Les buveurs de cerveau

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Je suis Théophile VODOUNON, étudiant de Lettres Modernes. Je suis passionné de la littérature et des arts en général. Deux fois lauréat du Premier Prix de dictée francophone; lauréat  [+]

Personne dans notre quartier ne peut jurer de n'être jamais instruit de cette histoire. Les archives l'avaient portée très fidèlement sans que quelques tourments d'ivresse n'aient pu trancher un centime de l'écrit, bien qu'ici l'ivrognerie ait gagné du terrain et endort la mémoire de tous. Et comme il pourrait arriver que les gens nient la véracité de cette histoire, les sages avaient placé à côté de l'agenda portant l'histoire, une marmite contenant un bouillon de chair humaine que l'on garde jalousement comme cela se ferait dans un musée. L'on se demanderait certainement ce qu'une marmite viendrait chercher dans tout cela. Et bien, c'était pour rassurer les éventuels sceptiques que cette histoire est une pure vérité. S' il n'y croient pas, qu'ils aillent demander au restaurant « Tango » pourquoi la cuisine du restaurant avait été séparée de l'aire de vente d'une distance de cent mètres. Tout cela semble du zéphyr ! On verra ! Vous auriez peut-être besoin de deux verres de vin rouge pour votre aise.
Il y avait en effet, dans ce village, un vieillard qui avait un fort renom de buveur de vin de palme. Sa maison, une vieille construction, adossait une large clairière de la contrée. C'était une large cour au milieu de laquelle trônait une grande case en latérite crépie à la bouse de vache, clôturée d’un parapet en briques chaulé, qui marquait un peu la différence dans cette contrée. On ne pouvait vraiment dire pourquoi la clôture avait été inachevée ; ce qu'on savait cependant, c'est qu'on lui avait pourtant envoyé de l'argent pour la construction.
Il avait trois femmes (on a ce privilège ici quand on a mis pied une fois au moins sur le territoire de la « nation mère » ), mais n'était arrivé à avoir qu'un seul fils. Son unique fils. Par malheur, c'était encore l'époque où on capturait les enfants pour l'école étrangère. Quand le chef du village avait reçu l’information faisant état de ce que l'école étrangère avait besoin d'élèves, il pensa que cette chose était un grand danger et que, pour cela, il fallait y envoyer les enfants d'autrui. Parmi les enfants choisis de force, à qui on pensait faire du mal en les envoyant à l'école étrangère, parmi ceux envoyés pour servir de cobaye, il y avait aussi le fils unique de notre ancien combattant. C'était à cette époque où les instituteurs locaux inventaient des jeux pour réussir leur enseignement. On composait des chants à l’aide des leçons, faisait danser les élèves devant une horde tout en récitant leur leçon de grammaire ou conjugaison. Plus tard, ce fils connaîtra de succès et ira faire florès à l'étranger.
Le vieux en question était l'un de ces anciens combattants envoyés de force dans le temps pour aller s’offrir en holocauste en vue de sauver la nation que le jargon d'antan appelait scrupuleusement ‘’nation mère’’, en prise avec ses vieux amis. Ils étaient partis en gros et revenus en détails, laissant sur le champ de bataille les corps dynamités de leurs frères, amis, pères, ou futurs gendres. Parmi ceux qui avaient eu la chance de conserver leur vie malgré les balles reçues et que la nation mère avait enfin chassés de ses territoires par aversion, figurait notre vieux buveur de vin. À son retour, il avait sombré dans une sorte de traumatisme, séquelle d’une rude dépression due à sa déception face à l'image qu'il avait toujours conçue de la ‘’nation mère’’. On le croyait fou, puisqu'il en donnait l’air ! Quand cela lui arrivait, il exécutait des marches militaires dans la rue, avec la voix rude d'un commandant de cercle, d’un accent de français hâtivement fauché. L’alcool assura le reste de son accès de folie.
Donc, ce vieil homme était connu pour son renom de buveur de vin. Son nom faisait vraiment écho au point où les vendeurs de vin de palme et d'alcool, lorsqu'ils venaient à se plaindre de mévente, se hasardaient devant sa maison tout en traînant ostensiblement leur gourde pour que le vieil homme vît, même de sa chambre, le vendeur qui flânait. Les avait-il vus ? Il criait alors à l'une de ses femmes que l'on appelât l'homme qui s' en allait. Et les bons comptes se faisaient, et les bonnes amitiés se nouaient.
Les matins, de bonne heure, le vieil homme arborait son bonnet rouge, coinçait un cure-dent entre les mâchoires et s' en allait à son coin où coulait vin, où se croquait la cola, où les boutades se lançaient sans oublier les défis d'ivrognerie. Il buvait comme quatre et rentrait chez lui tout ivre, non pas sur ses pieds mais dans une brouette que ses femmes avaient achetée à son intention. Pour s' alléger la tâche, ses femmes avaient dû acheter une brouette pour récupérer sa carcasse au coucher du soleil. Quand elles voyaient leur mari partir le matin, elles inscrivaient alors dans leur programme du jour, l'ordre d'aller le ramasser le soir. Le soir venu, elles traînaient la brouette dans les rues, allaient de coins en coins, se renseignant par ici si l'on avait vu un homme se traîner sur ses fesses comme seul moyen de locomotion circonstanciée, jetant l'œil par-ci pour aviser si un corps gisait dans les boues sanieuses de la rue. Quand elles le voyaient enfin (et elles le voyaient toujours, au quel cas elles ne rentraient jamais et restaient à chercher, sans sommeiller, jusqu’au lever du jour ou parfois jusqu'à la tombée d’une autre nuit), quand elles le voyaient, elles le ramassaient dans la brouette. Elles y allaient avec méthode ! Pour le ramasser, puisqu’il avait perdu toutes ses forces, la première épouse s' occupait de sa tête et ses épaules, la deuxième restait au milieu pour ramasser le tronc ; et, la troisième s'occupait à le ramasser par les pieds. À trois, elles le posaient doucement dans la brouette : destination maison, au milieu des calebasses de riz et de sauces viandées.
Le lendemain, l'homme reprenait encore sa direction.
Quand venait un jour où il ne se pointait à tant dans son coin de délire de sens, les flâneurs recommençaient leur défilé. L'un de ces flâneurs arriva à trouver faveur en ses yeux, et bientôt, ivre après des calebasses de vin ingurgité, le vieil homme, qui n'avait plus d'argent pour autant boire, indexa au flâneur, un terrain qu’il réservait à son fils, en échange de quelques calebasses de vin. Ce jour-là, il but jusqu'à la lie le contenu de tous les cinq gourdes que trainait le vendeur.
L'homme, qui venait ainsi de gagner une terre en échange de vin de palme, occupa si tôt et bien sa parcelle et y installa une distillerie bien commode ; une manière de faire du vieux son meilleur client. Un matin seulement, il était venu avec une horde importante d’hommes tous fort armés pour les travaux de nettoyage. Il fallait déblayer le terrain, ôter les mauvaises herbes afin de mettre sur place la plus grande distillerie qu’envieraient mille générations à venir. On avait fait construire une sorte de hangar artistiquement couvert d'un toit en touffe de chiendents. Au-dessus du toi, un canari flambant renversé, tout au sommet, ajoutait à l'ensemble un statut de musée. On eût dit que ce ne fut pas précaution vaine, car le canari servait d'antenne aux buveurs. Il leur suffisait de regarder de loin cet objet qui trône au-dessus du toit pour ne pas se perdre de chemin quand l’on avait déjà pris quelques verres ailleurs pour avigorer les nerfs. Les services ne tardèrent guère.
Le vieil homme, lui-même, chaque matin dès l’aube coinçait son cure-dent dans ses dents roussies par la cola et s' en allait se gargariser la gorge avec du sodabi(alcool )chaud. Au départ, pour le recevoir en bon client, l'homme lui donnait un tabouret pour siège, tandis que lui, le vendeur, tirait un escabeau et y posait séant. Le vieil homme buvait alors. Quand il buvait de bons coups et, comptant ses doigts, les trouvait dix au total, il se convainquait qu'il n'avait encore assez bu. Dix vers passaient et il comptaient vingt doigts, vingt orteils. D'autres doses passaient et le nombres de ses doigts augmentait, allait à quarante, à quatre-vingts, allait à cent soixante. Alors, le vieil homme se retrouvait sous le tabouret, non pas sans que son vendeur l'eût soutenu autant qu'il pût. Le vendeur changea de siège pour réduire au mieux les ramassages d'homme. Mais avec la chaise, rien ne passa autrement. L'homme passait d'une gourde à l'autre, en même temps qu'il passait d'un état d'âme à un autre. Ses femmes venaient toujours le ramasser sous la chaise du distilleur. Elles, elles n'avaient aucun pouvoir, d'après la coutume, de faire des remontrances à leur mari. On connait la sentence désormais : quand l'homme parle, la femme se tait. Les femmes n'eurent qu'à proposer au distilleur d’installer plutôt un divan dans sa distillerie. Ah, qui a dit cette chose : « quand femme veut, Dieu veut » ? Non, on doit vraiment le rencontrer et lui servir dix bons verres de soto, alias kangni-kangni l’alcool , pour son intelligence ; puisqu'il a dit vrai. Dieu fit que l'homme ne tombât plus guère, sauf qu'il se ramassait en boucle dans son divan, faisait dans son divan, la chose que l'on fait au petit coin ; et il l'arrosait de sa propre essence qui sortait alors de son robinet en chair, suintait à travers son pantalon sauté et se rependait dans le divan. L’autre chose était-elle liquide, diarrhéique, elle dégoulinait doucettement le long de ses jambes et encrassait les semelles de ses chaussures, quand il en portrait ; était-elle solide, elle formait un gros colis dans le pantalon que laveront ses femmes plus tard.
Plusieurs fois, les femmes se sont plaintes, plusieurs fois elles ont reçu leur dose de gifles avec la menace sévère de divorce. Or, qu’elle femme oserait se donner le malheur de divorcer d'avec cet homme dont l'enfant, le seul intellectuel de la contrée, vivait à l'étranger et envoyait régulièrement de l'argent à sa famille ? Divorcer d’avec un homme qui a foulé la terre de la ‘’nation mère’’ ? Pas une femme de chez nous. Elles auraient plutôt voulu appeler l'enfant et lui dire qu'elle avaient marre de toujours ramasser son père dans la brouette et traîner jusqu'au domicile, mais le mal est qu'il n'y avait pas de téléphone. En ce temps, le téléphone venait fraîchement de sortir et ne l'achetait qui voulait ; une Sim coûtait en ce temps quatre-vingt-dix mille francs. L'argent que le fils avait envoyé à son père pour l'achat de téléphone,...la bourse des distilleurs ne se plaint guère.
Heureusement ou malheureusement, tout changea un jour. Dès qu'il fut annoncé dans le quartier que le fils prodige revenait au bercail, l'homme s' assagit un tantinet, modéra ses tours de verres et devint sobre en la matière.
Le jour arriva et le fils atterrit au somptueux aéroport du pays. Là, l'attendaient père, mère et marâtres. Le fils descendit du ventre du grand oiseau sorcier avec zèle et élégance. Sa posture d'homme bien fait ajoutait plus de valeur à son élégance.
Le fils fut heureux de retrouver les siens, mais quelque peu hébété de voir son père assez vieilli qu'on le croirait nonagénaire. En réalité, il ne restait du vieux sexagénaire qu'une maigre image de loque humaine, disons un brouillon humain avec les yeux globuleux trop enfoncés sous les arcades sourcilières vieillies telles le fanon d'un vieux cerf, le crâne vachement osseux, les oreilles élargies par le poids de l'âge et l'ivresse, mais les bajoues boursouflées avec une bouche proéminente aux lèvres lippues. Depuis l'aéroport, le fils accusa cette décrépitude soudaine de son père. La désolation avait commencé là avant que revenant à la maison, il ne remarquât le comble du regret.
- J'avais pourtant plusieurs fois envoyé de l'argent pour que l'on change le visage de cette maison ! Comment se fait-il que tout soit aussi rustique comme du temps de nos aïeux ?
- Oh, mon fils, si seulement tu savais le malheur qui s' était abattu sur nous l'an dernier !
Cela dit, les larmes de crocodile commencèrent d’humecter les paupière du vieil homme. Il avait mal dans l'âme. Tellement le malheur paraissait reprendre sa vivacité dans son âme qu'il s’affala lourdement dans son vieux fauteuil, tout contrit. Mais quel malheur ? Un malheur chimérique ! Ses femmes présentes filsne pouvaient le démentir. Elles aussi feignaient les malheureuses ; et, le fils y crut enfin.
- Vous ne m'en aviez pourtant rien dit au téléphone ! Ah, voilà encore, je vous ai envoyé de l'argent pour acheter un téléphone mais jamais personne ne m'appelle !
- Mon fils, si seulement...
Et les larmes finirent le reste. Le fils comprit ses parents. Ils ont dut survivre à un malheur. Dans l'intervalle de trois mois, le fils avait réparé le visage pouilleux de la maison de ses parents. Il avait fait tellement de belles œuvres dans sa région que les envieux commençaient par naître de partout. Mais il faut noter qu'au cours de cet intervalle, le fils avait aussi remarqué amèrement que son père était un abonné numéro un de l'ivresse.
- Père, voyez comme vous rouillez votre santé avec l'alcool. Vous ne voulez pas rester en vie et jouir des biens de votre fils ? Si je suis allé me battre à l'extérieur pour me faire un nom, c'est quand même pour vous récompenser ! Vous mourrez tôt, alors que je vous veux un paradis terrestre d'au moins cinquante ans encore !
- Je te comprends, mon digne fils. Je n’étais pas un ivrogne ; c'est ce fameux malheur qui m'y a contraint.
- Mais de quel malheur on me rabat tant les oreilles sans que je ne sache grand-chose à propos ?
- Mieux vaut ne pas chercher à savoir, mon fils ; sinon,... balbutia-t-il, les larmes au bord des paupières. Je te promets que je ne boirai plus.
Le vieil homme faisait tout pour rester toute une journée sans lever le coude. Il paraissait alors triste le long de la journée, regardait dans le vide comme frappé d'un deuil, les lèvres réduites en un mouvement de succion répété. Il se mêlait fort peu aux faits de sa maison, s' enfermait beaucoup sans que le fils sût ce qui taraude l'esprit de son père. Inquiet, il le pria enfin de ne point toujours s' enfermer car cela écourterait son existence. Durant ce confinement, le vieil avait passé mille idées au peigne. Il pensait toujours au meilleur moyen de boire sans que son fils ne le sache. Heureusement ou malheureusement, il avait arrêté une méthode, qu'il jugeait très précieuse, pour continuer son ivrognerie.
Désormais, chaque matin, le vieil homme sortait de chez lui avec un lampion. Le lampion lui était fidèle au point où il le traînait de jour comme de nuit. Quand il partait le matin, il revenait le soir toujours avec son lampion, qu'il n'allumait jamais. Et quand il revenait, il s' enfermait dans sa chambre pour ne poindre que le lendemain. On s' étonna que le vieux trimbalât un lampion à longueur de journée sans jamais l'allumer. On s' étonna de même de sa flegme soudaine. Alors les curieux s' en donnèrent pour métier de le surveiller. Ces curieux ne manquaient pas leur cible ! Aussitôt l'homme parti, une tranchée de curieux se mettait en embuscade, regardait l'homme partir, tout gai dans les rues, lui qui blêmit au bercail. Les curieux le suivaient dans ses moindres gestes et propos. On remarqua que quand l'homme se trouvait seul dans la rue, il épiait l'alentour, levait calmement son lampion à la hauteur de ses lèvres, rejetait la tête en arrière pour on ne sait quelle besogne. Mais la chose se sut plus tard. Le fils fut mis au courant et désormais, ce jeu n'eut plus cours.
Or, il y avait dans le quartier un vieux restaurant où l'on vendait de la viande du porc bien préparée et accompagnée de bons apéritifs. Le fils prodige décida d'orienter autrement son père en lui offrant d'aller souvent savourer les bons mets du restaurant Tango. Lui tenait à rendre son père heureux de son mieux. Le père, lui, se sentait maltraité par cette volonté de le célébrer. N'est-ce pas le tuer que de lui interdire l'alcool ?
Le vieil homme commença par fréquenter le restaurant de Tango. Au début son fils alla s' assurer qu'on n'y vendait pas d'alcool fort. On n'y vendait que des sucreries et quelques rares bières moins fortes. Bien que le vieux se trouvât malaisé, il fréquentait comme il pouvait le restaurant Tango. À son passage, les hommes jetaient leur tête à travers leur fenêtre pour soupirer à son endroit : « ce fils fait le malheur de son père en lui interdisant l'alcool ! » se disait-on à part soi.
Des semaines passaient et l'homme offrait toujours son visage endeuillé en spectacle dans les rues. Il traînait dans son habillement flambant comme l'a voulu son fils. Quand on n'avait pas regardé son visage, on s' exclamait : « ô quelle sape ! Quel vieux attifé ! Que Dieu nous donne des enfants qui prendront ainsi soin de nous dans notre vieillesse ! ». Mais quand la curiosité de l’habituellement enfantait la curiosité de voir le visage de l'homme ainsi orné, on ne peut réprimer un juron : « Diantre, quelle frimousse ! Quel misérable ! ».
Par la suite, on vit l'homme changer bizarrement d'humeur. Il devint tout joyeux, parcourait les rues à grandes enjambées vers son habituel coin. Il y allait tout fièrement avec un sachet de pure-water en main.
En effet, un jour qu'il se lamentait, assis sur un large banc du restaurant, après avoir empiffré son bon plat à lui servi, un homme s' approcha de lui. Il rencontrait souvent cet homme-là dans le restaurant mais ils ne se parlaient jamais. Toujours cet homme avait un sachet de pure-water en main, qu'il trimballait. On aurait dit que lui ne venait que pour boire de l'eau pure.
- Allons mon vieux ; qu'est-ce qui cloche ? demanda-t-il à notre ivrogne.
Le vieil homme ne put contrôler le premier geste de répit. La bouche de son ami puait du miasme ! À son expertise dans l'ivrognerie, il reconnut cette odeur que dégage la bouche de certains ivrognes qui ne prenaient pas soin de se gargariser la gorge avec autre chose après leur prise. Retrouvant un collègue, il se détendit enfin.
- Est-ce qu'un homme peut vivre sans l'alcool ? s' enquit le vieil homme contre toute attente.
- Jamais de la vie, cria l'autre en frappant brusquement sur la table, ivre à l'excès. L'alcool c'est la vie ! Ah, que celui qui l'a inventé doit être en train de trôner en chef actuellement dans le paradis ! Oui, Dieu lui dirait certainement, après sa mort : « félicitations mon fils, tu as inventé pour mes sujets le bon moyen de moins s' ennuyer, de mieux oublier leurs soucis, de mieux savourer la vie et de cesser de me déranger ! » Regarde, dit-il en levant haut sa main portant le sachet de pure-water, est-ce que moi je dérange Dieu ? Au contraire, je guide le monde avec lui !
- Pourtant, mon fils m'empêche de boire !
- Ah, toi aussi ? Mes fils m'ont aussi interdit de boire ! Mais, regarde, dit-il en approchant du nez de notre ivrogne le sachet qui exhalait une odeur d'alcool, j’ai un moyen de me la couler, la vie !
- Quel génie ! Moi, j’achetais ma dose d'alcool dans mon lampion tout neuf et le buvais les nuits, m'endormais pour cuivrer ma prise. Tout allait bien jusqu'au jour où la curiosité de mon fils le conduisit vers mon lampion dont il examina le carburant.
Et c'est parti pour une nouvelle aventure. L'homme partait de chez lui avec un sachet de pure-water qu'il sortait avec joie. Lui refuserait-on encore de boire de l'eau ? Son compagnon s' unissait à lui et l'aventure prenait ses éclats. Ils arrivaient à se rallier un nombre important de gens de leur acabit et ce ne fut alors qu'un cortège de buveurs. Les sachets de pure-water gesticulaient dans les mains squelettiques asséchées par l'alcool. Notre homme restait pointu sur les horaires, jetais intermittemment ses yeux glauques sur les pendules. Quand quinze heures venaient à sonner, il prenait pause, s’endormait sur les bancs du restaurant, le temps pour son vin de cuivrer, le temps pour l'ivresse de s' évader.
Les serveurs du restaurant Tango se réjouissaient de l'afflux de clients, de sorte qu’on trouva fort raisonnable qu'un homme bût de l'alcool jusqu'à perdre tout son équilibre et à se chercher à même le sol. Dans les coins du restaurant, il avait été placé des poubelles pour recevoir spécialement les sachets de pure-water que vidaient nos amis. Il arrivait des jours où ces poubelles se remplissaient rien que de ces sachets-là : c'est que leur serveuse spéciale y mettait son talent. En effet, pour plus gagner l’engagement de ses fidèles clients, le chef du restaurant avait employé pour l'honneur des ivrognes une serveuse spéciale. Celle-ci savait remuer les choses pour attirer les regards et réveiller les serpents couchés. Elle prenait place parmi eux, après avoir servi les plats commandés, acceptait droitement les compliments sur sa rondeurs, sur la sublimité de son visage, sur la coupe exceptionnelle de son bassin et laissait, à qui le veut, la liberté de tâter les parties essentielles de son corps pour se convaincre que ce ne sont vains compliments, ceux qu'on lui faisait. Les sachets de pure-water (dans lesquelles on avait pris la peine de remplacer l’eau par l’alcool) se vidaient, le corps de la serveuse se meurtrissait. Quand les premiers sachets se vidaient, on tâtait les deux pamplemousses hautes qu'arborait la poitrine de la serveuse. D’autres passaient et les mains descendaient vers la taille. On explorait communément son corps jusqu'à ce que, vraiment ivre et excité enfin, le chef de file, qu'est notre ancien combattant, se levait en frappant sur la table : « Bon, allons au coin ! ». Sur l’ordre, la serveuse spéciale se levait, prenait par le couloir et allait s' étaler de son long sur le tara spécialement arrangé dans un coin pour elle. Là, elle attend d'être défoncée, là elle est défoncée. Elle ne pouvait pas se plaindre des odeurs nauséabondes de l'alcool : elle est payée pour cela. Son malheur, c'est que ce n'est pas n'importe qui qui la défonçait : c'est un combattant. Pis, ce n'est pas qu'un ancien combattant : c'est un ancien combattant ivre. Le corps de la dame devenait , en ces circonstances, à la fois champ de bataille et égout de déjection de vin mal famé. Un jour seulement, la dame s' était éteinte sous ce fardeau de chair désordonnée et bestiale. On l'amena discrètement à l'hôpital où elle retrouva enfin vie et formula ses adieux au bar. Elle eu cependant de remplaçante à qui on avait promis un bon salaire. Elle, elle n'était pas seulement destinée au chef de file, mais à toute l'équipe.
Les orgies devinrent la nouvelle vie. Sans changement. Le sachet de pure-water. L'ivresse. Le cuissage. Arriva un jour qui, lui, se trouva peu spécial. Tôt le matin, l’équipe avait fait les rues avec les fameux sachets jusqu'à leur coin habituel. Ils prirent place comme d'habitude et...bienvenues les délices ! Après qu'ils eurent bu chacun comme quatre, au milieu des rires sonores, esquisses de pas de danses, palabres, railleries, retours aux vieilles histoires, l'ancien combattant, à qui le fils avait donné une grosse somme d'argent pour le remercier de son exemplarité, son dégoût pour le vin, se leva et lança la commande comme d'habitude. Or, il n'aimait que la viande frite, et on lui reconnaissait cette particularité.
- Je ne mange que de viande frite, moi. La viande molle, c'est mon totem. Je ne mange jamais de viande qui n'a pas pris par le procès de l'huile bouillante.
- Quand elle est frite, ça me dégoûte, moi, commenta quelqu'un.
- Ah, viande frite ! Ah, le goût de ça ! Mon Dieu ! ajouta notre homme. C'est doux que tout !
Les éclats de rires, les boutades, les jurons. Dans la mêlée, la servante apporta les plats commandés.
- C'est dangereux de boire sans rien manger auparavant, reprit l'ancien combattant dont le ventre gargouillait.
Il saisit avidement un parmi les plats de nourriture jonchant la table et se mit à l'empiffrer goulûment. La faim le contraignant au point où il ne faisait plus attention à rien.
- Oh, on m'a servi de la viande frite ! Quelle merde ! lança quelqu'un.
- Ah, tu as dû prendre le plat de notre ami ! trouva un autre. C'est à lui seul qu'on sert de la viande frite parmi nous.
- Mon Dieu, j’ai mangé mon totem ! s' emporta l'ancien combattant, malgré l'ivresse.
- Ce n'est pas grave, tu peux faire frire ce que tu as dans le ventre !rigola-t-on.
Cette proposition arracha un gros rire à l'assemblée. Tout le monde riait à gorge déployée. Ce rire qui se prolongeait devint du spectacle. Même la cuisinière du restaurant, habituée à leurs plaisanteries, abandonna son abondante huile qui bouillait sur le feu pour venir se repaître de ce spectacle. Personne n'avait remarqué que le vieil homme s' était levé d'entre eux. Lui seul, triste pour avoir mangé son totem, s' en allait. Les rires se prolongeaient toujours dans l'assemblée.
Tout à coup, on entendit un bruit intense d'huile bouillante, comme si on venait de jeter quelques tranches de viande dans l'huile. La cuisinière se rappela enfin qu'elle avait laissé de l'huile sur le feu. Elle abandonna les ivrognes pour retourner à son lieu. Mais à peine a-t-elle fait deux pas dans la cuisine qu'elle vit, là, devant elle, juste à deux mètres d'elle, dans la marmite d'huile bouillante, le pire spectacle de sa vie. Là, dans la marmite, au lieu de viandes, c'est notre vieil homme qui se défendait. Il aurait pu s' en sortir si l'alcool n'avait pas encore arraché à ses nerfs tout effort physique ; il retombait chaque fois qu'il tentait de s' échapper. Des cris. Avant qu'on ne le tirât de l'huile, l'irréparable était déjà fait, le souffle était allé en vacances. Il voulait frire, dans son ventre, la viande non frite qu'il avait mangée par ignorance.
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