cercle formé par de grands chênes une sorte de tertre couronné d'énormes blocs de granite posés en désordre sur le sommet de l'éminence. Il monta le raidillon qui conduisait au chaos rocheux. Le cri grinçant d'un geai le fit sursauter. Des racines énormes affleuraient sur le sol et entravaient la marche. Les blocs étaient posés les uns sur les autres dans un équilibre précaire. On aurait dit de monstrueux écueils abandonnés après une marée gigantesque. Ses mains caressèrent leur surface lisse et grise. Il vit s'enfuir un petit mulot effrayé. Le vent s'accentua, les branches des chênes faisaient de grands mouvements au-dessus de sa tête. Il tourna autour des rochers, intrigué par cette formation qui semblait remonter du fond des âges.
Le vent soufflait maintenant en tempête. Il s'assit alors et s'adossa au gros bloc de granite, fatigué d'un seul coup. Puis il s'assoupit. Les bras des chênes au-dessus de lui s'agitaient frénétiquement, lançant vers le ciel leurs rameaux désespérés. Le ciel se chargeait très vite de gros nuages noirs. Brutalement, ce fut la nuit, la nuit noire... en plein jour. Il eut peur et attendit en essayant de reprendre son calme pour comprendre ce qui se passait. C'était le silence qui l'avait réveillé. Un silence épais et soudain après la tempête. Il avait ouvert les yeux et n'avait vu que du noir. Un noir compact. Tournant la tête de tous les côtés, il sentait grandir en lui une angoisse mortelle qui le mordait au cœur. Il n'y avait que des ténèbres denses comme si la lumière avait été bue. La peur le submergea, balayant ses réflexions. Il voulut courir pour échapper à l'emprise étouffante de l'obscurité.
Mais il ne connaissait pas les lieux et il s'affala. Heureusement, le sol était moussu, tapissé d'herbes fines qu'il avait tout à l'heure admirées, ponctué par de petites fleurs mauves en forme de clochettes. Il ne se fit donc pas mal et il chercha en vain à se remettre sur pieds. Ce qui lui rendit un état proche de la lucidité. Alors, assis sur le sol, il réfléchit. Cette obscurité épaisse où toute lueur avait disparu était-elle la conséquence d'une éclipse ? Mais dans ce cas, il verrait au moins un tant soit peu. Il se souvenait de la dernière éclipse totale où il avait pu faire des observations muni de verres noircis de fumée. Le soleil caché, on distinguait tout de même des formes, une lumière diffuse et grise était répandue sur tout. Là, le plus horrible était ce noir illimité. Il dut se rendre à l'évidence : l'obscurité n'était pas venue de l'extérieur, elle venait de lui : il était devenu aveugle. Le choc de cette découverte curieusement le remit sur pieds. Il avança à tâtons. Mais il n'avait aucun repère, il ne savait vers où se diriger. Il tâtait avec le pied le sol devant lui, évitait les grosses racines. Il fallait qu'il parvienne à l'allée des grands sapins et à la fin de celle-ci, à la route. Là, il trouverait du secours.
Mais bientôt, il se rendit compte qu'il ne pourrait y arriver. Il avançait à tout petits pas, se heurtant sans cesse aux pierres qui dépassaient du sol, aux racines qui le retenaient, se cognant aux troncs des arbres, se faisant gifler par les branches et les rameaux. Il s'étala à nouveau sur le sol, mais cette fois, il se fit mal. Alors il se mit en position fœtale contre le sol et se mit à pleurer... comme un gosse. Enfin, l'anneau d'angoisse autour de sa gorge se desserra un peu. Il retrouva assez d'énergie pour se remettre debout. Il avança un pied puis l'autre, les mains tendues en avant, en boîtant, car il s'était foulé la cheville dans sa chute. Il lui sembla que le sol devenait plus facile, ses pas étaient plus aisés, il suivait sans doute un chemin. Il entendit un murmure d'eau. Une source ? Un ruisseau ? Il n'en avait pas saisi la trace tout à l'heure. Tout à l'heure... quand ? Il lui semblait que tout ceci avait duré des siècles. D'ailleurs, il faisait nettement plus frais. Ce devait être le soir. Rester là, dans le noir, toute la nuit sans que personne ne puisse venir à son secours était tellement effrayant qu'il repoussait cette idée de toutes ses forces, se disant que la vue allait lui revenir.
Il sentit sous ses pieds comme une planche de bois. Il passa très lentement, à tâtons, sur cette passerelle rustique. Brusquement, une forme se distingua à travers un brouillard gris : la tête d'un cheval. Il se recula d'un coup, mais le cheval restait immobile. Un autre flash toujours dans la même tonalité de gris lui fit deviner une bouche énorme qui happait, un peu plus loin, c'était un lapin aux oreilles gigantesques puis le groin formidable d'un cochon, que lui arrivait-il ? Était-il en proie à des hallucinations ? Ces animaux surgis de nulle part étaient-ils des productions de son esprit malade, projetés sur l'écran aveugle de ses pupilles ?
Il se heurtait dans ses zigzags désespérés à des formes étranges et immobiles. Bizarrement, il ne s'était pas rendu compte que ces silhouettes entrevues n'étaient pas des images, mais des formes dures et aigües auxquelles il se heurtait. Il voyait donc à nouveau ! Par à-coups, par éclairs gris, mais il distinguait des formes. Et ces formes étaient effrayantes : un boa qui rampait le long d'un pin, des têtes de molosses aboyant sans bruit et sans mouvement. La peur qui l'étreignait maintenant était due davantage à ce monde inquiétant immobile et silencieux plutôt qu'à son propre état. Un autre éclair lui montra un museau de cerf dont les bois se prolongeaient indéfiniment et formaient, il en était sûr, comme des troncs de jeunes pins. D'autres éclairs lui montrèrent des animaux velus qu'il n'avait jamais vus et maintenant tous se terminaient par ces troncs écailleux. C'était monstrueux. Comme s'il assistait à la métamorphose d'animaux en arbres. Il se souvint de cette statue du Bernin à Rome qui l'avait si fort impressionné : Apollon tentant d'attraper Daphné qui se dérobait à ses caresses en devenant un arbre. Il se souvenait des pieds de la nymphe se transformant en racines, de ses doigts terminés par des feuilles. Il crut assister à une métamorphose de ce genre. Les éclairs se faisaient de plus en plus fréquents. Mais entre chacun d'eux où apparaissaient ces visions fantastiques, c'était le noir. Là, encore un renne aux bois énormes, là une tête de taureau avec des cornes terribles. Il se cognait de l'un à l'autre, s'accrochant aux épines de buissons de plus en plus denses. Soudain, il s'arrêta. Il ne pouvait plus avancer. Il était prisonnier des ronces et des rameaux épineux qui s'accrochaient à ses bras, tiraient sur le tissu de son pantalon déjà à moitié déchiré. Il était maintenu prisonnier par tant de bras sylvestres, tant de griffes et de dents qu'il ne pouvait plus bouger. Il fut pris d'une horreur mortelle : n'allait-il pas comme ces animaux figés dans leur mouvement être à son tour victime d'une métamorphose ? N'allait-il pas avoir des troncs qui allaient surgir dans son dos, des racines qui allaient prolonger ses pieds dans le sol humide ?
Il aurait aimé se réveiller de cet affreux cauchemar, mais il sentait bien que tout cela n'avait plus aucun sens, que son esprit se brouillait irrémédiablement. Une voix féminine sembla se faire entendre au loin. Que devait-il faire ? Crier ? Appeler au secours ? Il avait peur du ridicule, mais sa frayeur était telle qu'il finit par se décider à appeler. Sa voix faible ne portait pas beaucoup, alors il répéta sans s'arrêter « Au secours, au secours, au secours... » pour tenir la peur à distance plutôt que pour se faire entendre réellement. Il n'avait pas remarqué que les éclairs avaient fait place à une vision continue où le monde avait perdu ses couleurs, où le gris à peine nuancé était devenu la base même de la couleur du paysage.
Gris étaient les arbres, les ronces, le sol, les feuilles, les aiguilles, les animaux fantastiques qui l'entouraient, l'air même était devenu épais et gris. Étouffant aussi. Peut-être à cause de l'angoisse, il avait l'impression que ses poumons ne recevaient plus d'air. Il tomba au milieu des ronces sans connaissance. Lorsqu'il rouvrit les yeux, il aperçut, penché au-dessus de lui, un ravissant visage encadré de longs cheveux blonds et bouclés dont les yeux brillants le fixaient. La créature avait quelque chose à la fois d'angélique et d'inquiétant. Environnée d'une sorte de poussière dorée comme un halo, elle semblait n'avoir aucune consistance. La figure étrange continuait à le dévisager de son regard énigmatique. Il voulut essayer de prononcer quelques mots, mais l'être mit un doigt sur la bouche pour lui indiquer le silence. Elle fit de sa main évanescente un signe incompréhensible qui pouvait englober la forêt fantastique. Il ne savait plus où finissait le réel, où commençait l'imaginaire. Il fit un effort violent pour attraper la main de cette femme. Il sombra à nouveau dans l'inconscience.
À son réveil, il se retrouva à l'orée de l'allée de sapins, appuyé contre un tronc dont l'odeur puissante l'avait aidé à sortir de sa léthargie. Sa première constatation lorsqu'il eut retrouvé ses esprits fut qu'il voyait à nouveau et cela lui procura un soulagement indicible. La deuxième fut qu'il avait une cheville énorme et gonflée qui pourtant avait été bandée avec une sorte de foulard léger et transparent. Il ne s'expliquait pas comment il avait pu revenir à son point de départ. Son dernier souvenir était ce beau visage, ce geste entr'aperçu dans le brouillard de son esprit. Il ne comprenait pas non plus la couleur grise qui persistait partout comme une couche de poussière. Même l'air matinal plus léger que la veille semblait lui aussi empreint de cette poussière.
Cependant, une fois que le monde eut retrouvé ses couleurs et qu'il fut revenu parmi les hommes, juste avant de retourner dans sa ville loin des sortilèges de la nature, il entendit une information qui donnait peut-être une explication plausible de l'événement : il y avait eu plus au sud une éruption volcanique forte et un nuage de cendres était passé au-dessus de la région où il avait passé ces quelques jours de vacances. Les cendres étaient retombées par endroits dans une accalmie du vent. Il ne sut jamais exactement ce qui s'était passé et ne chercha pas à le savoir. Il ne revint pas au village où il avait fait cette expérience éprouvante. Il ne retourna donc jamais dans la clairière au bout de l'allée des sapins. La forêt aux animaux fantastiques et son hôtesse gardèrent leur mystère qu'il prit la décision d'oublier.
Bien des années plus tard, il traversa une forêt de pins dont les branches avaient été autrefois systématiquement coupées dès le début de leur croissance pour en faire des fagots destinés à chauffer les fours à pain. Les troncs étaient contorsionnés, chaque départ de nouvelle branche étant coupé, les formes du tronc semblaient étranges, affectant des silhouettes d'animaux fantastiques. Alors toute la parenthèse mystérieuse lui revint en mémoire. D'un seul coup, le souvenir oublié resurgit intact dans son esprit et il en éprouva un sentiment de malaise. Comme dans un rêve, il alla fouiller dans le tiroir de sa commode, sous les piles de vêtements, et il en sortit le foulard léger et transparent soigneusement plié, ultime témoin de son aventure.
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Anne Dumas-Tauveron · il y a
Merci beaucoup Adrien
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Utilisateur désactivé · il y a
Magnifique texte ! Mon soutien.
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Anne Dumas-Tauveron · il y a
Merci pour votre commentaire. N'auriez-vous pas oublié de mettre vos voix? vous n'apparaissez pas dans la liste de mes abonnés.
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M. Iraje · il y a
Enchanté moi aussi ... Avec tout mon soutien.
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Anne Dumas-Tauveron · il y a
Merci pour votre soutien. En fait, le texte laisse le choix au lecteur...
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François B. · il y a
Une atmosphère envoutante et oppressante. Néanmoins, personnellement, j'aurais préféré rester sur la dimension onirique et fantastique du texte. Mon soutien
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Anne Dumas-Tauveron · il y a
Merci Guy, je vous ai fait un clin d'oeil bleu.
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Guy Bellinger · il y a
Je renouvelle mon soutien pour ce texte qui conserve son mystère.
Avez-vous eu l'occasion avant le piratage de lire mon poème finaliste "Les bleus du cœur d'un bleu du cœur" ? Dans la négative, en voici le lien :
Les bleus au cœur d'un bleu du cœur (Guy Bellinger)

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Anne Dumas-Tauveron · il y a
Merci Sophie. "Comme de longs échos..."quel beau commentaire!
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Anne Dumas-Tauveron · il y a
Merci Viviane, je suis très sensible à votre commentaire.

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