Les dérangés

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— Alors Mme Martin, on va attendre encore longtemps ?
C'est le policier qui interroge et on ne comprend pas les raisons de son impatience, d'autant plus qu'il s'est exprimé brutalement, on n'avait rien vu venir. On suppute tout de même qu'il doit avoir froid, le vent le décoiffe, l'auréolant d'une aura brune malveillante, alors on se met à sa place. Tout à coup, on entrevoit son agacement, voilà bien dix grosses minutes qu'Olivia Martin n'a pas bougé, ne serait-ce que d'un cil.
— Je ne le connais pas, je ne sais pas qui c'est.
La main du policier se lève, comme si, détachée du reste du corps, elle avait une volonté propre, et on craint un instant qu'elle n'atterrisse sur le visage rougeaud d'Olivia Martin. Même si, nous en prenons conscience au moment même où l'on sait qu'il ne le fera pas, c'est exactement ce que nous désirons, tant elle nous ennuie à mourir celle-là, à tergiverser d'un pied sur l'autre. On dirait un vieux flamant rose. Mais non, la main volette devant les yeux las du policier, juste sous la visière de sa casquette bleu marine ourlée dorée, puis revient sagement le long du corps. Nous aussi, on commence à en avoir marre. On aimerait bien que quelque chose, enfin, craque.
— Vous en êtes certaine ? Ce cadavre ne vous dit rien ?
On voit enfin le visage d'Olivia Martin, maintenant. Elle relève le nez de ses chaussures, qu'elle fixait depuis le début de l'histoire, pour jeter un regard au policier et là, on sait qu'on tient enfin quelque chose. De ténu, certes, mais même quelque chose de ténu, c'est quand même quelque chose. Et puis ce n'est plus le moment de chipoter. On en a tellement marre de cette intrigue qui s'étire comme un vieux chewing-gum, qu'on est prêt à croire n'importe quoi. On se contenterait de « Placide et Muzo à la campagne », ce serait sans doute plus palpitant. On pensait avoir affaire à du Troyat ou du Pialat, mais on subit depuis des heures on ne sait quel écrivain ringard qui revisiterait « Plus belle la vie ».
— Pourquoi insistez-vous, commissaire ?
C'est vrai. Pourquoi il insiste ? Même elle, elle n'en peut plus, c'est tout dire.

Pourtant... Comment avons-nous pu l'oublier ? Derrière nos vitres, pendant ces heures perdues, le temps poursuit sa course. Nous étions tellement obnubilés par la platitude de l'intrigue, nos yeux écarquillés devant le déroulement navrant de sa vacuité, nous sommes tombés tête baissée dans le piège de l'immobilisme béat. Autour de nous, sans que nous y prenions garde, s'est installée peu à peu une atmosphère différente, une coloration légèrement rosée de l'air, une température rafraîchie, un silence tendu dont on ne s'était, jusque là, pas rendu compte. À bien y regarder, même nos meubles ont semblé grossis ou changés de place, on n'aurait su dire quoi au juste.
Alors c'est venu. Cela n'a pas duré plus de dix secondes avant qu'un fracas épouvantable de verre brisé ne nous transperce les tympans. Derrière nous, traversant la fenêtre, a surgi un petit bonhomme entièrement vêtu de vert, chaussé d'invraisemblables poulaines à pompons rouges. Après de nombreuses cabrioles, il s'est redressé et, du haut de ses trente centimètres, a entonné, sur notre tapis élimé, des chansons à l'harmonie étrange, mélange de vieilles ballades irlandaises et de pop-rock. S'accompagnant de sa viole en bois tout ornée de motifs pyrogravés, il lançait jusqu'au plafond trois balles de couleur vive alors que l'écran continuait de blafarder sa lumière mauvaise.
Nous aurions gardé notre âme d'enfant, nous aurions été admiratifs, volubiles, nous aurions été enchantés. Mais là, nous étions stupéfaits, incrédules. Devant nous se jouait une scène qui ne rentrait dans aucune des cases que nous avions patiemment construites tout au long de ces années. Rien n'y ressemblait. Rien ne s'y référait. Ça nous a réellement énervés, autant de sans gêne. Il se prenait pour qui, ce saltimbanque ?
Comme un seul homme, nous nous sommes levés. Grognant, nous nous sommes extirpés des profondeurs de notre léthargie, sommes allés dans la cuisine en frottant nos reins endoloris pour y décrocher une énorme poêle à frire dont nous ne nous servons bien évidemment jamais. De retour dans le salon, munis de cette arme puissante, de la fonte lourde, épaisse de plus de trente centimètres de diamètre, nous avons fracassé la tête du gnome jusqu'à ce que sa voix disparaisse. Une fois à terre, il nous a semblé minuscule, une broutille, une évanescence, à peine un souvenir.
Dehors, le ciel s'est un instant assombri, mais nous n'en avons eu cure.
Puis, pendant que l'écran, toujours allumé sur le cadavre immobile, crachait ses questions inutiles, nous avons repris, ennuyés déjà, nos positions éternelles.
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Patrick Peronne · il y a
Un narratif off qui donne une couleur, une densité à cette histoire originale et très plaisante à lire. Je vote et m'abonne à votre page.
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Anne K.G · il y a
Cette évolution de l'histoire, qui joue sur les antagonismes de rythme et de personnages est vraiment drôle ! Le titre est excellent.
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Manuelle Caput · il y a
Merci Anne! Et merci pour la remarque sur le titre!!
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Daisy Reuse · il y a
Un texte plus palpitant que … Placid et Muzo !
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Manuelle Caput · il y a
Oui .... a-t-on encore de la place pour l'inattendu?
Merci pour votre retour Marie-Pierre!

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Marie-Pierre HUSSON · il y a
L'ennui finalement tellement prenant, ou plutôt rassurant qu'on refuse de laisser entrer dans notre vie un quelque chose qui pourrait la rendre plus palpitante !
Merci pour cette histoire pas du tout ennuyante !...

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Pierre-Hervé Thivoyon · il y a
J'aime bien cette originalité ! Merci !
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Manuelle Caput · il y a
Merci Pierre-Hervé!!
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Annabel Seynave- · il y a
Un thème original et une histoire bien menée. J'ai bien aimé.
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Manuelle Caput · il y a
Merci Annabel!
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Florence Guillanne · il y a
Waah bravo pour ce texte original et décalé, j'ai adoré la lecture. La narration en Nous rend super bien ici. Cet ennui infernal puis ce bonhomme vert qui sort de nulle part, oui j'ai pensé assez vite à une télévision. Mais tout est bien amené, un brin d'absurde comme je l'aime et la juste dose d'humour :)
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Manuelle Caput · il y a
Merci ++ Florence! C'est tellement bien quand le lecteur comprend ce qu'on veut dire! La métaphore est difficile à tenir, toujours sur le fil. Encore merci!
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Les Histoires de RAC · il y a
Voilà ce qui arrive quand on zappe continuellement entre Derrick & X-Files ♫
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Manuelle Caput · il y a
ahahaha!! oui, exactement!!
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Fred Panassac · il y a
Des téléspectateurs qui s’ennuient ferme devant un téléfilm policier languissant… un Derrick peut-être ? Intrigue assez amusante avec mise en abyme, ce n’est pas mal du tout !
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Manuelle Caput · il y a
Merci pour votre commentaire et la lecture que vous faîtes de mon texte!
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Ginette Flora Amouma · il y a
Le crachin d'une journée au commissariat .
Cela doit être peu ragoutant pour que l'apparition du lutin vert n'occasionne pas un moment de rêverie !
Ce genre narratif, issu du brassage de plusieurs genres donne un goût tout nouveau à votre texte !

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Manuelle Caput · il y a
Merci beaucoup!
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Sylvain Dauvissat · il y a
J'ai bien aimé votre univers, à cheval entre le réel, le quotidien, banal, et le surnaturel, juste de l'autre côté du fil
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Manuelle Caput · il y a
Merci pour ce commentaire, dans lequel je me retrouve tout à fait.
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JAC B · il y a
La lecture de votre texte m'a interpellée: Quid de ce ON et ce NOUS ? [nous en prenons conscience, l'on sait qu'il ne le fera pas, ce que nous désirons, tant elle nous ennuie à mourir celle-là ], le ton de la narration s’adresse à qui ?Ou plutôt qui raconte ? De vagues téléspectateurs d’une mauvaise série peut-être ? L’histoire qui bascule vers l’absurde avec ce bouffon tombé du ciel a quelque chose de déjanté autant qu’attractif, alors je like c’est original !
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Manuelle Caput · il y a
Merci pour tous vos commentaires !! Ils sont au centre même de ce que je tente de déployer!

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