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Les couleurs de son cœur

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Sophie Loiseau

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Aujourd’hui pour leur premier jour en colonie de vacances, Hortense, la monitrice a demandé aux enfants d’inscrire sur une page blanche leur couleur préférée. Ce serait celle que porterait demain leur équipe, à l’occasion d’un grand jeu de plein air. Les enfants ont rapidement noté leur attirance. Compte tenu de leur âge, les feuilles ont été classées en deux piles, d’un côté, les amoureuses du rose, de l’autre, les apprentis bandits bleus. Tous les enfants sont sortis jouer dans le grand parc, à l’exception du petit Gaspard. Seul dans le grand réfectoire, il est resté longtemps à écrire.

« Hortense, la question que tu nous poses est bien difficile et je ne peux pas te donner ma réponse, enfin je peux toutes te les donner, mais elles ne répondront pas précisément à ta demande. Non pas que je sois indécis ou daltonien, bien au contraire. Tu as certainement lu dans mon dossier que j’en ai vu de toutes les couleurs ! Pourtant, je suis incapable de désigner la couleur qui emporte ma préférence. Chacune d’entre elles évoque un instant de bonheur que je garde dans mon cœur comme un trésor.

Le bleu me rappelle les yeux rieurs de ma mère, bordés de rosée, infiniment iodés. Malheureusement, je n’ai pas hérité de ses merveilleuses couleurs. En revanche, elle m’a laissé ce don de percevoir les nuances et les tons avec l’âme et le cœur. Les iris de ma mère comprimaient les reflets du ciel et de la mer, la senteur de l’océan et de l’horizon perdu. Du bleu tendre au bleu glacier, ils révélaient si bien son cœur qu’aucune peinture ne saurait imiter. Je n’ai jamais vu d’yeux aussi doux et aimants que ceux de ma mère. Si certaines de mes tantes en ont la couleur, aucune n’en a la profondeur ou la douceur, qu’à moi seul ma mère destinait. Son regard affectueux posé sur moi m’emplissait de bonheur, je me sentais à ses côtés en apesanteur, flirtant avec la Voie lactée. Le bleu de ses yeux m’enveloppait comme une caresse, me gorgeait de son amour. En revanche, si je l’avais irritée, ce qui arrivait parfois, son regard devenait gris clair et coulait sur moi comme l’eau glaciale d’un torrent. Il figeait toute envie de réitérer. Ce flot ne durait jamais longtemps, mais était suffisamment puissant pour m’ôter toute envie de m’y replonger. Le bleu était sa couleur préférée, rien selon elle ne sentait aussi bon que le ciel, l’air et la mer. Lorsque nous nous promenions au bord de l’océan, le ciel n’était jamais bleu à ses yeux. Les jours d’été, elle me disait “Regarde Gaspard, comme le ciel semble limpide et beau, avec la mer ils ne forment qu’un, ils ont dévoré la ligne d’horizon pour leur déjeuner.” La mer devenait rieuse si elle moutonnait, si elle reposait étale, ma mère me disait qu’elle s’était assoupie. Elle s’amusait des poissons bipèdes petits ou grands qui s’étaient installés sur le sable blond le temps des vacances. L’écume provoquée par ces enfants d’amphibiens remuants se mariait au ciel, “Ces baigneurs font jaillir des nuages de la mer.” Et les nuages aux yeux de ma mère n’étaient pas blancs, elle y devinait des formes. Les cumulus prenaient l’apparence d’éléphants, de lapins ou de sorcières. Elle m’invitait à goûter des blancs d’œufs montés en neige, quand le ciel se paraît de petites meringues italiennes. Les jours les plus étranges, elle y discernait parfois des anges. Les cirrus laissaient sur leur passage une traînée de sucre glace, quant aux cumulonimbus, elle épiait le ciel inquiète. S’ils ressemblaient à d’immenses enclumes, elle redoutait qu’ils broient les pigeons, les oies cendrées ou les avions. Les choses et les couleurs n’étaient jamais comme je les voyais, elles prenaient toute la tonalité du cœur et de l’humeur de ma mère, elle redonnait vie à la vie. En hiver, son timbre de voix se faisait frisquet, ses descriptions brèves au travers de l’épaisse écharpe qui dissimulait la moitié de son gracieux visage. “Le ciel est mélancolique, il laisse s’écouler son trop-plein de larmes dans la mer.” La mer et le ciel ne tiraient jamais vers le bleu ou le gris, ils affichaient juste une belle ou une maussade humeur.

Ma mère portait à l’annulaire gauche un saphir très clair, elle le caressait parfois du bout de l’index, d’un frôlement de tristesse. Un sourire tendre et nostalgique se dessinait sur son visage, et toute trace de chagrin était alors absorbée par la pierre. Ce petit saphir, d’une pureté parfaite, à l’éclat unique lui venait de sa mère. Ces instants de tourment ne duraient jamais longtemps, sitôt après l’avoir effleuré, la mélancolie s’envolait, elle se levait et m’enlaçait. Le bleu de la pierre, du ciel et de la mer avait ce don d’estomper ses tristes pensées, et de faire jaillir dans ses yeux tout l’amour qu’elle me portait. Mes sombres pupilles concentraient toute la lumière de son cœur. Elle m’appelait alors “mon petit pain grillé.” Mon regard noir était à ses yeux “plus croustillants que la croûte brune du pain, et mon cœur plus gonflé que la mie blanche du pain bien levé.” Elle aimait tout de moi, ce que j’étais, ce que je ne deviendrais certainement pas. Je ne mesurais pas ma chance d’autant d’amour et d’espérance. Je piochais sur la palette de son cœur, passait des heures à vouloir peindre notre bonheur. Je choisissais celles d’un enfant de sept ans, les seules couleurs dignes du cœur d’une maman, de belles teintes vives. Mes réalisations toujours joyeuses naissaient d’une composition souvent hasardeuse. J’ai rêvé d’inventer d’autres couleurs, plus belles encore pour offrir à ma mère mes dessins d’enfant. Je les lui tendais avec fierté. Elle les tenait devant elle, ne disait rien, et laissait la mer discrètement affluer dans ses yeux bleus. Dans ces instants fulgurants, elle me serrait tout contre elle, le nez dans un bouquet, mon cœur se transportait dans l’arc-en-ciel d’un jardin. Ma mère sentait le musc, la rose, l’iris, le jasmin. Comme le bleu de ses yeux, je n’ai jamais retrouvé ce parfum qui éveille toutes les lumières de ma mère. Dès que la mer s’était retirée de ses yeux, le rouge de ses lèvres douces déposait par petites touches, sur mon front, mon cou, mes joues, d’invisibles baisers gorgés d’amour et de tendresse. Les quelques fois où elle les maquillait, ses baisers se transformaient en d’onctueuses caresses légèrement parfumées. Elle riait, prenait mon visage entre ses mains “Gaspard, tu es encore plus joli qu’un bouquet de coquelicots !” La vie au grand air qu’elle menait rehaussait ses joues d’un fard naturellement rosé en hiver, tirant sur la fraise des bois en été lorsque le soleil à son tour l’avait couverte de ses chauds baisers. L’hiver, elle portait un manteau rouge pour provoquer la grisaille du ciel, mettre au défit la nature de retrouver rapidement ses couleurs de printemps. Du feu qu’elle allumait dans la cheminée jaillissaient de grandes flammes vacillantes. Elles ressemblaient à des danseuses ondoyantes sur leur scène de braises rougeoyantes. Nous passions des heures à contempler ce ballet bariolé, blottis l’un contre l’autre. Elle me racontait ma petite enfance, pendant que le feu nous rosissait les joues, et nous rôtissait les pieds.
Noël célébrait l’or, le rouge et le vert. Les festivités débutaient dès l’achat du sapin, la forêt s’invitait dans notre salon. À l’approche de la nativité, son cœur devenait rouge-opéra, sa joie lumineuse décorait davantage la maison que les boules ou les guirlandes que nous suspendions. Le parfum singulier de l’épicéa vert foncé appelle autant de souvenirs heureux, que celui du gazon vert tendre et juste coupé, dans lequel nous nous roulions l’été. Derrière la maison, sur un fil tendu entre deux vieux platanes aux feuilles charnues déployées comme un immense parasol vert, nous suspendions notre linge, portant encore les traces de nos joyeuses luttes dans le jardin. Les draps fraîchement lavés que nous étendions claquaient au vent comme de fiers drapeaux, exempts de toute impureté, dignement tendus dans leur parfaite clarté. Quand les rayons du soleil trouvaient l’inclinaison parfaite, l’un de nous passait derrière l’immaculé rideau de scène, et commençait alors le jeu des ombres. Ma mère de ses grandes mains fines et longues se permettait toutes les imitations. Mes petites mains malhabiles dessinaient des chatons, mes rugissements lui indiquaient que je me prenais pour un lion. Les draps secs et rêches sentaient bon. Plus petit que ma mère, lorsque nous les pliions, je devais de les tenir juste au-dessus de mon menton, pour être à la hauteur des ses bras, qu’elle ne relevait pourtant pas. Je fermais les yeux un court instant sur ces draps, pour y respirer la couleur de mes rêves, et les rouvrais tout aussi rapidement. Nous tirions fort alors sur ce jouet blanc, chacun de notre côté. Celui de nous deux qui avançait de deux pas perdait. Je gagnais systématiquement. Parfois, l’un de nous deux ne présageait pas de sa force ou de sa feinte faiblesse. Le drap terminait sa course dans le gazon ou dans la terre de notre jardin. On en riait, bénissions le lave-linge qui avait le privilège de contenir dans son tambour de la terre ocre, les traces vertes du gazon, et le jus des fruits du jardin gorgés d’été. Nous restions quelques instants à regarder tourner le linge, les couleurs se mélangeaient en un féérique kaléidoscope. Ma mère me servait pour récompense un grand bol de lait sucré, et une tartine de crème fraîche aussi blanche que les draps que nous avions gaiement et follement pliés. Je voyais depuis la table de la cuisine les pots de basilic et de ciboulette qui décoraient la fenêtre. Jamais à la maison n’entraient de fleurs coupées. Nous laissions les fleurs du jardin, au jardin. Ma mère affirmait que nous ne réussirions jamais à composer un aussi joli bouquet, que ce capharnaüm que nous avions amoureusement semé et planté. Parfois, j’enfreignais la consigne, je cueillais dans un champ un unique épi de blé qu’elle portait comme un bijou, glissé derrière son oreille. Chaque jour, je comparais la blondeur de sa chevelure à celle de l’épi, des deux, je préférais toujours celle de ma mère. Si ses cheveux fins brillaient tels des rayons de soleil, les airs qu’elle fredonnait ensoleillaient la maison et teintaient mon cœur de vives couleurs qu’aucun soleil ne saurait chanter. En toute saison, son amour de la vie donnait à mon cœur la teinte chaude d’un soleil d’été. Ses éclats de rire illuminaient les pièces d’une inimitable clarté, ils frappaient de blanc les ombres, emportaient mon cœur. Tout sentait le blanc coton, une indicible volupté nous envahissait. On respirait alors les nuages, parfois même on avait la sensation de s’y baigner.
À l’automne, quand les arbres capricieux changeaient chaque jour de couleur, nous partions avec ma mère pour de longues promenades en forêt. Nous passions l’après-midi à chercher dans un tapis de mousse verte, ces violettes sauvages délicatement parfumées. Seul ce petit bouquet de fleurs minuscules, de tailles et de formes disparates avait le droit d’entrer à la maison. Il n’était pas commun. Il avait de singulier que nous avions longtemps cherché ces petites fleurs, peiné à les trouver. Le violet du bouquet sentait nos pas, nos paroles, nos rires, la forêt, ma main blottie dans celle de ma mère.

Hortense, je vais peut-être te décevoir. Je n’aime aucune couleur, tant que le noir. Elle n’en est pas une. Cependant, chaque soir à la nuit tombée, je m’endors, et toutes les couleurs de Maman viennent me border.


PS J’espère que je pourrais quand même participer au grand jeu de demain. »
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