Les Autres

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Henri ouvrit les yeux subitement. La bouche pâteuse, il peina à avaler sa salive avant de se redresser péniblement. Tous ses os craquèrent dans un concerto chaotique, du haut de sa colonne vertébrale jusqu’à ses orteils. D’un mouvement lent, il appuya longuement sur le bouton d’arrêt de son réveil.
Courbé sur le bord de son lit deux places dépourvu de draps, il agrippa le matelas pour se donner la force de se dresser sur ses jambes. Son torse laissait apparaître ses côtes saillantes, trahissant une alimentation irrégulière.
Une douleur lui perfora l’aine alors qu’il avançait vers une vieille armoire en bois. À l’intérieur, quelques vêtements en laine, un bonnet en piteux état, et un bleu de travail dont il se saisit sans attendre.
Ses maux de jambes empirèrent alors qu’il enfilait la salopette bleue tâchée de peinture et de javel.
Avec le temps, il s’était habitué à souffrir, c’était devenu normal, presque nécessaire. À son âge, seule la douleur lui rappelait qu’il était bien en vie.
Une fois prêt, il épingla machinalement son badge sur le côté gauche de son uniforme, et quitta la pièce à son rythme.

Il traversa le couloir étroit, jalonné de piles de livres de toutes sortes, éclairé seulement par une lucarne qui donnait sur les dernières lueurs du jour.
Dans le salon, il prit appui quelques secondes sur le dossier d’un fauteuil en cuir écaillé, avant d’aller chercher ses clefs posées sur un buffet à l’autre bout de la pièce.
Autour de lui, rien n’était en bon état. D’autres livres étaient éparpillées sur les meubles et à même le sol. Seuls quelques cadres contenant des photos jaunies semblaient avoir été briqués avec soin. Sur certaines, on pouvait voir un jeune homme fier, au torse bombé, tenant un immense trophée de pêche, et sur d’autres le même garçon, serrant dans ses bras une jeune femme aux cheveux bouclés qui riait aux éclats. Il s’arrêtait parfois pour les contempler, comme pour ne pas oublier. Il n’y prêta pas attention ce soir-là.
Sur une table en Formica attendait un verre d’eau à moitié vide, qu’il but d’une traite pour accompagner ses médicaments quotidiens.
Terminant sa routine, il se dirigea vers la cuisine, où il posa le gobelet et s’aspergea rapidement le visage d’eau du robinet. D’un geste aussi expéditif que possible, il retroussa les bords de son épaisse moustache et épongea les gouttes d’eau sur son visage avec sa manche. Puis, il se racla bruyamment la gorge avant de cracher dans l’évier.

Devant la porte d’entrée, Henri se retourna une dernière fois, comme pour vérifier que tout était bien à sa place malgré le désordre ambiant. Il posa sa main sur la poignée ronde, la claqua de toutes ses forces et s’en alla.

Les nuages flottants n’avaient pas encore libéré la lune alors qu’Henri se présentait devant l’immense entrée vitrée de la bibliothèque municipale. Il enfonça une clef épaisse dans la serrure et, avant de s’engouffrer dans le bâtiment, tourna la tête pour contempler la Bonne Mère qui comme toujours, montait paisiblement la garde.

La bibliothèque, jadis une salle de spectacle, avait été construite des centaines d’années auparavant. Henri y travaillait depuis sa rénovation, vingt ans plus tôt. Les services municipaux de l’époque avaient recherché un agent calme, qui saurait se montrer discret, et surtout ne se plaindrait pas du salaire ridicule que la Mairie offrait. C’est ainsi que le vieil homme s’était vu attribué le poste et venait depuis, cinq nuits par semaine, dépoussiérer de fond en comble les interminables étagères de l’édifice.

Une fois à l’intérieur, il pendit sa veste à un cintre en fer dans son casier, et emporta le matériel de nettoyage qu’il trouva dans le compartiment mitoyen.
Trois minutes plus tard, il gravissait lentement les larges marches en marbre de l’escalier principal. Afin de détourner son attention de la fatigue due au poids des ans et des élancements cuisants dans ses cuisses frêles, il avait pris l’habitude de les compter une à une.
Monsieur Hernandez, qui l’avait formé deux décennies plus tôt, lui avait conseillé de toujours commencer son travail de haut en bas.
« Tu peux me croire ! C’est plus facile de monter ces trois étages de malheur quand tu arrives plutôt que l’inverse ! » disait-il.
Avec les fesses, il poussa deux grandes portes battantes que barrait un panneau d’interdiction d’accès et derrière lesquelles se trouvait une salle sombre, éclairée aux néons. Quatre larges bureaux trônaient devant de longues fenêtres opaques au verre dépoli. Le bâtiment, lui, était rustique, mais l’administration l’avait pourvue de matériel haut de gamme : ordinateurs et imprimantes dernière génération, et à chaque étage, une machine à café rutilante d’où sortait une voix robotique qui récitait toutes les demi-heures « choisissez votre boisson ».
Henri avait déjà vu les employés faire la queue devant cet escroc de métal, y insérant tout le contenu de leur poche pour en extraire un liquide grisâtre et fumant, puis le boire debout sans parler, l’air hagard, sans s’éloigner de la machine, tant l’envie d’un deuxième les guettait.
Cela lui paraissait triste et absurde. Ou alors le monde avait juste changé, sans lui avoir laissé le temps de le suivre. Cela faisait partie des raisons pour lesquelles il détestait cette machine.

Le nettoyage des lieux était fatigant, mais ce n’était pas le bagne non plus et cette première étape restait la plus simple et la plus rapide. Il descendit d’un étage.

Dans le noir complet, Henri trouva l’interrupteur sans hésitation. Contrairement aux bureaux du dessus, l’endroit baignait dans une obscurité totale. Il activa le bouton et de petits claquements épousèrent les clignotements des tubes de néons. Il se trouvait aux pieds de cinq rangées gigantesques de livres qui divisaient la pièce. L’employé semblait minuscule.
Tout en posant son seau, il releva la tête et s’arrêta un instant comme tous les soirs pour apprécier l’élégance du lieu. Un léger sourire allongea sa moustache.
Du plus loin qu’il puisse se souvenir, il adorait les livres. Tous les livres. Après la mort de sa femme sept ans auparavant, il s’était plongé corps et âme dans la lecture. C’était cela qui l’avait maintenu en vie jusque-là.
Il essora sa serpillière et commença à lustrer le sol.

Au bout d’une heure de travail, Henri se dirigea vers l’avant-dernière allée. Comme chaque nuit, cet endroit respirait la paix et la sérénité. Son manche à balai heurta un livre qui dépassait légèrement de la grosse étagère en bois massif. Il s’accroupit difficilement en saisissant l’ouvrage. D’un geste délicat, il caressa la couverture en cuir incrustée de lettres dorées. D’un léger coup de poignet, il ouvrit le livre dont les pages défilèrent à toute allure. Les yeux fermés, Henri se délectait du parfum boisé qui en émanait.

Une brise légère lui effleura la nuque. Le chant lointain des passeri le plongea immédiatement dans une atmosphère familière. Il rouvrit les yeux. Le soleil scintillait, ce qui était rare dans cette région. Rien n’avait vraiment changé depuis sa dernière visite. La pelouse verdoyante s’étendait à perte de vue et, derrière lui, un bâtiment centenaire se dressait fièrement. D’un pas souple, Henri avança doucement au milieu d’un sentier de terre battue, laissant sa main caresser mollement les fleurs qui le délimitaient. Ici, il ne sentait plus du tout la lourdeur de ses jambes.
Une voix lointaine lui parvint.
— Ah, Henri, te voilà !
Au loin, un gigantesque arbre mat semblait maître des lieux. Son tronc colossal à la forme biscornue montait fièrement vers l’astre du jour. De grandes branches feuillues s’en échappaient, comme pour garder le ciel de l’effondrement.
Adossé contre l’épaisse écorce, un homme aux cheveux blancs et au sourire franc agitait énergiquement la main pour faire signe à Henri d’approcher.
Il alla à sa rencontre.
— C’est drôle John, quand je rends visite aux autres, ils ne sont jamais au même endroit ! Toi, je te retrouve toujours sous cet arbre ! dit-il en lui serrant chaleureusement la main.
— Ah que veux-tu ?! C’est le seul et unique ami que je me sois fait ces vingt dernières années ! répondit-il, un petit rictus au coin des lèvres.
— Le seul et unique ? répéta Henri avant d’éclater de rire.
John rassembla les feuilles griffonnées qui jonchaient le sol puis, se décala pour laisser au moustachu la place de s’assoir à ses côtés.
— Alors, mon ami ! Dans quel pétrin es-tu en train de plonger ta communauté aujourd’hui ? demanda Henri.
— Ah non ! Aujourd’hui tout le monde se repose… Aujourd’hui, il n’y aura pas d’explosion, de dragon, ni de guerre entre les Gobelins et les Nains. Une trêve de vingt-quatre heures fera du bien à tout le monde. 
Il tourna la tête vers son compagnon en plissant un œil malicieux.
— Mais je te promets que dès demain à la première heure, tout le monde sera sur le pont et les péripéties repartiront de plus belle dans les terres du Mordor ! Là, je rédige simplement des lettres pour quelques connaissances ! 
L’homme à la moustache acquiesça en souriant.
— Je vois… 
— Et cela me fait penser, comment va ton ami Marcel ? demanda John les mains toujours pleines.
— Comme toujours, dans ses collines, un piège à lapin à la main ! répondit l’homme de ménage.
— C’est bien… Le changement, voilà bien un des pires fléaux de l’humanité ! Ce sont des choses à laisser aux Grandes Gens ! déclara l’écrivain en se relâchant contre le tronc.
Comme frappé par une pensée soudaine, l’auteur se releva et tapota énergiquement sur la cuisse de son ami.
— Tu sais pourquoi je t’apprécie Henri ? 
Ce dernier haussa le sourcil d’un air interrogateur.

« Choisissez votre boisson. »

Henri leva la tête. Il fut ébloui par les néons ardents de la bibliothèque. L’atmosphère humide et aseptisée irrita ses narines.
Les mains crispées sous le large livre, le vieil homme grogna.
— Satanée machine ! 
Il avait à plusieurs reprises tenté de la débrancher, sans succès.

Avant de reprendre son balai, un sourire malicieux au coin des yeux, il replaça soigneusement l’ouvrage sur l’étagère consacrée à son ami J.R.R Tolkien.

Traînant derrière lui son chariot de ménage, il s’arrêtait tous les dix mètres environ pour lustrer le sol. Il frottait aussi énergiquement qu’il le pouvait, pour que le marbre retrouve son éclat. Il avait horreur de faire les choses à moitié. Il préférait le travail bien fait, et, malgré l’âge et la douleur, il faisait de son mieux sans ménager ses efforts.
Chez lui c’était différent, il ne voulait simplement pas ranger, pour garder des souvenirs peut-être, ou pour avoir l’impression de ne pas vivre seul.
Petit à petit, il arriva au Rond.
Le Rond, c’était ce petit espace commun circulaire au milieu de la bibliothèque. Des fauteuils bombés, des tables basses, tout était fait pour s’y sentir à l’aise et profiter de la riche collection d’ouvrages.
D’ici, on pouvait voir jusqu’à la grande horloge, accrochée au-dessus de la sortie de secours.
Il plissa les yeux :
« Une heure moins dix… L’heure de ma pause ! » pensa-t-il à voix haute tout en pénétrant dans le rond.
Il s’assit sur le siège le plus proche, la tête en arrière, et somnola un instant. Tout était calme. Il aimait cet emploi de nuit, il n’avait pas à côtoyer ces abrutis du jour, ces gens qui cherchaient toujours mieux, toujours plus. Tout cela lui semblait ridicule, et d’autant plus quand on avait la chance de passer ses nuits dans une bibliothèque emplie de trésors.
Un son sourd attira son attention. Le bruit semblait lointain, mais titillait son oreille comme si on lui chuchotait quelque chose.
Il se leva, et avança en direction des murmures.
Par terre, un gros livre avait glissé sous un fauteuil et semblait avoir été oublié. Les pages cornées, la couverture rigide cabossée, les lettres argentées somnolaient sous une fine couche de poussière scintillante.
Il plia les genoux et de sa main droite se saisit de l’ouvrage.

Le couloir où il se trouvait était dépourvu de fenêtres. Trois bougies posées sur le sol offraient une faible lueur. Droit devant lui, à quelques mètres seulement, une porte entrouverte laissait échapper un mince halo rougeâtre. Henri y passa prudemment la tête.
L’intérieur était chargé, des tapis au sol ainsi que sur les murs, des meubles massifs aux dorures dignes d’un roi. Du plat de la main, il poussa un peu plus la porte pour apercevoir une cheminée dont les bûches crépitantes accompagnaient de discrets sanglots. C’était cette plainte qui avait attiré son attention.

Au sol, recroquevillé devant l’âtre, un homme aux fins cheveux blancs et à la barbe hirsute pleurait comme un enfant.
Henri s’en approcha. Il posa sa main sur son épaule.
La cheminée dégageait une odeur de cendre. Le barbu éclata un peu plus en sanglots en sentant l’accolade du vieil homme.
— Léopoldine… Ce n’est pas vraiment toi n’est-ce pas ? demanda-t-il, la gorge serrée.
— Ce n’est pas elle… répondit doucement Henri en tentant de le relever.
Mais ce dernier le repoussa avant d’aller se réfugier dans un des coins de la pièce.
— Va-t’en ! Je ne veux plus voir personne ! hurla-t-il, les yeux noyés de peine.
Henri s’approcha avec prudence comme devant un animal blessé.
— Je sais ce que tu vis Victor… Je sais ce que c’est de perdre quelqu’un qu’on aime… 
Le barbu releva la tête.
— Pourquoi elle, Henri ? Pourquoi ? Elle qui était si jeune, si innocente et pure… 
Le moustachu, meurtri de voir l’état de son ami ne trouva rien à répondre.
— Elle était le bonheur de ma vie, sa voix raisonne encore à travers les couloirs. Son visage est partout… Je n’ai plus foi en rien, plus même en moi. Je ne veux plus de leur religion, plus de leur Dieu hypocrite et insensible qui a éteint mes jours. 

Il se redressa.
— Rien n’est juste, j’ai été vaincu sans même avoir pu me battre. Sors d’ici, je t’en prie…
Alors qu’Henri rebroussait chemin, la voix de Victor retentit.
— N’oublie jamais Henri… Tout ici-bas nous dit adieu. 

Comme si une seconde à peine s’était écoulée, Henri revint à lui.
Autour, tout était désert dans le Rond.

Le vieil homme termina rapidement sa tournée, comme si le poids des mots de Victor éclipsait celui de ses jambes. Il partageait sincèrement les tourments de son ami et il lui sembla que ses sanglots résonnaient encore dans la bibliothèque silencieuse.
Une fois sa tâche achevée, il reposa soigneusement son matériel dans son placard puis enfila sa veste avant de rejoindre le grand hall.
Dans l’entrée, seules les premières lueurs du jour et la couronne de Notre-Dame apparaissaient à travers les larges fenêtres du plafond.
Il était temps pour lui de rentrer.
Il sortit sa casquette de sa poche, l’enfila puis ouvrit la grande porte principale.
Une fois sur le trottoir, il se retourna et jeta un regard mélancolique vers l’intérieur de la bibliothèque, en levant la main dans un salut fraternel.

« À demain vous autres. Prenez bien soin de vous. »
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