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Korete

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« Joyeux anniversaire. Joyeux anniversaire. Joyeux anniversaire, Clotilde. Joyeux anniversaire. »
Solange déglutissait péniblement l'émotion qui lui étreignait la gorge en apportant le gâteau tandis qu'autour de la table, la chanson s'élevait heureuse et enjouée.
En ce début de juillet, l'atmosphère vibrait de mille promesses. De la table dressée au milieu du jardin, on jouissait pleinement du spectacle des couleurs, du zèle animé des bourdons, du parfum des rosiers que le soleil ourlait de lumière. Les vacances étaient là, à portée de main, et le vent jouait avec les cheveux des convives.
Qu'elle était belle dans ses éclats de rire avec toute l'insouciance espiègle de son âge ! Elle ne parvenait pas à reconnaître sa fille. Dix-huit ans ! Était-ce possible ? Elle était donc définitivement révolue l'époque de la maternité et des couches culottes, et durant le repas, la conversation avait un temps porté sur les résultats du bac et le permis de conduire.
— Mais tu n'as pas mis de bougies ! s'exclama Clotilde.
Solange s'empourpra en bredouillant timidement :
— Je pensais que tu avais passé l'âge, que tu aurais pris tous ces rituels comme des enfantillages. Tu ne trouves donc pas que c'est un peu puéril ?
— Ah non ! J'ai encore envie d'avoir des bougies sur mon gâteau d'anniversaire. Peut-être qu'à quatre vingts balais, je n'aurais plus de souffle pour ça. En attendant, ce n'est pas le cas.
— Et puis, enchaîna Margot, dix-huit ans, c'est particulièrement important. C'est l'anniversaire à fêter dans les règles de l'art. Un gâteau sans bougies, c'est un peu comme un rendez-vous amoureux sans bouquet de fleurs. Il manque le détail essentiel.
— D'accord, consentit Solange. Je vais chercher les bougies.
La vérité, c'était que Solange ne voulait pas voir le chiffre dans sa forme de cire, elle ne voulait pas le voir partir en fumée, se consumer, comme s'étaient consumées les dix-huit dernières années. Depuis le début du repas, chaque débordement de joie de Clotilde ou de l'une de ses deux amies était pour elle une souffrance. Chaque pas était un défi, chaque sourire une hypocrisie douloureuse.
Clotilde souffla donc les bougies, coupa le gâteau et servit.
— Tu n'en veux pas ?
— Non merci, je n'ai plus faim.
— Tu as tort, rétorqua Clotilde en se léchant les doigts. Il est vraiment délicieux Maman.
Maman. Elle l'appelait encore Maman. Combien de temps cela durerait-il ? Bientôt, elle l'appellerait Solange et dans la prononciation de son simple prénom, toutes les années de complicité s'annuleraient, tous les moments privilégiés disparaîtraient comme s'ils n'avaient jamais existé.
Alors, non, vraiment, elle avait la gorge trop nouée, elle n'avait presque rien avalé du repas et l'idée de la crème envahissant sa bouche, toute cette débauche exubérante de fraises si violemment rouges enveloppées avec délicatesse dans une chantilly aux arabesques voluptueuses lui donnait l'envie de vomir.
Le bourdonnement d'une abeille capta quelques minutes son attention amorphe. Elle observa, sans vraiment le voir, l'insecte se glisser dans l'intimité enivrante d'une digitale et ressortir l'abdomen couvert du scintillement du pollen.
— A quoi penses-tu Maman ?
Les trois filles avaient un instant interrompu leur discussion dans laquelle Solange n'avait pas sa place.
— A rien.
— On dirait que tu n'as pas seulement oublié les bougies mais aussi la cerise sur le gâteau !
Le ton malicieux ne manquait pas de détermination. Clotilde savait ce qu'elle voulait avec le charme de la jeunesse alors que Solange posait sur le monde qui l'entourait un regard perdu.
— Que veux-tu dire ?
Emma se chargea d'éclaircir la situation.
— Eh bien, on attend de découvrir le cadeau.
Le cadeau en question n'était pas une surprise. Les trois filles savaient pertinemment ce dont il s'agissait, ce qui n'en entamait pas pour autant leur impatience.
Solange se leva de table et retourna vers la maison étourdie de soleil et de nostalgie.
Dans l'entrée, elle ravala une pleine gorgée de larmes en buttant contre un amas de sacs à dos, puis haussa les épaules. Après tout, n'avait-elle pas ce qu'elle méritait ? Depuis la naissance de Clotilde, en bonne mère, elle avait également endossé le rôle du père envolé et elle avait tout mis en œuvre pour lui permettre d'acquérir toujours plus d'autonomie, de l'apprentissage de la lecture à celui du repassage. Et c'était bien elle encore qui, récemment, lui avait proposé de passer le permis de conduire. Clotilde s'était soumise à l'examen le mercredi précédent, soit deux jours après sa véritable date d'anniversaire, avec succès. Et sans surprise, elle avait demandé une voiture en cadeau. Mais, au désespoir de Solange, elle avait aussitôt invité Emma et Margot pour une excursion. Ce samedi soir, les trois amies dormiraient sous une tente au bord de la mer.
Solange fouilla son sac à main en quête des clés. Elle ne les avait pas emballées. Décidément, elle manquait à tous ses devoirs et elle entendait déjà la réflexion de Margot. Un gâteau sans bougies, un cadeau sans emballage ! Non, elle était trop nulle. Elle attrapa vivement la boite d'allumettes, la vida de son contenu – de toute façon, il n'y aurait plus de bougies à enflammer –, et glissa les clés à l'intérieur. Elle recouvrit la boite d'une simple feuille blanche elle n'avait pas pensé à acheter du papier cadeau, voulut écrire un mot d'amour, un mot de tendresse, et renonça.
— Ah ! Enfin ! s'exclamèrent en s'esclaffant les trois filles lorsqu'elle revint chargée de son fardeau. 
— Merci Maman, murmura doucement Clotilde à l'oreille de sa mère avant de déballer le précieux sésame vers sa liberté.
Une seconde, Solange agrippa à plein espoir cette bouffée d'affection filiale puis ce fut comme une volée de moineaux. En un instant, les trois amies avaient déserté la table et, équipées de leurs sacs de voyage, elles s'étaient précipitées vers la voiture, une petite occasion dont la taule se tavelait de rouille, garée un peu plus loin dans la rue. Et Solange les suivit.
Emma s'était vautrée sur la banquette. Margot, sur le siège passager, s'enthousiasmait en inspectant les lieux. Et Clotilde, la plus vieille des trois, la première à fêter ses dix-huit ans, siégeait comme une reine à la place conducteur.
D'un air solennel, elle introduisit la clé dans le contact. Tourna.
Rien. La voiture n'eut aucune réaction. Clotilde se concentra, elle avait sans doute oublié une étape du processus. Elle recommença.
Toujours rien.
La voiture s'obstinait. Et le visage de la conductrice se déformait peu à peu à chaque nouvel essai infructueux, écrasé de stupeur et de déception.
— Maman, elle ne veut pas démarrer !
Les hurlements, les discussions, les pleurs ne tardèrent pas à alerter un voisin. Un homme, enfin, qui pourrait raisonner la voiture, lui enjoindre de cesser ses caprices et d'avancer. Il souleva le capot.
— Ça, je ne comprends pas madame Loiseau. Vous auriez du me demander conseil avant d'acheter une pareille poubelle. Entre voisins... En attendant votre excursion pour ce weekend est annulée. Regardez, rien que ça : l'allure des bougies. Et inutile de chercher à les remplacer un samedi après-midi.
Solange souffla, soulagée. Ce soir sa fille dormirait sous son toit.

PRIX

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Chateaubriante · il y a
bonjour Korete
première lecture ce matin
excellent !

la jeunesse insouciante, exigeante, Clotilde veut des bougies sur son gâteau, selon l'usage
elle reçoit, en cadeau, les clés de sa voiture, dans une boîte d'allumettes : passeport pour la vie, l'indépendance
et, au final, on retrouve les bougies, complètements hors d'usage

Solange, maman désemparée par le départ imminent de son enfant
lui offre une vieille guimbarde
les bougies, absentes sur le gâteau, sont ici, bien présentes, mais elles ne s'allument pas
point d'allumettes
juste un voisin courtois et avisé
un sursis pour Solange
départ différé
pour une nuit, seulement

à moins que demain ...

les enfants que l'on ne veut pas voir grandir, pas voir partir

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Nadine Gazonneau · il y a
Une nouvelle percutante et émouvante comme je les aime. +5. Permettez-moi de vous faire partager "en route exilés" en finale du prix lunaire.https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/en-route-exiles
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Marie · il y a
Touchant !
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Chantal Noel · il y a
Texte touchant sur une mère possessive. J'ai bien aimé l'histoire.
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Lyne Fontana · il y a
Les bougies de la liberté... qui ne veulent pas s'allumer. Les mères sont un peu sorcières.
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Jarrié · il y a
Un moment de vie, mêlée de joie et de tristesse. Joliment raconté.
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Christiane Bouchez · il y a
Une mère comme beaucoup de mères!!
Beau texte, émotions, réalité, la fuite du temps. Bravo

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Sophie Debieu · il y a
Je trouve ce récit très touchant, à la description précise et sensible, on ressent le poids de ces années passées à élever cet enfant ,élever au sens propre du terme , un poids qu elle aimait et qui s'enfuit trop vite trop loin sans qu elle se soit préparée. La fin m'a surprise. Merci pour ce moment de lecture émouvant. Mes voix.
Je vous invite à découvrir "choc" retenu pour l'été catégorie poème, espérant que vous apprécierez
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/choc-2

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Pascal Depresle · il y a
Une histoire touchante, j'ai aimé. Et je veux toujours des bougies sur mon gâteau. Mes voix. Peut-être aimerez-vous "Dimanche" ou "Derrière l'écran".
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Noels · il y a
Ah, les mères possessives font leur propre malheur... Je soutiens.
Et je vous invite à découvrir https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/papy-rolling-stones

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