Les clés sous le paillasson

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Finaliste
Jury

Écrire, pour parler un peu de soi, pour raconter surtout les autres, pour accrocher sa mémoire aux histoires...

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J'ai entendu le vent tourner, autour de quatre heures du matin.
Quand j'avais fermé les volets la veille au soir, la lune commençait à décroître. Je l'avais regardée se coucher derrière les falaises de craie avant de me coucher en hâte, frissonnante.
Je m'étais enlisée, toute la nuit durant, dans des rêves pesants. Je ne parvenais à en retrouver ni le fil ni la clé au réveil, tardif. J'ai tâtonné pour sortir du lit et tirer sur moi mon lourd châle de laine.

J'ai descendu l'escalier en comptant, marche après marche.
Onze, quarante et un, soixante-treize... cent dix-huit. J'ai frémi devant l'énormité de cette somme des parties. Cent dix-huit jours que j'évoluais, là, entre ces quatre murs.

Deux mille huit cent trente-deux heures à veiller. À me redresser à chaque vrombissement de moteur. À guetter l'once d'une présence qui s'en reviendrait par le chemin des douaniers. À frémir à chaque vibration dans l'air. À regarder nos ombres se relever pour danser au salon, les soirs où les vents d'été apportaient avec eux des bribes de nos mélodies d'hier.

Cent soixante-neuf mille neuf cent vingt minutes durant lesquelles l'espoir – tout pétri d'illusoire, confinant à l'absurde –, ne s'était pas résolu à capituler ; cherchant – et trouvant – encore et encore, des raisons de persister. À désosser, un à un, les souvenirs. À démantibuler, une à une, les envies d'avenir.

Dix millions cent quatre-vingt-quinze mille secondes à écouter l'horloge égrener son chapelet de bronze. À croire que j'approchais d'une réponse alors que chaque instant de plus ne faisait que m'en éloigner.

À vider une à une les bouteilles de la cave. À renoncer à jeter leurs cadavres à la mer. À les changer en chandeliers, lestés de sable, sur lesquels sont venus se disloquer les cierges que j'y avais plantés et qui se sont consumés.

J'ai épuisé, il y a dix jours, la dernière des pelotes de laine qui restait dans la malle d'osier. J'ai refermé, il y a trois jours, le dernier des livres – que tu m'avais offerts, que je t'avais offerts, que nous avions lus de concert – qui gisent, éparpillés, au pied de la bibliothèque, par-dessus la table de nuit, entre les bras du canapé.

Cent dix-huit jours. D'immobilité. Dans un silence d'une violence assourdissante.
 


Demain, je partirai.
Je doublerai le cap avant midi.
Il est plus que grand temps. De gagner le grand large. De larguer mes regrets, d'abandonner mes doutes, de disperser mes entraves aux courants bouillonnants.

Demain, au petit matin, je fermerai la maison.
Je serai remontée ôter les draps du lit, leur rendre leur fraîcheur dans une dernière grande lessive.
J'aurai tiré les rideaux sur les images, suspendues dans leurs cadres – qu'elles conservent encore leurs couleurs pour longtemps.

Je me serai tenue, indécise, devant le disjoncteur. Tentée de tout couper. Pour finalement décider de laisser relevé le fusible de la lanterne au portail – qui chaque soir s'allume, qui chaque matin s'éteint. Retenue par un improbable « à tout hasard », venu de nulle part.

J'aurai failli décrocher le papier aimanté au frigo sur lequel mes coordonnées griffonnées n'ont pas encore fini de s'effacer. Avant de m'abstenir. Pour laisser sa chance à l'histoire, dans un ultime « sait-on jamais ».


Les clés ? Elles seront sous le paillasson. Pour qui saura les retrouver. Pour qui voudra les ramasser.

Il restera encore quelques bûches alignées dans leur panier à côté du foyer. Et puis aussi trois allumettes – comme dans les vieux contes de fées, au fond de la boite à thé, sur le manteau de la cheminée – comme la promesse d'une étincelle.

Du côté du jardin, le givre s'en viendra détacher les feuilles caduques, flétrir les fleurs de fin de la saison.

Demain, je m'en remettrai aux ronces des rosiers. Aux branches qui casseront, aux graines qui germeront.
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Daisy Reuse · il y a
Découvrir avec du retard un texte de cette qualité ne remet pas en cause la beauté de son écriture. Bravo.
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Keith Simmonds · il y a
Une œuvre de toute beauté, Claire !
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Christian VALENTIN · il y a
Comment sait-on qu'il est l'heure de partir ? Comment ce qui était incertain devient-il subitement une évidence ?

Deuxième niveau de lecture : combien de fois, au cours de ces cent-dix-huit jours, votre narratrice s'est-elle dit "demain, je partirai"?

Bonne chance pour la finale.

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Blandine Rigollot · il y a
Affronter les ronces, les branches cassées, mais aussi savoir, obscurément, que des graines germeront.
Il y a de la douceur, de la tristesse, de la persévérance aussi dans ce récit émouvant.

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Viviane Fournier · il y a
C'est beau ... beau !
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Joëlle Brethes · il y a
Snif et nouveau soutien...
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Eva Dayer · il y a
Une si longue attente ... mais cette lueur d'espoir à laquelle on veut s'accrocher.
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Mireille d agostino · il y a
Demain sera un autre jour.
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Odile Duchamp Labbé · il y a
Les affres du doute, des espoirs . c'est bien écrit . Merci pour cette lecture.
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Denis Infante · il y a
La question n’est pas tranchée à ce jour. L’espoir était-il le pire ou le meilleur des sentiments humains ?
Un très beau texte !

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