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Les aventures de Ruda

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Maxime Bolasell

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Où un nouveau récit commence. Où un certain Ruda remet en cause la nature de l'homme en pratiquant d'étranges expériences.


Je le rencontrai dans une vente aux enchères. Il m’interpella sur le parvis de la salle des ventes. Pourquoi moi ? Je l’ignorerai toujours. Il me proposa de monter dans sa voiture. Il cherchait disait-il quelqu’un dans mon genre. Je suis jeune, sans le sou, ma personne ne présente rien de remarquable. Je me dis que s’il cherchait « quelqu’un dans mon genre », c’est qu’il cherchait n’importe qui.
Vous cherchez du travail ?
Oui...
Vous n’avez pas d’attaches ? Vous ne donnez pas l’impression d’être un homme marié...
Non en effet...
Bien, bien. Vous avez des notions de médecine ?
Non monsieur, aucune...
Cela sembla le contrarier. Comme si posséder des notions de médecine allait de soi pour le commun des mortels. Je songeai que j’allais descendre de la voiture, son chauffeur guettant dans le rétroviseur un signe pour démarrer. Mais, après quelques secondes de réflexion durant lesquelles il sembla tout à fait ailleurs, l’homme refit soudain surface, radieux, s’étant ravisé.
C’est bien ! C’est encore mieux ! Allons filons... nous avons ce qu’il nous faut...
Il tapota avec l’index un coffret en bois exotique dont il avait sans doute fait l’acquisition à la vente aux enchères. Le chauffeur conduisait à vive allure, et bientôt nous nous trouvâmes hors de la ville. Je m’endormis sur la sellerie à l’odeur capiteuse. Lorsque je me réveillai, le moteur avait stoppé, l’homme avait disparu, et le chauffeur tenait la portière ouverte, en attendant que je descende du véhicule.
Je vais vous montrer vos appartements.
Je montai quelques marches qui menaient à une vieille bâtisse. Au niveau du perron, deux statues encadraient l’escalier de pierre, deux lions figés dans des poses insolites. Au lieu de se tenir droits sur leurs pattes arrières, de faire mine de garder le domaine, ils étaient avachis dans l’herbe éternelle, l’un sur le côté en train de contempler le ciel, l’autre les yeux clos, se curant les dents à l’aide d’une de ses grosses griffes, comme après un délicieux repas. Sur les marches, des petits citronniers poussaient dans des bacs blancs. Derrière la voiture, une fontaine ronde dont le jet n’était qu’un gargouillis sifflotait un air à moitié joyeux. Des rangées de tulipes encadraient au loin l’allée centrale que nous avions empruntée. Rien de prétentieux. Le parc perdait encore de sa superbe à mesure que le regard s’éloignait du petit château. Le gazon semblait passablement à l’abandon. Ça et là, des arbres commençaient à quadriller l’espace de manière désordonnée, puis, tout au fond, formaient un petit bois. Sur la gauche si le château se trouvait dans votre dos, coulait une petite rivière, sur laquelle semblait s’amuser un moulin à eau. Une petite dépendance délabrée était accolée au moulin. Je regardai dans toutes les directions, et ne vis pas une habitation à la ronde. Le soleil avait disparu derrière le bois qu’il incendiait mollement.
Nous avons roulé longtemps ?
Presque trois heures...
J’avais dû dormir durant tout le trajet, pourtant il me sembla avoir quitté la salle des ventes quelques instants plus tôt. Malgré mon somme, j’étais fourbu. On me montra « mes appartements », une chambre située à l’étage avec toutes les commodités et une fenêtre donnant sur le parc. Je m’endormis de nouveau bien vite.
A mon réveil, mon employeur me fit venir dans son bureau situé au rez-de-chaussée.
Mon garçon, vous vous demandez pourquoi je vous ai engagé. Vous avez de l’éducation, cela se voit dans votre regard, dans votre mise, votre... oui, votre manière de vous déplacer. Je cherche quelqu’un d’honnête, et vous avez l’air honnête. C’est tout ce que j’attends de vous. Ou presque... vous rendrez compte de ce que vous vivez auprès de nous. On va vous fournir de quoi écrire. Vous demanderez à ZWIF. Il n’est pas seulement chauffeur. Il s’occupe de tout ici. Repas, intendance... tous les soirs, vous consignerez les événements de la journée. Pas de fioritures, pas d’effet de style, rien que les faits... notez ce que vous voyez ici que vous ne trouveriez pas ailleurs... vous me suivez ? Non, évidemment. Oubliez ce que je viens de vous dire ! Contentez-vous de tenir un journal, voilà. Un journal c’est très bien ! Les premiers jours, je viserai votre travail. Plus tard, j’en serai probablement incapable. Ne vous censurez pas pour autant. Ce que vous écrirez sur moi m’est totalement indifférent. Ce qui compte, c’est que vous écriviez ce que vous voyez. Vous oublierez des choses essentielles, noterez des choses inutiles. Vous n’y pouvez rien, c’est la nature humaine. Encore une fois, ne vous inquiétez pas du style, ce journal n’est pas destiné à être lu. Je veux seulement m’assurer que ce qui va se passer ici dans les prochaines semaines soit enregistré quelque part. Vous verrez des choses étranges. Au fur et à mesure, elles vous paraîtront moins étranges, c’est la vie ! Ce ne sera pas une raison pour ne pas les relater. Voilà, nous nous sommes tout dit ! Vous prendrez vos repas avec ZWIF. Il ne parle pas beaucoup. C’est une de ses qualités. Je vous appellerai mon carabin. Cela m’amuse ! Lorsque je vous ferai mander par ZWIF, tâchez d’arriver rapidement. Pendant le temps que durera votre travail, vous ne quitterez pas le domaine. C’est une condition sine qua non pour ce travail. Ce soir vous noterez ce qui vous a semblé important. Vous pouvez commencer par cette entrevue si vous le désirez.
Je me levai et pris l’enveloppe qu’il me tendait avec mes émoluments pour la semaine. J’avais depuis quelque temps envie d’un peu de repos et cette retraite me paraissait une opportunité idéale. Je le remerciai gauchement, comme font les pauvres, et me retirai en reculant, comme à la cour.
Si vous le souhaitez, vous pouvez venir emprunter des livres dans ma bibliothèque. Les distractions sont rares et vous connaîtrez bientôt le petit bois au bout du parc comme votre poche. Frappez avant d’entrer dans mon bureau et si je ne suis pas là, servez-vous...
Il désigna le pan de mur derrière lui. Il y avait là des centaines d’ouvrages. Je me promis de profiter de l’aubaine pour me cultiver un peu, moi qui ne lis pratiquement jamais.
Je montai dans ma chambre, et entamai la rédaction des premières pages du journal que je m’étais engagée à tenir. C’est tout pour aujourd’hui.

Mardi 11 heures 30

Désormais, je vais dater tous les événements qui vont se dérouler dans le domaine selon le souhait de mon employeur. N’ayant aucun projet pour le moment, je n’ai pas de raison de me sentir prisonnier de cet endroit fort agréable. Qu’entend-il par « choses étranges » ? Pourquoi désire-t-il m’appeler « son carabin » ? La veille, il m’a demandé si j’avais des connaissances en médecine ? Allons-nous pratiquer des expériences comme dans les livres de Mary Shelley ?

Mardi18 heures

Mon employeur, dont je ne connais pas le nom, n’a pas menti. En me promenant dans le parc, j’ai fait une rencontre des plus surprenantes. Extraordinaire ! Mais les mots se couchent comme des fleurs sous la pluie. J’ai bien vu ce que j’ai vu, mais je peine à le décrire. L’impensable paraît trivial, presque ordinaire, sitôt qu’on l’évoque. Seul le souvenir non formulé s’approche de l’ébahissement que j’ai ressenti. Comme tout cela est fugace, insaisissable !
Alors que je partais à la découverte du petit bois, je me rappelle avoir senti une présence dans mon dos. Je devinais des effleurements. Je ne m’en effrayais pas, il s’agissait sans doute d’animaux que je dérangeais. Je crus soudain voir une silhouette de la taille d’un enfant se faufiler derrière un arbre. Je pressai le pas et appelai. Peut-être y-a-t-il un village non loin de là ? me dis-je. Ou bien mon employeur a-t-il des enfants ? Je fis doucement le tour de l’arbre. Quelle ne fut pas ma surprise. Trois « fantômes », comment les nommer autrement ? se tenaient devant moi. Revêtus d’un drap blanc, ils mesuraient un mètre de haut environ, et effectuaient une sorte de ronde. Les sons qu’ils émettaient ressemblaient à des sifflements entrecroisés formant d’étranges mélopées, passant du grave à l’aigu en un instant. Cela ne ressemblait à rien de connu et donnait l’impression d’une conversation à bâton rompus où chacun voulait faire valoir son opinion. Leurs mains étaient recouvertes de gros gants blancs qui donnaient l’impression que leur ronde était comme une chaîne inextinguible. Pourtant dès qu’ils m’aperçurent, les chaînons acromégaliques se détachèrent et les fantômes s’enfuirent dans trois directions. Je remarquai immédiatement qu’il n’y avait pas d’ouverture pour les yeux. Comme le bois était dense, je me demandais comment ils parvenaient à se diriger dans leur fuite. Un des trois répondit à mon interrogation puisqu’il heurta un arbre dans un bruit sourd. C’est la tête qui entra en contact avec l’obstacle, et le petit corps informe s’affala comme un parachute sur le sol. Je me précipitai, remarquai les chaussures trop grandes elles-aussi pour un enfant. Chose étrange, elles n’avaient pas paru l’handicaper lors de sa fuite. Ai-je eu le temps de constater tout cela, ou bien ces questionnements sont-ils rétrospectifs ?
Au niveau de la tête, une fleur de corail rouge commençait à éclore sur le drap. La blessure était sérieuse. Je le retirai et me rendis à l’évidence, il ne s’agissait pas d’un enfant. En soulevant le suaire, je fus pris de stupeur et de dégoût. Il s’agissait bien d’une tête humaine, mais d’une couleur grise, semblable au ciment lorsqu’il est presque sec. La bouche était démesurée, reliant presque les deux oreilles comme un rictus de monstre de foire, comme un sourire de joker sur les vieux jeux de cartes. La chose avait avec des lèvres violettes qu’on aurait cru dessinées, épaisses comme un pouce d’homme vigoureux. Le nez semblait avoir été écrasé par-dessous. Les narines, énormes, béantes, battaient comme des branchies. Depuis le front s’écoulait un ruisseau de sang, une minuscule cascade destinée à tout recouvrir. Mais le plus horrible était le regard du monstre... les yeux étaient très éloignés l’un de l’autre, comme s’ils avaient voulu voir sur le côté. Ils étaient globuleux, rond comme des billes de billard. Une pellicule transparente, comme une feuille de rouleau de printemps, évoquait une dérisoire paupière. Sous l’effet du choc, les yeux du fantôme blessé roulaient sur eux-mêmes comme ceux d’un sorcier vaudou. J’eus malgré tout de la compassion pour ce petit être que je tenais dans mes bras. Je soupçonnais en lui une vague humanité. Une humanité préhistorique peut-être. Les traits, semblaient ceux d’une personne dans la force de l’âge. Était-ce la constitution robuste du squelette qui m’encourageait dans cette certitude ? Comme il est déplorable que des événements aussi proches dans le temps paraissent déjà aussi flous.
Derrière moi, j’entendis de nouveau les sifflements bizarres. Cela partait toujours dans tous les sens, comme si les personnages se coupaient perpétuellement la parole, mais on percevait la panique dans ces trilles soufflées dans des hauteurs de chant d’oiseaux. Je me retournai et vis les deux petits êtres s’agiter. Ils ressemblaient à des petites collines enneigées. Ou une glace en train de fondre.
Ils pourraient tout de même enlever leurs déguisements pensais-je.
Soudain, ZWIF surgit de nulle part.
Vite, il faut le recouvrir ! Remettez-lui le drap sur la tête...
Mais il est blessé, il faut le soigner...
Recouvrez-le ! Ecoutez-moi !
Le ton de sa voix ne supportait pas la discussion. ZWIF prit le petit corps dans ses bras. Sitôt le drap sur sa tête, la fleur rouge se mit à grossir comme une animation psychédélique. Nous courûmes à travers le parc, les deux autres fantômes dodelinant à notre suite.
Il est blessé, un Utano est blessé ! Maître !
Une porte-fenêtre s’ouvrit aussitôt, dans ce bruit retenu si caractéristique qu’il semble aspiré par lui-même. Mon employeur sortit et voyant ZWIF, s’enquit de la santé de « la chose ».
Que lui est-il arrivé ? A-t-il été exposé à la lumière ?
Juste un instant, dans les sous-bois... il était à l’ombre, ça n’a pas l’air grave !
ZWIF que la course essoufflait, avait du mal à répondre à son maître.
Bien, amenez-le au laboratoire... allez ! Pressons !
Un laboratoire... malgré l’effervescence qui régnait à cet instant, je me souviens m’être félicité d’avoir vu juste au sujet de ma présence ici. Nous allions pratiquer des expériences, sans doute à partir de ces êtres étranges.
ZWIF accompagna celui qu’il avait appelé « maître » au laboratoire. Je regagnai ma chambre. Lorsque ZWIF vint frapper à ma porte pour m’avertir que le « maître » demandait à me parler, il me trouva assoupi dans mon lit.
Tout d’abord, je tiens à m’excuser...
Mon employeur, dont je ne connaissais toujours pas le nom, fit signe de m’asseoir, pendant qu’il demeurait debout. Il parla comme s’il lisait en moi.
Je ne me suis pas même présenté. Je m’appelle Ruda. C’est un nom d’origine slave, aucune importance. Vous avez remarqué que ZWIF m’appelle « maître ». Nous ne sommes pas tenus d’avoir les mêmes rapports, appelez-moi Monsieur simplement. Vous avez rencontré nos petits amis dans le bois. Vous en avez été quitte pour une belle frayeur. J’aurais dû vous avertir... ils ont eu sans doute encore plus peur que vous ! Je suis si excité en ce moment par mes projets que j’ai oublié de vous parler d’eux ! Vous n’avez rien à craindre... ni d’eux, ni de moi, ni de quoi que ce soit ici ! Vous n’êtes pas effrayé n’est-ce-pas ?
Non, en fait je me demandais si le... enfin l’Uta... le...
L’Utano, oui c’est un Utano !
Si les blessures de l’Utano étaient graves et si...
Non, ne vous inquiétez pas, la blessure au front a beaucoup saigné mais ce n’est rien ! Plus de peur que de mal. Je craignais surtout pour leurs yeux qui sont fragiles ! Ils ne supportent pas la lumière du soleil...
Nous étions dans les sous-bois, l’incident est arrivé dans la pénombre !
Je sais mais vous n’avez pas idée de ce que sont les Utanos... c’est naturel, comment pourriez-vous savoir ? C’est parce qu’ils sont très « fragiles » que nous les recouvrons des pieds à la tête. Leur peau ne supporterait pas la moindre exposition à la lumière ! Même partielle, même faible ! Là d’où ils viennent... oui, enfin c’est sans importance...
D’où viennent-ils justement ? Je n’ai jamais vu des... des êtres semblables... c’est tout à fait... incroyable ! Et...
C’est sans importance vous dis-je ! Ce n’est pas pour cela que nous sommes là. Les Utanos sont des exécutants, de simples « outils » en fait, ils sont de passage parmi nous pour quelques jours... ne vous en souciez pas, nous avons des choses autrement plus importantes à partager ensemble...
Pourtant... je n’ai jamais vu des...
Tout cela est accessoire... consignez-le si ça vous chante, mais encore une fois, là n’est pas l’essentiel...
Je sentais que Monsieur Ruda était passablement agacé que je m’intéresse à ces Utanos. Que pouvait-il y avoir de plus surprenant que ces monstres ?
Nous commencerons demain matin. Vous vous habituerez bien vite à nos Utanos. Mais quand vous vous y serez habitué, ils ne seront déjà plus là ! Bien, donnons-nous rendez-vous à dix heures demain matin... je compte sur vous...

Mercredi 16 heures

Ruda est vraiment un homme étrange. Je l’appellerai Ruda désormais comme nous l’évoquons avec ZWIF, dans l’intimité des gens qui servent. Nous avons passé un peu de temps ensemble ce matin, sans presque échanger un mot. ZWIF n’est pas un être désagréable. Il semble que chaque parole lui coûte, si bien que l’on regrette de lui infliger cette souffrance chaque fois qu’on vient à l’interroger. Que de mystères ici pourtant à soulever ! Je n’ai rien appris sur les Utanos dont ZWIF m’assure ne rien connaître.
Ils doivent repartir dans les jours prochains. Comment ? Où ? Mystère ! Lorsque j’ai demandé si Ruda allait pratiquer des expériences sur eux, ZWIF a souri de manière énigmatique. Lorsque je lui ai demandé depuis quand il connaissait Ruda, ZWIF a agité la main comme on agite un mouchoir invisible, levé les yeux vers le lustre du salon, puis est retourné en lui-même. J’en ai déduit qu’il le servait depuis fort longtemps.
Lorsque je retrouvai Ruda, il portait un pansement sur la joue droite. Il s’était coupé en se rasant sans doute. Les hommes pressés sont infichus de se raser proprement.
Venez dans mon bureau.
Le ton était bienveillant.
Refermez derrière vous... approchez. Approchez donc !
Je le touchai presque. Délicatement, il retira le pansement. Cette intimité forcée me mettait mal-à-l’aise. J’aurais pu ne pas supporter la vue du sang... une fois la protection totalement retirée, il approcha encore sa joue de mon visage, comme s’il avait voulu que je l’embrasse. Je sentis son œil sur le côté qui me fixait. Avec son visage de biais qui avançait, il me fit penser à un requin sans que je sache pourquoi. Dans quelle mesure un homme peut-il ressembler à un requin ?
Alors, alors ?
Ses doigts demeurés sur sa joue la cachaient partiellement. Nous étions si proches que je commençai à loucher. Il n’y avait pas de trace de blessure quelconque. Je reculai pour mieux voir. Qu’attendait-il que je lui dise à la fin ?
M. Ruda, je ne vois rien... il n’y a rien.
Il se dirigea vers le large miroir derrière son bureau et s’observa à son tour, toujours de biais, en étirant sa peau à l’aide de ses deux mains. Je l’entendis rire.
Rien, il n’y a rien... finement observé ! Rien du tout. Vous allez pouvoir consigner cela! Oui vous écrirez cela !
Il se dirigea vers la porte-fenêtre et donna sa joue au soleil en fermant les yeux.
Approchez et observez de nouveau...
De nouveau, je constatai qu’il n’y avait pas de cicatrice sur sa joue. A la place de la bande protectrice, il y avait un carré de chair blanche glabre et lisse comme la glace vive. On remarquait une différence de ton notable entre cet espace bien délimité et le reste du visage. Le teint était plus clair, plus uni, comme si on avait puisé dans un seul tube de couleur pour peindre ce pan de visage, alors que la carnation est toujours un savant mélange de roses, de rouges, de bleus, mouchetée de points sombres à cause des imperfections de la chair et de la pilosité. Ruda attendait que je me prononce, même si dans le même temps, il semblait s’être égaré dans l’éternité du rayon printanier.
Je remarque que cette partie du visage est sensiblement plus claire que le reste. Une crème sans doute aura été appliquée, qui dissimule les poils et les marques du temps.
Les marques du temps ! Avais-je dit cela ?
Non mon ami ! Il n’y a aucune crème, aucun artifice, c’est ma peau originelle.
J’examinai de nouveau sa joue. J’aurais voulu toucher, comme pour mieux voir. Ruda avait dû se raser à l’aube et déjà le temps avançait en « nombre infernal ». Des centaines d’aiguilles noires perçaient le visage, avec des angles d’attaques divers. Certains poils poussaient en diagonale, d’autres droit vers la surface, d’autres rebiquaient sous la peau et formaient des petites protubérances. Ils n’avaient pas tous le même diamètre, ni la même couleur. La plupart étaient noirs, mais il en avait des blancs, et d’autres qui semblaient varier selon le jeu du soleil sur la vitre, traversés d’ambre, de café ou d’orge. Comme je scrutais sa peau, je vis à l’intérieur des rides du coin des yeux et des pommettes, d’autres rides jusque là inconnues, contenues dans les premières, mais définies dans des directions contraires, comme des aiguillages de trains fous, sillonnant le visage sous le fardeau d’incessants convois invisibles. Au milieu de cette désolation, il y avait donc un havre, une oasis. Ou plutôt un lac, un lac gelé, translucide, sans tache, sans aspérité, sans consomption possible.
Comment cela est-il possible ?
Les Utanos mon ami... leurs yeux remarquables ! Miracle de la nature... c’est tout pour aujourd’hui !
Ruda sortit de sa rêverie en un instant. Il alla s’asseoir à son bureau.
Demain vous êtes avec moi au labo. Neuf heures précises ! Consignez. Tout commence. Tout a commencé.
J’ai déjeuné avec ZWIF. Après une balade dans le parc durant laquelle je n’ai croisé personne, me voilà installé à ma table de travail, en train de noter les événements du jour. Les non-événements devrai-je dire. Je regarde le moulin à eau entraîné par la rivière. Les pales s’enfoncent dans le courant dans un bruit sourd et régulier assourdi par la distance. J’ai l’impression de le connaître depuis toujours alors que je ne suis arrivé qu’avant-hier.

Jeudi 20 heures

La journée d’aujourd’hui m’a complètement bouleversé. Qui me croira sur la seule bonne foi de ce cahier ? Ce matin, je suis descendu au bureau de Ruda. Il désigna la boîte en bois exotique dont il avait fait l’acquisition lors de la vente aux enchères. Elle contenait trois longues tiges dorées que je pris pour des lames effilées. Ruda se saisit de l’une d’elle, l’approcha de la lampe de son bureau, et la manipulant entre son pouce et son index, la fit s’ouvrir comme une sorte de pince. L’extrémité des pointes était si fine, qu’elle sembla se dissoudre dans la lumière drue de la lampe. Il me tendit la seconde et m’encouragea à l’imiter. Je pris la pince, en distinguai le mécanisme à peine visible pour désolidariser les deux brins d’or (un métal si ductile ne pouvait être que de l’or), et l’actionnai à mon tour. Que pouvait-on saisir avec des branches si fragiles ? Qui avait pu réaliser un travail si délicat qu’un homme puisse à peine le distinguer du néant ? Je reposai la seconde pince sur le velours sombre de la boîte.
A quoi cela sert-il ?
Patience... allons dans le laboratoire.
Je m’attendais à l’attirail habituel du savant fou, j’en fus pour mes frais. La pièce qu’il appelait le laboratoire ressemblait à une salle de dentiste. Une lampe verte peinait à éclairer l’ensemble. Un fauteuil sur lequel auraient pu tenir trois hommes de corpulence moyenne occupait presque tout l’espace. Sur une sorte de desserte, il y avait plusieurs boîtes rondes en verre transparent, semblables dans leurs formes et leurs proportions à celles des bonbons pour la toux. Dans un coin de la pièce, il y avait un tabouret de bois sur lequel Ruda me fit signe de m’asseoir.
Et maintenant, tâchez de rester calme pour ne pas les effrayer... je les ai prévenus mais ils sont tellement sensibles ! Tellement peureux !
Ruda, s’installa sur le large fauteuil. J’allais donc revoir les étranges créatures.
Les trois fantômes entrèrent dans la pièce. Je reconnus la main de ZWIF qui referma la porte derrière eux sans nous rejoindre. Les sifflements étranges commencèrent. Rassurés par la pénombre, ils retirèrent les draps qui les recouvraient. Je peinai à retenir un cri. Dans cet environnement lugubre, les trois têtes difformes m’effrayèrent bien davantage que lors de notre confrontation fugace dans le bois. Ils se ressemblaient étrangement, comme tout ce que l’on ne connaît pas. Ruda ne disait pas un mot. Les yeux clos, il semblait dormir. Les trois Utanos tournaient en rond comme s’ils cherchaient quelque chose, Ruda pointa un index en direction de la boîte contenant les pinces située sur la « desserte ». Chacun des Utanos se saisit d’une pince. Tout en continuant leurs sifflements, ils jouèrent quelques instants avec leurs ustensiles dans les airs, comme des chefs d’orchestre dirigeant des musiciens invisibles. Je crois qu’ils n’avaient pas remarqué ma présence, même si cela paraît étrange, car j’étais à peine à deux mètres d’eux.
Soudain, ils semblèrent se ruer sur Ruda. Je faillis réagir, pressentant un danger. Ruda le sentit-il lui aussi ?
Ne vous effrayez pas, ne bougez pas... ça commence.
Un des trois Utanos se concentra sur le visage de Ruda, à l’endroit où j’avais cru voir une blessure, mais qui était en fait un simple essai pour les expériences à venir. Les deux autres se mirent au travail sur le bras et la main gauches de Ruda. Il était difficile pour moi de discerner le mouvement des créatures dans l’obscurité de la pièce. Elles enfonçaient les longues pinces assez profondément dans la chair de Ruda. Après un court instant, elles les retiraient d’un geste sûr. Enfin, elles déposaient une obole pour moi invisible dans les boîtes rondes translucides. Leur activité était une succession de gestes furtifs et délicats. J’avais l’impression de voir le temps se compresser et se distendre, par petites séquences de quelques secondes. L’opération ne semblait pas douloureuse, Ruda ne bougeait ni n’émettait le moindre son. S’était-il administré un sédatif ? Il me semblait que les Utanos pénétraient à chaque fois l’épiderme de Ruda en empruntant une « cavité » préexistante, le sondant sans le blesser, pour en retirer je ne sais quoi, les pinces effilées se faufilant dans les galeries déjà creusées.
Les sifflements ne cessaient pas. Ils continuaient de s’entrecroiser dans des hauteurs inhumaines. Je tentai de les occulter, car malgré un volume sonore dérisoire, comparable peut-être au miaulement d’un petit chat, j’avais l’impression qu’ils pouvaient me mener à la folie.
Bientôt, un des Utanos se dégagea et je pus distinguer l’avant-bras de Ruda en entier. Il était lisse et glabre comme la joue que j’avais examinée la veille. S’agissait-il d’une épilation de tout le corps ? Cela justifiait-il la présence des Utanos ? N’importe quelle esthéticienne débutante n’eût-elle pas fait l’affaire ? Pourquoi ces instruments étranges ? Pourquoi ce décorum ?
Vous êtes toujours là ?
Ruda s’adressait à moi. J’hésitai à répondre craignant d’effrayer les Utanos qui cessèrent effectivement leur activité lorsqu’ils comprirent qu’ils n’étaient pas seuls dans la pièce avec Ruda. Ils allèrent s’agglutiner dans le coin opposé de la pièce et je me demandai comment Ruda avaient pu apprivoiser des êtres aussi peureux.
Oui, je suis là...
Bien, c’est assez pour ce matin, je ne vais pas vous infliger d’assister à tout la séance. Je tenais à ce que vous compreniez bien de quoi il s’agit. Venez ce soir à dix-huit heures dans mon bureau, je vous expliquerai plus en détails ce que nous faisons ici...
Il serait temps en effet !
Je me surpris du ton que j’avais employé. Cet homme n’avait pas de compte à me rendre. Je ne réagissais pas avec la déférence due à mon employeur. Il ne m’en tint pas rigueur.
Si je vous avais tout expliqué avant le début de notre travail, vous ne m’auriez pas cru. Vous m’auriez pris pour un fou... et ce soir encore vous ne me croirez pas ! Il faut pourtant que vous sachiez de quoi il s’agit... cela prendra du temps...
Ruda se complaisait dans le mystère.
Je déjeunai avec ZWIF. Je lui racontai ce que j’avais vu. Il ne sembla pas du tout intéressé par les expériences de son maître. Je lui posai quelques questions qui restèrent sans réponse.
Après une partie de l’après-midi passée dans le parc, je choisis un livre au hasard dans la bibliothèque de Ruda, les couvertures ne m’évoquant rien de connu. C’était un récit d’aventure comme on en lisait au siècle passé. Il était question d’un naufrage auquel trois hommes avaient survécu, dérivant des jours entiers sur un radeau de fortune, que je m’imaginais semblable à celui du célèbre tableau. Le nom des personnages n’étaient pas spécifiés, si bien que l’auteur, s’immisçant tour à tour dans le corps de chacun des malheureux, m’empêchait d’avoir mon favori puisque je les confondais tous. Le soleil les écrasait et sa lumière semblait les traverser de part en part, si bien qu’ils ne pouvaient dissimuler leurs fautes passées. Ils se remémoraient leurs erreurs, chacun à leur tour, durant d’interminables monologues intérieurs que la faim et la soif distordaient jusqu’au délire. J’en vins à me demander s’il ne s’agissait pas d’un seul personnage décrit sous trois angles différents. Demain m’apportera sans doute la réponse.

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