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Les cigales

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P. P.

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Seul un tortionnaire a pu donner vie aux cigales. Avec le raffut qu’elles font chaque été, rendant le réveil matin inutile et le projet de sieste illusoire, il ne peut s’agir que d’un individu de la pire espèce. Un disciple de Phalaris peut-être, qui mangeait des bébés en train de têter leur mère et qui aurait mérité la médaille d’or aux jeux olympiques de la barbarie. Ce despote, à qui avait été confiée l’édification du Temple de Zeus sur l'île de Rhodes, avait fait fabriquer un taureau d'airain dans lequel il enfermait ceux qui avaient le tort fâcheux de lui déplaire, avant de les faire griller au feu de bois. Ou alors est-ce le fils caché du Français Paul Aussaresses, le général borgne surnommé « le bourreau d’Alger ». Le clan Castro et ses héritiers étant hors concours depuis que Cuba a pacifié ses relations avec l’Amérique et le reste du monde, on ne peut exclure que Kim Jung Un soit derrière tout ça. Le despote nord-Coréen rondouillard, une caractéristique physique qui n’implique pas qu’il soit un adepte de la torture mais qui à elle seule ne suffit pas non plus à totalement l’exclure, aurait pu ordonner à des savants de créer les cigales en laboratoire avant de les lâcher au-dessus des pays démocratiques. Car comment songer qu’un humaniste apaisé ait pu inventer les cigales ?
Huit heures. Mon studio au cœur d’une pinède avec vue sur mer vibre comme s’il était attaqué par un bataillon de milliers de marteaux-piqueurs. On dirait même que ces engins de chantier travaillent dans ma tête, ils frappent, creusent, défoncent mes tympans et mon cerveau. Ces engins bruyants doivent avoir leur carte au MEDEF, car ils ne connaissent pas le code du travail et n’arrêtent leurs cadences infernales que vers 21 heures sans avoir faibli une seule fois. Voilà ce qui rend fou : un tintamarre assourdissant et d’une régularité de métronome. Je leur ai fait quoi aux cigales pour qu’elles me torturent pendant mes vacances ? Même Marcel Pagnol ne pouvait pas attaquer le tournage de ses films dans la campagne provençale sans avoir d’abord frappé le tronc des pins pour les faire taire. Une cigale ça va, deux aussi, dix ça passe encore...mais des milliers comme dans ma pinède estivale !
Réveillé à 8 heures, contraint et forcé, je ne suis même pas capable d’envisager sereinement la journée. Avachi sur ma chaise blanche en plastique, les coudes appuyés sur ma table blanche en plastique aussi, je tente de beurrer mes deux biscottes en me demandant à quoi je vais bien pouvoir occuper mon temps. Mer, piscine, ou les deux, zoo, je le connais par cœur pour y être allé des dizaines de fois avec les enfants, promenade le long de la plage... Sauf qu’il y a ces putains de milliers de marteaux piqueurs ! Les ondes qu’ils dégagent inlassablement perturbent ma conscience et altèrent ma faculté à me projeter. J’ai enfin beurré mes biscottes, avant de les briser entre mes doigts rendus incontrôlables par un stress aussi élevé que le taux de césium 137 à Tchernobyl, persuadé que depuis les pins en face de mon balcon les cigales se moquent de moi. Elles stridulent
de plus en plus en jouissant de ma souffrance. Je les vois en train de me faire des bras d’honneur, ou plutôt des pattes d’honneur. En y regardant de plus près, celle qui est agrippée au tronc d’arbre à quelques dizaines de centimètres de moi a la bouille toute ronde de Kim Jung Un. C’est lui, avec des ailes, des pattes, et des cymbales. Escorté par leur chant guerrier, je file sous la douche. Durant ces quelques minutes, elles se feront oublier. Après avoir vérifié qu’aucune cigale ne m’a suivi, je me précipite sous le jet. Là, plus un bruit sauf celui de l’eau qui coule sur moi et s’abime au fond du bac.

Cette douche miraculeuse vaut tous les 4 étoiles du monde. Comme si je louais ce studio à la mer 600 euros la semaine pour le seul plaisir de l’eau calcaire sur mon corps. Et pour passer des nuits silencieuses. Lorsque je retournerai à l’usine, mes collègues raconteront avoir marché sur la muraille de Chine, flambé au casino à Palavas, pêché à pieds en Bretagne....et moi je leur dirai ma joie d’avoir pu me laver presque religieusement dans un mètre carré, protégé par un rideau en plastique moisi pour ne pas inonder le reste du studio. Pas de quoi les faire rêver.
A bout, je tape « lance flammes » sur Google. Voyons si l’incollable moteur de recherche peut m’être utile. Car après tout, quoi de plus performant que cette arme pour détruire les cigales qui font de mon paradis un enfer ? Je lis que «tous les états américains sauf un viennent d'autoriser la commercialisation du XM42, premier lance-flammes portable... ». Voilà. Cette information capitale à ma survie est donnée sur le site d’un magazine canadien, qui poursuit : « Qu'ils doivent être tristes, les Californiens. Les habitants de l'Etat le plus peuplé des Etats-Unis sont, en effet, aujourd'hui les seuls à ne pas avoir le droit de s'offrir un lance-flammes. Plus précisément le XM42, le premier lance-flammes portable, selon son constructeur, doté d'une portée de huit mètres. Idéal pour brûler son voisin du troisième. » Pas un mot sur les cigales. Je tape donc « brûler les cigales au lance flammes ». Rien non plus, le néant total. Et puis, me prévient un voisin, éradiquer ainsi les cigales aurait pour inconvénient d’incendier aussi la pinède. Il me conseille donc de renoncer à mon projet.
Je me sens perdu dans le box des accusés. Comme en exil sur un ilot de poche autour duquel rôdent des requins aux dents acérées qui ne pensent qu’à me bouffer. L’article du quotidien local, signé du spécialiste des faits-divers M. Rembert et dont le titre était « Il détruit une résidence de vacances avec un lance-flammes: 140 morts », me revient en mémoire. En deux ans de détention provisoire j’ai eu le temps de l’apprendre par cœur : «Un coup de folie, c’est l’expression qui revient dans la bouche des enquêteurs et du procureur de la République. Dans la nuit de mardi à mercredi, un homme de 38 ans a méthodiquement détruit une résidence de vacances au bord de la mer au moyen d’un lance-flammes XM42 qu’il avait acheté sur internet. Dans le gigantesque incendie qui a suivi, 140 personnes endormies, dont 52 enfants, ont perdu la vie dans d’abominables souffrances. Lors de son interpellation, l’auteur présumé des faits a expliqué avoir voulu exterminer les cigales dont le chant rendait ses vacances insupportables. »
Sauf que dans son édition de ce matin, voici ce qu’écrit M. Rembert: « Selon le collège d’experts psychiatres qui a examiné l’accusé quelques jours avant l’audience qui doit débuter aujourd’hui, la thèse de l’homicide volontaire est totalement erronée. Les médecins considèrent en effet que l’accusé est schizophrène et souffre d’hallucinations. Particulièrement la nuit, il entend des voix qui en l’occurrence sont des cigales. En alternant des phases anarchiques et brutales de somnolence et d’insomnie, au réveil il rumine et considère qu’il est personnellement agressé par des cigales qui n’ont jamais existé ou alors marginalement. En confondant le jour et la nuit, en se posant en victime...son passage à l’acte s’inscrit directement dans la pathologie dont il souffre. Nous considérons que son état nécessite des soins, et qu’il n’est donc pas accessible à une sanction pénale aux termes de l'article 122-1 du Code pénal. Dans son premier alinéa, celui-ci dispose que n'est pas pénalement responsable la personne qui était atteinte, au moment des faits, d'un trouble psychique ou neuropsychique ayant aboli son discernement ou le contrôle de ses actes. »

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