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Les bracelets tatoués

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Chloé Goupille

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Le phénomène des bracelets tatoués était vieux comme le monde, si bien qu’il n’avait jamais vraiment été au cœur de quoi que ce fut. Les scientifiques n’avaient jamais très sérieusement cherché à l’expliquer ; les auteurs ou scénaristes n’en faisaient que rarement un point central de leurs histoires ; les Enfants ne posaient pas plus de questions à ce sujet qu’ils ne demandaient pourquoi le ciel était bleu. Ils faisaient tout simplement partie de la vie, sans être beaucoup plus signifiants que bien d’autres choses, et pourtant ils allaient être au cœur du petit univers de Mila au cours des prochains jours.
Cela serait d’abord le cas pour des raisons évidentes : elle avait eu 16 ans l’an passé, et comme tous les adolescents de son âge, au seizième jour de l’année, elle franchirait les portes de la salle de cérémonie de sa ville natale et, 16 minutes plus tard, en ressortirait avec une phrase tatouée à l’encre noire, enroulée autour de son poignet droit. Il ne s’agissait bien sûr pas exactement d’un tatouage, personne ne savait de quoi il était fait, ni vraiment d’où il venait. Tout ce qui était sûr était que les mots inscrits dans la chair étaient les premiers qu’ils entendraient de la bouche de la personne qui deviendrait leur Partenaire, jusqu’à ce que la mort les sépare. L’Univers avait créé pour tout un chacun une personne qui leur correspondait parfaitement, et avait gravé un indice sur la peau de chaque adolescent, afin de les aider à la trouver. Et pour s’assurer que personne ne passerait à côté du grand amour, lorsque l’on entendait ces mots prononcés par son futur Partenaire, le bracelet émettait une douce chaleur. Cela était particulièrement utile pour toutes les personnes se retrouvant avec des messages aussi banals que « Excusez-moi », « Bonjour », ou « Enchanté(e) de vous rencontrer » sur le poignet, car elles étaient particulièrement nombreuses.
La plupart des adolescents sortaient un peu déçus de découvrir un message si peu original, mais certains se consolaient en voyant qu’il contenait aussi le nom du futur être aimé « Salut, moi c’est Tulio, l’ami de Martin ». D’autres n’avaient pas l’identité de l’élu, mais savaient qu’ils le connaissaient et en sauraient plus très bientôt en lisant « Alors, tu as eu quoi ? ». D’autres se vantaient de leur originalité, qui allait parfois jusqu’à un message très nébuleux comme « Je les ai volées au président ». Il y avait les bracelets empreints de poésie (« Putain de merde ! » ou « Vous avez le plus beau sourire que je n’aie jamais vu »), ceux qui n’étaient pas en langue universelle mais dans un patois ou un autre, ceux qui laissaient deviner le contexte de la rencontre (« Mais il est vendu cet arbitre, c’est pas possible ! »), etc. Mais il y avait aussi des cas de bracelets portant à confusion, avec des messages mal interprétés.
Ainsi, Mila avait un oncle qui, à 16 ans, était follement impatient de recevoir son bracelet, trouver sa Partenaire, et fonder une famille. Il avait été dévasté en découvrant sur son poignet « Je t’ai attendu tellement longtemps » et s’était montré inconsolable durant des jours, persuadé qu’il ne rencontrerait pas la femme de sa vie avant des années et des années, lorsqu’ils seraient tous deux vieux et stériles. Moins d’un mois plus tard, il rejoignait sa sœur pour faire les magasins quand il entendit cette phrase, douce musique à ses oreilles malgré le ton plaintif de l’adolescente qui se lamentait auprès de son ami, très en retard à leur rendez-vous. Il avait bondi devant elle et avait manqué de pleurer en balbutiant « Je ne dois pas attendre soixante-dix ans, alors » ce qui avait surpris puis ravi la jeune fille dont le poignet irradiait.

Allongée dans son lit, incapable de trouver le sommeil, Mila comptait les jours en imaginant ce qu’elle aurait, elle. C’était sans doute ce que faisait la plupart des adolescents de son âge, en cet instant, même si vraiment, les mots n’avaient pas tant d’importance. Elle essayait surtout de se figurer ce qu’elle pourrait ressentir, quand elle les lirait pour la première fois. Elle serait avant tout soulagée, car ce qu’elle redoutait par-dessus tout, c’était de repartir avec un poignet vierge. Cela avait été le cas pour sa grande sœur, Camille. C’était un phénomène extrêmement rare, moins d’un adulte sur trois mille n’avait pas de bracelet, et le plus souvent, ce n’était que transitoire, en cas de décès prématuré du Partenaire. Le survivant voyait alors son tatouage s’estomper, et après un temps de deuil plus ou moins long, un beau matin il se réveillait avec un tout nouveau bracelet.
Pour Camille, ils avaient pensé que c’était peut-être ça, au début. Que son Partenaire s’était éteint peu avant la cérémonie des 16 ans et que l’Univers n’avait pas encore trouvé qui serait le suivant. Mais Camille avait 24 ans à présent, et son poignet n’avait jamais été encré. Elle n’était pourtant pas de ceux qui se destinaient à rester célibataires toute leur vie, les aromantiques, si bien qu’elle avait été très peinée, au début, par cette différence, cette absence. Mila avait été tenue relativement à l’écart de cette histoire, elle n’était encore qu’Enfant, à l’époque. Elle s’imaginait qu’à sa place, elle aurait été choquée, bouleversée, en colère. Mais si cela avait été le cas un jour, elle n’avait pas été exposée à ces sentiments violents, et aujourd’hui sa sœur lui semblait être un modèle d’indifférence face à ce destin de célibataire.
Et elle priait pour ne pas finir comme elle, pour que cet oubli de l’Univers ne soit pas une malédiction familiale. Emile ne cessait de lui rappeler que lui avait eu un tatouage tout à fait ordinaire, mais cela ne la rassurait pas totalement. Peut-être que cette damnation était réservée aux filles ? Encore quelques jours pour en avoir le cœur net.
En attendant, Mila essayait de profiter des Festivités organisées un peu partout (et en partie par Camille, d’ailleurs). Le lendemain, elle devait accompagner un ami à la cérémonie des dix ans. Il était inquiet car l’Enfant de sa famille concerné par cette fête n’avait encore dit à personne ce qu’il avait décidé.
Il n’y avait en soi aucune raison d’être inquiet, certes la plupart des Enfants décidaient très jeunes si, à dix ans, ils choisiraient d’être fille ou garçon. Ils s’en ouvraient alors à leur famille, se faisaient appeler par leur nom d’adulte si leurs parents en avaient choisi un, et autorisaient leurs proches à utiliser une grammaire sexuée plutôt que les pronoms et qualificatifs neutres d’usage. Ainsi, si Mila n’était officiellement Mila que depuis six ans, sa cérémonie n’avait pour elle fait qu’apporter des changements administratifs et corporels adaptés à son âge et son sexe, car elle avait décidé depuis toujours qu’elle serait une fille.
Beaucoup se fichaient royalement de ce qu’il y avait après l’Enfance au moins les six ou sept premières années de leur vie. Et certains, comme l’Enfant de la famille de Basile, ne dévoilaient rien à ce sujet avant la cérémonie. Ils pouvaient garder leur décision secrète pour une raison qui leur était propre comme ils pouvaient ne pas en avoir prise. Dans ce cas-là, il arrivait que l’Univers leur laisse quelques années de plus pour faire leur choix, mais il arrivait aussi que les Enfants ne se décident jamais. L’Univers ne tranchait jamais pour eux, bien que certains aient parfois cette impression, avant d’admettre, parfois des années plus tard, qu’Il n’avait fait que révéler à leur conscience une décision trop difficile à s’avouer, pour une raison quelconque. Les éternels indécis, les vrais, ne restaient pas Enfants pour toujours, leurs corps devenaient simplement non-binaires.
C’était ce que Basile craignait, pour l’Enfant de sa famille. Cela n’avait rien d’une tare, mais Basile avait la particularité de mal supporter ce qui n’était pas clairement déterminé. Mila suspectait même l’Enfant de n’avoir rien dit jusque-là dans l’unique but d’exaspérer son frère. Elle s’endormit en souriant à cette idée.

* * *

Emile avait été réveillé par sa grande sœur, au matin du quinzième jour de l’année, ce qui l’avait déconcerté d’abord parce qu’il n’y avait a priori aucune raison pour qu’on le réveille en ce jour de vacances, mais aussi parce que Camille n’habitait plus chez eux et qu’elle n’était pas censée s’y trouver ce jour-là. C’est à cela qu’il repensait, deux jours plus tard, dans le silence et la monotonie de l’autoroute.
Quelque chose dans le regard de sa sœur l’avait empêché de protester contre ce réveil inopiné, ou de poser des questions, et ils étaient descendus ensemble à la cuisine où Mila les attendait devant un bol de céréales. Ils s’étaient attablés avec elle et leurs parents les avaient rejoints, mais étaient restés debout, l’air grave.
— Merci d’être passée ce matin, Camille. On a quelque chose à vous annoncer et on voulait que vous soyez tous là pour l’entendre en même temps.
Emile avait senti son cœur se serrer. Ça ne sentait pas bon du tout. C’était même carrément flippant, tellement qu’il n’avait pas osé en plaisanter à voix haute pour détendre l’atmosphère.
— On va devoir annuler les vacances en famille.
Les trois enfants étaient restés muets quelques secondes, assimilant l’information, puis avaient tous explosés à l’unisson.
— C’est ça votre info super urgente ? s’était récriée Mila.
— La vache mais vous êtes dingues de nous faire des frayeurs pareilles ! s’était insurgé Emile.
— Pourquoi il fallait que je sois là ? Je ne devais même pas partir avec vous, avait protesté Camille.
— Vous n’avez pas laissé votre père finir, les avait coupés leur mère.
— Merci. Les enfants, si on ne part pas, c’est à cause de votre grand-mère.
— Mamie Paule ?
La question était inutile, étant donné qu’ils n’en avaient qu’une seule, mais Emile s’était retenu d’en faire la remarque à sa petite sœur. En partie parce qu’il savait à quel point elle était attachée à leur grand-mère, en partie à cause de l’air grave dont leur père ne s’était pas départi en acquiesçant.
— Mamie Paule a été admise à l’hôpital hier soir. Elle n’a rien de grave, elle a fait un petit malaise et en tombant elle s’est cassé le coude. Elle ne peut plus se débrouiller toute seule chez elle avec son plâtre alors on va la garder avec nous, le temps que ça aille mieux.
— Mais... Pourquoi on annule les vacances ? avait interrogé Emile, toujours aussi perplexe. Pourquoi on ne l’emmène pas avec nous, plutôt ?
— À cause de ses problèmes de cœur, avait répondu Mila, les yeux dans le vide. Le gîte où on devait aller est trop en altitude pour elle.
Sur ces mots, elle avait repoussé sa chaise et était partie dans sa chambre. Leur père l’avait suivie pour lui parler et Emile était resté avec sa perplexité, à demander pourquoi ils ne changeaient pas de lieu de vacances. Camille, plus perspicace, avait demandé calmement si la situation était plus grave que cela, s’il y avait une raison plus tragique pour expliquer que sa présence soit requise. Leur mère avait répondu qu’ils ne savaient pas encore, mais que leur grand-mère devait passer des examens complets après les Festivités. Leur père avait dû annoncer la même chose à Mila, car à cet instant ils l’avaient entendu pleurer depuis sa chambre. Leur mère était partie la rejoindre et Emile avait fait un geste pour se lever lui aussi, mais Camille l’avait retenu.
Emile adorait ses sœurs, il ne supportait pas de les savoir malheureuses, en danger, ou en colère. Bien sûr il ne manquait jamais une occasion de les taquiner, et plus jeunes ils se chamaillaient souvent, mais ils formaient tout de même une fratrie plus que soudée. Il ne pouvait tout simplement pas imaginer un amour plus inconditionnel que celui qu’il vouait à ses sœurs, il aurait fait n’importe quoi pour elles. Cela l’inquiétait même parfois de penser qu’il aimerait un jour davantage son Partenaire, ou ses propres enfants. Même s’il savait que ce serait un amour très différent, il ne pouvait pas le concevoir plus intense.
Pour l’heure, Camille lui avait conseillé de laisser Mila se remettre du premier choc toute seule, et de s’occuper d’elle ensuite, quand elle ne pourrait plus penser qu’à ça. Camille ne pouvait pas veiller sur elle elle-même à cause de son travail très prenant en cette période, mais elle comptait sur lui pour lui changer les idées et la réconforter. Elle ne devait pas passer la plus belle partie des Festivités de ses 16 ans à s’inquiéter pour sa grand-mère.
Alors Emile avait organisé des vacances. Puisqu’ils ne pouvaient pas partir tous ensemble dans le chalet qu’ils avaient réservé, ce ne serait qu’une virée de quelques jours entre frère et sœurs. Il savait que Mila protesterait, au début, qu’on l’éloigne de la maison où elle n’aurait pas manqué de s’enfermer pour se dédier corps et âme à sa grand-mère. C’est pourquoi il devait frapper fort et l’embarquer dans une aventure à laquelle elle ne saurait résister, et où tout serait déjà prévu, sans possibilité d’annuler. La décision n’avait pas été difficile à prendre, à l’évidence, ils allaient faire le séjour à la capitale dont elle avait tant rêvé.
Et c’est ainsi qu’ils avaient pris la route, dès l’aube du dix-septième jour de l’année, dans la petite voiture de Camille qui n’avait encore jamais parcouru une telle distance. Ils laissaient derrière eux les Festivités battre leur plein, la partie les concernant étant désormais terminée. L’appartement étudiant d’une connaissance d’Emile les attendait, ainsi qu’une douzaine de visites et autres balades touristiques.

Emile réalisa soudain qu’il était perdu dans ses pensées depuis un bon moment maintenant et il s’efforça d’effacer le froncement de sourcil soucieux de son visage. Il jeta un coup d’œil à sa sœur pour voir si elle l’avait remarqué mais elle ne lui prêtait aucune attention, elle aussi semblait ailleurs, bien que ses yeux soient rivés sur l’encre fraîche de son poignet.
— Ne me dis pas que maintenant que ta prétendue malédiction ne t’a pas frappée, tu penses que ton bracelet peut disparaître d’un instant à l’autre sous tes yeux ?
— Non, soupira Mila. Tu avais raison, je me suis inquiétée pour rien. C’est ça que tu veux que je te dise ?
— J’aime beaucoup ces mots mais en réalité non, ce que je voudrais que tu me dises c’est à quoi tu pensais, en le fixant comme ça.
— Je me demandais pourquoi l’Univers nous donnait cette indication de qui était notre Partenaire.
— Tu veux dire, pourquoi ses premiers mots et pas son nom, ou une photo ?
— Non, ça j’imagine que c’est pour qu’on l’attende sagement plutôt que d’aller le chercher. Je veux dire : pourquoi nous dire qui ce sera ? Il s’agit de la personne dont on va tomber amoureux, non ? Est-ce que ça ne suffit pas ? Est-ce qu’on n’est pas capable tout seul de savoir qu’on est amoureux de quelqu’un ? Peut-être qu’on se convainc qu’on est amoureux d’une personne juste parce que c’est écrit sur notre poignet.
— Non, je ne pense pas. Je ne pense pas que tu puisses te convaincre de quoi que ce soit, ou pas durablement. Et puis tu as déjà eu des doutes, toi, tu as déjà pensé que deux Partenaires ne semblaient pas faits l’un pour l’autre ? Tu as déjà rencontré ou même entendu parler de quelqu’un qui n’était pas satisfait de son Partenaire ? Ou de son travail, ses études, son genre ? L’Univers ne fait pas d’erreurs, rien de ce qu’il fait n’est jamais remis en question.
— Ce n’est pas un peu un contre-argument, ça ? « Ce n’est jamais remis en question », ça ne veut pas dire que c’est une bonne chose.
— Ça veut dire que tout le monde est satisfait.
— Ou que tout le monde subit un lavage de cerveau pour ne pas se rebeller.
— Je crois que tu t’emballes un peu là. Sérieusement, Mila ? Un complot de l’Univers pour aliéner ses habitants ? Tu m’expliques à quoi ça l’avancerait, de nous forcer à aimer telle ou telle personne ? Moi si je voulais asservir le monde, je ne m’amuserais pas à assigner un genre, un Partenaire et une carrière à tout le monde, je les laisserais se débrouiller avec ces broutilles et je leur imposerais une vision politique commune, je leur ferais dresser des autels à ma gloire ou quelque chose dans ce goût-là.
— Bon, d’accord, très bien, on ne nous force pas à aimer quelqu’un, on nous aide seulement à reconnaître la bonne personne. Mais pourquoi ? Encore une fois, si justement c’est la bonne personne, qu’on est fait l’un pour l’autre et tout ça, pourquoi est-ce qu’on ne serait pas capable de le trouver tout seul ?
— On pourrait très bien passer à côté. Si le tien c’est, je ne sais pas, un serveur dans un restaurant de la capitale, tu crois que tu le saurais tout de suite, sans ton bracelet ? Et si tu ne sais pas que vous êtes faits pour être ensemble, ce n’est pas le genre de personne que tu aurais revu, et tu n’aurais peut-être jamais su. Mais je pense, surtout, que c’est parce qu’on pourrait se tromper. Tous les ans c’est la même chose, tu sais, les couples de jeunes de 16 ans qui sont sûrs qu’en sortant de la salle de cérémonie ils auront la preuve que ce qu’ils vivent depuis deux mois c’est le grand amour. Sur tous ces couples, combien réalisent qu’ils sont complètement à côté de la plaque et que leur relation n’est rien d’autre qu’une amourette d’adolescent ? Si les bracelets n’existaient pas, qui sait combien de temps ils se berceraient d’illusions ? Qui sait combien d’entre eux décideraient de fonder une famille à même pas 20 ans avant de se rendre compte par eux-mêmes qu’ils ne sont pas faits l’un pour l’autre ? Et après quoi ? Et il n’y aurait pas que les adolescents, d’ailleurs, sans doute que tout le monde pourrait se tromper, tout le monde pourrait rencontrer quelqu’un, avoir des sentiments, se dire que c’est la bonne personne et ne réaliser son erreur que trop tard. Imagine un monde sans bracelets tatoués, Mila. Oui, il y aurait sans doute une part plus importante de romantisme, mais à quel prix ?
Mila ne répondit pas. Elle avait l’air presque intimidé par l’emportement de son frère. Celui-ci se radoucit d’un seul coup quand elle osa demander d’une petite voix :
— Tu as l’air d’y avoir déjà beaucoup réfléchi, mais tu le penses vraiment ?
— C’est à cause de Camille, avoua-t-il. On essaie de te protéger un peu de ça depuis le début, mais ça a vraiment été dur pour elle de ne pas avoir de bracelet.
— Pourtant tu es persuadé que l’Univers ne fait pas d’erreur ?
— Je pensais qu’il en avait fait une, au début. J’ai cru longtemps que c’était ça, un raté, un accroc, l’exception qui confirme la règle. Donc oui, j’y ai énormément réfléchi pour chercher à comprendre. Et j’ai fini par conclure qu’il n’y avait pas d’erreur possible. Un jour, on aura une explication. Peut-être qu’elle est destinée à autre chose, que l’Univers lui réserve une surprise.
— Et comment tu en es arrivé à cette conclusion, exactement ?
— Parce que l’idée qu’il y ait pu avoir un seul faux pas et que ça soit tombé sur elle était tout simplement insoutenable.
Mila hocha la tête sans répondre. Emile pouvait sentir qu’elle avait envie d’ajouter quelque chose, probablement s’offusquer d’avoir été tenue éloignée de tout cela, elle avait toujours détesté que ses aînés la mette à l’écart sous prétexte de son âge. Il lui fut reconnaissant de ne pas s’en scandaliser maintenant. Il fut également soulagé de la diversion que lui offrit un panneau indiquant que leur sortie n’était plus que dans quelques kilomètres. Il le pointa du doigt à l’intention de Mila et lui proposa de chercher sur son portable où ils pourraient dîner pour leur premier soir de vacances.

* * *

Les Festivités de la ville s’étaient déroulées sans incident majeur. Se déroulaient. Il ne fallait pas parler trop vite. Camille savait que c’était toujours au moment où l’on se pensait hors de danger qu’une tuile nous tombait dessus. Ceci étant, il ne restait qu’une soirée, et elle serait sans doute plus calme, la plupart des locaux étaient trop fatigués pour festoyer, sans compter toutes les personnes venues pour les cérémonies et actuellement sur le chemin du retour. Camille savait donc que tout pouvait encore arriver, mais les risques étaient faibles et elle pouvait commencer à relâcher la pression. De plus, pour la récompenser de son excellent travail, son supérieur l’avait affectée au point d’information jusqu’à la fermeture du site au public où les sollicitations se faisaient rares. Elle pouvait donc y entamer son rapport sur ses missions des vingt-cinq derniers jours.
Elle était absorbée par ce travail quand elle entendit des coups frappés contre le carreau devant elle. Un jeune homme mal assuré se tenait de l’autre côté. Elle releva la vitre et sourit.
— Bonjour, que puis-je faire pour vous ?
Après une seconde de trouble, il lui rendit son salut en langue des signes et lui demanda de la même manière si elle savait signer. Camille grimaça. Comme tout le monde, elle avait appris les rudiments de la langue des signes à l’école. Elle avait d’ailleurs beaucoup apprécié cela, et s’était juré d’entretenir ses connaissances en pratiquant régulièrement, et même de prendre des cours plus poussés... mais elle ne l’avait jamais fait. Elle signa un « je signe un peu » qui ne parut pas convaincre le jeune homme. Il lui signa qu’il revenait dans une minute et partit vers un petit groupe.
Camille se sentit honteuse de ne pas pouvoir l’aider convenablement, et un peu soulagée de voir qu’il avait apparemment un interprète de secours. Elle pensait en réalité se débrouiller suffisamment pour le comprendre, pourvu qu’il n’aille pas trop vite, mais elle était trop rouillée pour répondre correctement. Surtout que ces gestes lui donnaient des élancements dans le poignet droit, sous l’attelle qu’on lui avait posée la veille, après qu’elle se l’est tordu en voulant porter un fût de bière.
Camille observa le jeune homme signer avec vigueur des choses qu’elle se persuadait être simplement trop loin pour comprendre. Il désignait sa cahute et tirait un de ses camarades par le bras. Ils revinrent bientôt ensemble et l’interprète demanda des renseignements sur le spectacle de marionnettes qui s’était tenu un peu plus tôt dans la journée. Camille répondit, s’adressant aux deux hommes à la fois, bien que l’un ne pouvait pas l’entendre et l’autre ne semblait pas tellement intéressé. Il signa sa réponse avec application néanmoins et Camille l’observa, se jurant que cette fois, elle allait vraiment se remettre à la langue des signes. Elle s’obligea à arrêter de les fixer avec tant d’insistance et fouilla le bureau à la recherche d’un dépliant sur les marionnettistes en question. Quand l’explication de l’interprète fut finie, elle tendit la publicité à l’intéressé en indiquant l’adresse du site où il pourrait trouver plus d’informations. Il signa « merci » et Camille répondit d’un sourire. Elle ouvrit la bouche, la referma, et pesta pour elle-même : « Merde, je ne sais même pas comment on dit "de rien" ».
L’ami du malentendant lui montra machinalement le signe qu’elle répéta aussitôt. Le jeune homme lui adressa un sourire si radieux qu’elle se sentit rougir. Il pivota à nouveau vers son camarade et signa très vite quelque chose.
— Il aurait aimé savoir ce que vous lui avez dit tout à l’heure. La première chose, quand il a frappé à la vitre.
Camille se tourna vers le garçon, décontenancée par cette question. Il la regardait droit dans les yeux, intensément, si bien qu’elle se fit vaguement la réflexion qu’il avait beaucoup gagné en assurance depuis qu’il l’avait timidement abordée, quelques minutes plus tôt.
— Bonjour, comment puis-je vous aider ? répéta mécaniquement Camile.
Son interlocuteur muet arracha ses pupilles du regard prudent de la jeune femme pour jeter un coup d’œil à son camarade qui se contenta de hocher la tête brièvement, le sourire aux lèvres. Le garçon s’illumina alors d’une intense expression de bonheur et tendit la main à Camille. Elle la prit machinalement et il tourna légèrement la sienne. Il essayait de lui montrer son poignet. Son poignet droit. Où était calligraphiée la formule d’introduction bateau qu’elle venait de lui répéter. Camille retira sa main comme si elle s’était brûlée.
— Non, pardon, vous devez faire erreur, ça doit être une coïncidence.
Le jeune homme fronça les sourcils. Il ne chercha pas à se faire traduire ses paroles, il reprit la main de Camille dans la sienne avec douceur mais fermeté et lui retira délicatement son attelle. Il sourit à nouveau tendrement en caressant le tatouage au-dessus de l’emplacement qui aurait dû être Encré.
C’était un acte courant chez les personnes n’ayant pas de bracelet, que de se faire tatouer quelque chose à ce niveau-là, pour éviter les regards des inconnus qui s’attardent, voire les questions déplacées et les remarques blessantes. Camille s’y était résolue peu après ses vingt ans, quand elle avait cessé de croire que son bracelet finirait par apparaître. Elle y était allé avec Emile pour lui tenir la main, et la couronne de fleur tatouée était inspirée d’un dessin de Mila, représentant un gros bouquet de fleurs. Elle le lui avait offert lorsqu’elle l’avait vue si triste, le jour de sa cérémonie des 16 ans.
Sans que son ami n’ait besoin de le lui demander, l’interprète expliqua que les bracelets tatoués n’étaient jamais traduits, ils étaient en patois si la première phrase entendue était en patois, ils étaient phonétiquement erronés si leur locuteur zozotait ou écorchait un mot, ils étaient fidèles aux premiers mots entendus par la personne portant le bracelet. Mais la langue des signes n’ayant pas de version écrite, dans le cas où son Partenaire ne s’exprimait que par ce biais, on ne pouvait rien avoir d’écrit sur le poignet.
Comme s’il l’avait entendu, comme s’il savait qu’il venait de terminer son explication, le Partenaire présumé de Camille signa quelque chose que son ami traduisit aussitôt.
— Il ne t’a pas brûlé, quand je t’ai parlé ?
Camille se souvint de l’élancement qu’elle avait associé à son poignet tordu. Elle hocha la tête lentement. Elle ne pouvait pas y croire, il y avait forcément une erreur...
— Mais si c’est si littéral, si les bracelets sont les premiers mots qu’on entend de son Partenaire, alors pourquoi est-ce qu’il en a un, lui ? Il ne m’a pas entendue lui demander ce que je pouvais faire pour lui.
— Non, c’est un des mystères irrésolus des bracelets. L’hypothèse privilégiée est que leurs oreilles entendent, les paroles vont jusqu’au cerveau, c’est un problème de traitement ensuite, alors peut-être que l’Univers estime qu’ils entendent, quelque part.
Camille secoua légèrement la tête, elle n’osait toujours pas y croire. Elle avait enfin accepté qu’elle n’aurait jamais de Partenaire, et voilà que ce charmant jeune homme... Prenant soudainement conscience qu’elle ne le savait pas, elle signa « Comment tu t’appelles ? », rare souvenir de ses années d’école. Elle répliqua le signe qu’il lui montrait pour mieux le mémoriser. L’interprète intervint de nouveau pour préciser que son nom en langue universelle était Léo. A la demande de celui-ci, elle lui épela son prénom. Il hocha la tête et lui répondit ce qui fut traduit par : « Je te trouverai un prénom signé quand on se connaîtra mieux ».
Ils se regardèrent encore un moment sans rien dire, savourant l’instant, jusqu’à ce que le camarade de Léo le secoue par l’épaule et lui signe qu’ils devaient y aller. Léo lui demanda de partir devant, et son ami s’exécuta. Se retournant vers sa future Partenaire, Léo signa « heureux », « amour », puis « belle » et « heureux » à nouveau. Il sortit un vieux ticket de sa poche et y inscrivit son numéro. Elle le remercia, signa « heureuse » à son tour, puis il s’éloigna à reculons et en souriant.
Camille rebaissa la vitre, s’assit, mais n’écrivit plus une ligne sur son rapport, ce soir-là. Elle tremblait. Elle serrait le ticket dans sa main, fixait les chiffres griffonnés comme si tout cela pouvait n’être qu’un rêve. Cela ressemblait cruellement à un rêve.
C’en était un. Le premier jour d’un rêve éveillé qui durerait toute une vie.

PRIX

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Adlyne Bonhomme · il y a
Votre histoire m'a emporté, belle écriture !

Venez découvrir mon poème en compétition https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/je-tresse-lodeur

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Chloé Goupille · il y a
Merci pour votre lecture, j'ai atteint mon but si j'ai pu vous emporter un moment :)
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Pierre Lecroart · il y a
très beau texte, original dans le déroulement et la fin..
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Chloé Goupille · il y a
Merci beaucoup Pierre !
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Alain Derenne · il y a
Une histoire superbement bien écrite, à quand un roman en librairie ? Bravo, là tu (dé)goupille un truc ....j'ai beaucoup aimé
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Chloé Goupille · il y a
Merci, vous me flattez.. Et merci d'être passé, je suis contente que ça vous ait plu, je vous fais signe si je développe cette idée en roman ;)
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Alain Derenne · il y a
Oui avec plaisir. Merci et bon WEnd
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Chloé Goupille · il y a
A vous aussi !
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Ludivine · il y a
J'ai lu la nouvelle sur les conseils de Céline, et d'habitude je me contente de voter. Mais là, j'étais obligée d'écrire quelque chose parce que j'ai adoré ! Comme dit dans un autre commentaire, j'aurais aimé que ce soit un livre ! Bravo Chloé !
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Chloé Goupille · il y a
Merci beaucoup Ludivine ! Je suis contente que tu ne sois pas fâchée des conseils de Céline.
C'est un très beau compliment, je suis aussi bien contente que tu aies cassé tes habitudes pour commenter ! Merci merci merci :)

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Aubry Françon · il y a
À priori dystopique car prenant place dans un univers très codifié et contrôlé dans le genre du "meilleur des mondes", de l'âge de cristal voire Hunger Games, un récit qui laisse finalement la place à l'impromptu, à l'inattendu, en bref au hasard et à la vie. Très prometteur.
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Chloé Goupille · il y a
Merci pour votre lecture et ces encouragements !
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François Duvernois · il y a
Très original ! On se laisse vraiment embarquer par votre histoire. Toutes mes voix.
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Chloé Goupille · il y a
Merci beaucoup, je suis ravie de vous avoir emporté un moment dans cet univers
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François Duvernois · il y a
Mais de rien ! J'ai eu plaisir à vous lire. Si cela vous dit, j'aimerais vous faire découvrir : "Maréchal nous voilà".
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Ginette Vijaya · il y a
Une autre façon de traiter le thème de l'amour .
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Chloé Goupille · il y a
Qui vous aura plu j'espère ! Merci pour votre lecture en tous les cas :)
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Didier Lemoine · il y a
Mes votes pour ce bon moment passé à vous lire.
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Chloé Goupille · il y a
Merci !
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Elena Hristova · il y a
j'avais la tête si bien prise par ce phénomène de bracelets tatoués que je n'ai pas vu le temps passer. Tous mes votes avec plaisir!
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Chloé Goupille · il y a
Tout le plaisir est pour moi ! Merci beaucoup Elena :)
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Maryse · il y a
Bravo Chloé pour cette jolie histoire ! Je ne lis pas beaucoup de nouvelles, mais j'ai passé un bon moment entre tes lignes.
Je te propose de découvrir en beaucoup plus court (haïku) sur ma page : "vague à l'âme"

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Chloé Goupille · il y a
J'en suis d'autant plus touchée, merci beaucoup!
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