Les Charmilles

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Image de Été 2020

Ma journée se terminait bien. Un soleil radieux avait illuminé depuis le matin le magnifique jardin de la maison de retraite « Les Charmilles » où je loge. Les bâtiments judicieusement dispersés dans un beau parc très fleuri s’élevaient sur un seul étage aux larges fenêtres tournées vers la verdure. Les chambres claires et spacieuses donnaient toutes sur les jardins ; le réfectoire agréable ressemblait plus à un restaurant qu’à une cantine ; la salle commune faisait la fierté de tout le monde avec ses aménagements conviviaux et le personnel était dévoué et compétent. Pour ne rien gâcher, Les Charmilles se dressaient quasiment en plein centre-ville et les résidents suffisamment valides pouvaient à tout moment sortir se mêler au monde actif et grouillant de la ville.
J’avais passé un long moment de l’après-midi à regarder une toute jeune femme cajoler sa grand-mère pensionnaire comme moi de ce gentil mouroir. La demoiselle me rappelait une amie disparue avec mes belles années. Une fois le dîner fini, je décidai d’aller me coucher aussitôt après une dernière promenade dans les allées bordées de bancs du jardin. Les allées étaient embaumées des senteurs que les fleurs surchauffées toute la journée exhalaient en abondance. Sur l’un des sièges, je reconnus la dame qu’avait visitée la jeune fille remarquée. En entrant dans le bâtiment, je pensai à la demoiselle et cela me fit revisiter ma jeunesse envolée. Je m’endormis bientôt sur ces souvenirs à la fois nostalgiques et revigorants.
J’avais près de soixante-dix ans à présent et je pensais être à l’abri de toute surprise du côté de mon cœur. Ma part de sentiment était enfouie si loin, cachée derrière des tas de faux-semblants. Je l’avais repoussée au plus profond de mon être, enfouie sous des tonnes de préjugés. Elle gisait tout au fond de moi, écrasée par des montagnes de regrets immenses. Mes vieux sentiments amoureux se terraient dans un recoin, coincés par toute une vie de bonne conduite et de respect des règles. Il était impensable qu’ils ressurgissent un jour, que dis-je, impossible même. Je n’y pensais vraiment plus du tout, voyez-vous.
Vous pensez dans ma situation on pense plutôt à panser ses articulations qu’à articuler ses rendez-vous galants ! Et puis j’avais bien eu mon compte, allez ! Les ressentis amoureux, il faut les laisser aux jeunes. Chaque chose en son temps et un temps pour chaque chose m’avait-on toujours dit. Et figurez-vous que j’y croyais, moi !
À mon âge, c’est davantage la tendre attention qui guide nos mains douloureuses et tremblantes vers le bien-être de l’autre. Eh bien oui ! quand il est encore là, il faut bien faire attention à ne pas blesser notre « autre » par un geste malheureux mal contrôlé. Et puis surtout, nous ne pouvons pas l’abandonner dans une solitude destructrice par simple égoïsme ou manque d’empathie !
En l’espèce pour moi cela aurait été « une autre ». Parce que voyez-vous, je suis un homme pour qui les « autres » ont toujours été des femmes. Mais ce temps-là, il me faut bien le dire, remontait à des années déjà lointaines, longues, sèches, insipides et d’un mal-être difficilement supportable. Une souffrance due à un manque de sollicitude des générations suivantes. Aucun regard n’était plus posé sur moi sinon de pitié ou de condescendance.
C’est pourquoi je ne me suis pas méfié quand j’ai rencontré cette jeune personne par l’entremise de sa grand-mère. Elle était mignonnette, fraîche et enjouée. Le premier jour ses yeux doux se posèrent sur moi avec curiosité comme si elle était étonnée d’avoir en face d’elle un être humain si étrange, à la peau un peu flasque certes, mais au regard encore brillant. Elle examinait avec intérêt mon visage légèrement buriné, éclairé par mes cheveux blancs fournis et un sourire avenant qui lui parlaient de frasques anciennes. Cela lui semblait lui plaire.
Elle s'esclaffait souvent et ses lèvres d’un rose assez foncé me faisaient penser à un tendre bonbon acidulé. Elle sentait la fraîcheur de la rosée d’un matin de printemps ; vous savez, lorsque les premiers rayons de soleil timides tentent de percer la légère brume. Celle qui rend les silhouettes des promeneurs imprécises, mystérieuses, fantasmagoriques et pleines de promesses.
Nous avons commencé par échanger des banalités, je ne sais plus pourquoi, ni plus sur quoi d’ailleurs, peut-être sur sa Mamie pensionnaire elle aussi. Ou bien alors nous parlions des charmantes Charmilles elles-mêmes, ou des jeux de scrabble et de loto qui divertissaient si bien les autres vieillards de la résidence. Assis sur un banc du jardin nous parlions de petits riens insignifiants, de petites choses légères et futiles qui la faisaient glousser derrière ses jolies dents si blanches, sous ses lèvres bien pleines. Et puis les sujets sont devenus plus pointus, plus précis, nous sommes sortis des Charmilles pour aller au café d’en face. Juste pour être plus libres de nos propos.
Je me suis rendu compte que j’avais plaisir à discuter avec cette demoiselle qui ne l’était plus tant, à l’écoute de ce qu’elle me racontait parfois. Je pensais les jeunes femmes d’aujourd’hui superficielles et frivoles, plus préoccupées de se trouver un amoureux d’un soir que d’analyser les causes et les effets des errances des temps modernes et encore moins d’écouter l’avis des hommes.
Eh bien, je me trompais ! Elle n’était pas que cela. Elle était curieuse de tout, posait des questions sur tout, demandait des détails, des preuves, des exemples ! Et surtout ses yeux plongeaient en moi comme on plonge avec avidité dans une source de fraîcheur par jour de canicule. Je la sentais captivée, hors du temps, centrée sur mon discours et sur mes connaissances. Elle s’émerveillait de ce qu’elle découvrait, mais elle m’apportait aussi le regard nouveau de sa fraîcheur naïve et avide.
Ses questions pertinentes frôlaient parfois l’impertinence quand elle me reprochait de n’avoir pas assez de preuves de ce que j’avançais. Et cela m’aiguillonnait voyez-vous, m’incitait à rechercher plus loin, à ne pas me satisfaire de ma simple expérience. Du coup à force d’enquête, de curiosité renouvelée, de désir de lui plaire aussi, je m’enrichissais de connaissances supplémentaires. À mon âge, vous en rendez-vous compte !
On décida donc de se rencontrer plus souvent pour approfondir ces conversations et d’apporter chacun des précisions sur ce qui était resté flou. D’habitude, car cela devint vite une habitude que de se voir régulièrement, d’habitude donc, on s’asseyait l’un en face de l’autre pour échanger autour d’un café dans un bistrot en face des Charmilles. Enfin je prenais un café et elle un chocolat bien chaud. Elle disait avec un sourire malin que le cacao était aphrodisiaque et que je ferais bien d’en boire souvent. Et quand elle disait cela, elle fronçait son petit bout de nez d’une façon toute particulière, adorable je dois bien le dire.
Donc un jour, pour lui faire plaisir, je commandai deux chocolats chauds au garçon qui vint prendre la commande. Elle en fut ravie et du coup, elle décida de s’asseoir à côté de moi et non plus en face, collant incidemment sa cuisse contre la mienne. Ce contact me fit l’effet d’une électrocution. Mon cœur rebondit, se cogna de partout, se blessa même, un peu.
Mais je remarquai qu’elle aussi avait réagi et son comportement changea à partir de ce jour. Ainsi que l’objet principal de nos conversations. Très vite, elle m’invita chez elle, dans son petit studio du centre-ville et là, elle aborda des thèmes plus intimes qui me génèrent au début et mirent mal à l’aise ma pudibonderie et mes regrets enfouis. Elle me demandait des conseils, me faisait raconter mes expériences. Son regard incrédule s’étonnait des précautions multiples que nous prenions dans le temps pour nous aimer. Elle en souriait parfois. Et puis un jour elle me fit comprendre que mon âge n’était pas un problème pour elle. Mon esprit, certes un peu macho, ma gentillesse, mon humour, ma culture, ma philosophie de vie, le respect que j’avais pour le corps des femmes était en fait ce qu’elle recherchait chez un homme.
Elle me subjuguait, et bientôt je fus son jouet. Je faisais tout ce qu’elle me demandait avec son air mutin, ses lèvres offertes, ses jupes courtes et ses poses lascives qui dévoilaient des trésors cachés. Elle me faisait découvrir des horizons nouveaux aux rives folles, je retrouvais ma vigueur printanière, enfin presque et je me mis à faire des folies pour elle. Je lui offris des cadeaux, des voyages, des week-ends, des sorties le plus souvent sans moi bien sûr. Et je mangeais des tonnes de chocolat, qui auraient pu éventuellement me servir en cas de jours « studieux » comme je les espérais en vain, paraphrasant mes visites à son studio.
J’ai fini par connaître ses goûts, ses envies, ses attentes, ses regrets d’adolescente, ses peines d’enfant gâtée, ses souhaits, ses projets. Enfin, je pensais tout savoir d’elle. Et je croyais aussi tout connaître de son cœur, de son emploi du temps, de ses occupations, de ses aspirations. J’étais si complètement tendu vers elle, vers sa vie qui démarrait, vers ses désirs et ses besoins que jamais je ne me suis demandé ce qu’elle faisait de ses journées. Je veux dire en dehors de ses études, de ses visites à sa grand-mère et quand nous n’étions pas ensemble.
Et puis un jour, au café des Charmilles, elle me présenta un copain de fac tout jeune aussi, mais si insipide à mes yeux. Insipide, mais si beau aux siens. Et quelques jours après, elle me dit qu’il était aussi très vigoureux et que bien que cela n’ait rien à voir avec des sentiments amoureux, elle éprouvait pour son endurance, disons une certaine attirance.
Par jalousie mal placée je n’acceptai pas de la savoir compléter mes discours surannés et ma sage expérience quasiment impuissante, par la soif de découverte et la vigoureuse endurance du jeune homme. Elle jugea alors qu’elle en avait assez appris sur la vie des origines et elle me pria gentiment de lui rendre la clef de son studio.
Alors voilà Pierre, pourquoi je suis devant vous.
Car moi, voyez-vous, j’aimais toujours la fraîcheur de son cœur et de sa naïve ignorance. J’avais retrouvé les espoirs et les émois de mes vingt ans, nos échanges me manquaient terriblement. Je parle de l’ensemble des échanges, pas seulement des moments de jouvence retrouvée parfois, au froufroutement d’une jupe accidentellement soulevée par un mouvement brusque incontrôlé. Ses yeux rieurs ne me regardaient plus. Plus personne ne me regardait avec cette admiration, cette adoration que j’aimais tant lire dans ses pupilles bleues.
Vous comprenez Pierre, je n’entendais plus son rire éclater en cascade, s’arrêter, repartir, et monter jusqu’au palier des larmes. Qui accepterait désormais que je lui essuie ses gouttes de bonheur du revers de mon pouce, et que je dépose sur sa joue humide un petit baiser tendre ? Je n’entendais plus sa voix me confier ses mots fous dans nos moments d’échanges intimes. Et puis qui maintenant m’inventerait ces phrases de jouvence ? Certainement pas sa grand-mère qu’elle ne venait d’ailleurs presque plus voir non plus et qui vieillissait tranquillement en me regardant malicieusement dépérir dans mon coin.
Remarquez, je ne regrette rien. Si c’était à refaire, je le referais, car au moins j’ai vécu des heures délicieuses. Mais je croyais avoir touché à l’immortalité, pardonnez-moi Pierre, et je me retrouvais dans ma sénilité. Je n’ai pas pu continuer comme cela. Je me suis dit que vous aviez sûrement une petite place dans votre paradis.
Monsieur Pierre, vous en avez bien une, hein ! Vous en avez bien une lui ai-je demandé ? Il m’a fait une réponse sibylline que je n’ai pas comprise. Je m’apprêtais à lui demander des explications, mais...
C’est à ce moment-là de mon rêve curieux que toqua à la porte l’infirmière du matin pour ma première piqûre. Ma journée commençait bien. Un soleil radieux illuminait le jardin de la maison de retraite. Une charmante mamie assise sur un banc sous ma fenêtre dans le parc fleuri racontait à un merle étonné qui venait picorer de son bec rouge les miettes de pain qu’elle lui jetait de sa main décharnée :
– Hier, ma petite fille est venue me visiter...
L’infirmière me demanda si j’avais bien dormi.
– Oh oui. J’ai fait un rêve merveilleux. Pierre m’a conseillé d’attendre encore un peu, car on ne sait jamais a-t-il dit.
– Pierre ? Un nouveau résident ?
– Non. L’ami d’une amie.
Dès mon petit déjeuner pris, je suis allé rejoindre la mamie assise sous ma fenêtre. Elle était toujours là. Les yeux mi-clos, elle tendait son visage au soleil du matin.
– Bonjour, madame. Votre petite fille revient vous voir bientôt ? Pourriez-vous me la présenter ?
– Oh ! Comme c’est curieux. Nous avons parlé de vous hier et elle m’a fait la même demande.

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