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Les amoureux des bords de Seine

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Un matin d’automne, la douce caresse du soleil réveille la Tour Eiffel. Les poutrelles d’acier luisent sous la rosée. Engourdis par la fraîcheur de la nuit, les bras métalliques s’étirent puis font craquer leurs articulations.
La Tour Eiffel s’ébroue ; elle disperse les voiles de brouillard accrochés à ses structures. Elle aime admirer chaque matin, de toute sa hauteur, le spectacle sans cesse renouvelé de l’éveil de Paris.
Les réverbères s’éteignent progressivement. Dans l’aube naissante, le vent dissipe les secrets de la nuit ; la ville chuchote ; les matineux, encore ensommeillés, dispersent les premiers échos de la journée. Les nouvelles se propagent le long des méandres de la Seine, se séparent aux carrefours puis se répandent dans les quartiers parisiens.
La Tour Eiffel déploie ses antennes pour capter les premiers frémissements de la ville. Le soleil, timide au jour naissant, caresse les berges du fleuve. Paris se teinte d’ocres, la Seine joue à cache-cache avec les rayons du soleil, les attrape, les engloutit au plus profond de ses entrailles pour s’en réchauffer, puis les libère dans une gerbe d’eau irisée.
Cependant, la Tour ressent une étrange impression. Quelque chose d’inhabituel semble contrarier cet éveil. Elle observe les ponts de Paris :
Ils sont toujours assoupis !

À cette heure-ci, ils devraient être réveillés, se parer pour accueillir les premiers passants. Tout au contraire ; ils sont tristes, moroses, boudeurs. Intrigué, le géant d’acier plie sa carcasse pour obtenir les confidences de ses protégés. Il se redresse, effaré, désemparé. Il faut tout suite colporter la rumeur :
Les amoureux des bords de Seine ont disparu !

Tous les ponts sont unanimes. Les amoureux ont déserté les bords de Seine. Le pont des Arts, le pont Mirabeau, le pont de l’Alma, sollicités, confirment cette nouvelle. Depuis quelques jours ils n’observent plus de couples tendrement enlacés, les yeux brillants sous les étoiles, poésie et secrets chuchotés dans la magie du décor. Ils ne surprennent plus de baisers volés sous les ponts à l’abri des regards indiscrets. Une image symbolique de Paris s’est éteinte.
Le charme est soudainement rompu ; le soleil se cache, les feuilles des marronniers se froissent et s’envolent aux alentours sous un vent glacial ; la Seine grimace, se tord de douleur, les façades ouvragées des vieux immeubles se ternissent, nul reflet du soleil sur les vitres devenues opaques. Une tristesse envahit les rues de la capitale.
Les bouquinistes, interrogés, cherchent dans les vieux livres, dans quelques parchemins, une trace d’une telle mésaventure. Les conversations vont bon train, les avis divergent, mais aucune raison sensée ne peut être trouvée.
La Tour Eiffel entreprend de questionner les vieilles pierres, de remuer au fond de leur mémoire un souvenir qui permettrait de trouver une solution. Les ponts soupirent, se lamentent ; quel serait leur devenir sans amoureux à protéger, à rassurer.
Les jours passent, les quais de Seine sont déserts. À la nuit tombée, les réverbères éclairent d’une faible lumière blafarde les pavés disjoints. La lune joue de ses ombres fantomatiques pour effrayer les rares passants qui se risquent encore à déambuler dans le quartier.

Aristide est un vieil anarchiste, libraire à ses heures, bouquiniste à l’occasion. Chaque mercredi il s’installe sur les quais. Depuis près de trente années, « son » mercredi est un rituel immuable. Levé à six heures, il quitte, de bon matin, son appartement de la rue Lepic pour prendre son petit-déjeuner au bar-tabac situé en face de son immeuble. Il commande, par habitude : un œuf dur qu’il tape trois fois sur le zinc du comptoir avant de l’écailler ; deux tartines de baguette beurrées qu’il trempe cérémonieusement dans une grande tasse de café noir. L’esprit encore endormi, il laisse vagabonder son imagination au rythme du brouhaha des rideaux de fer ouverts par les boutiquiers ; des klaxons impatients des camions de livraison ; des interpellations des livreurs qui se chamaillent pour se garer et décharger leurs paquets. Puis il remonte à pied la rue Caulaincourt où il s’imprègne de l’atmosphère parisienne avant de prendre le métro à la station Lamarck.
Arrivé sur les quais, il sort de la poche gousset de son gilet une clé d’un autre âge, afin d’ouvrir un improbable cadenas, censé protéger de toute intrusion un caisson vert piqueté de rouille, celé au mur et surplombant les berges de la Seine. C’est une malle aux trésors chinés dans quelques arrières boutiques du vieux Paris et de ses proches banlieues. Aristide est bien connu des amateurs de livres anciens et collectionneurs d’estampes.
À son habitude, le vieux bouquiniste respire l’odeur particulière des vieux papiers. Il les renifle, les cajole, les flatte de la paume de la main comme s’il voulait leur redonner une nouvelle vie, une jeunesse éphémère. En osmose avec ses bouquins ; ses enfants ; il se détend, puis pose un antique pliant devant sa boutique et bourre une bouffarde d’un tabac acre qui lui arrache une quinte de toux. Il peut ainsi attendre ses clients en laissant son esprit vagabonder au rythme des saisons.
Ce matin là, Aristide, emmitouflé dans une canadienne défraîchie, observe, les yeux mi-clos, les feuilles mortes qui virevoltent en tout sens au gré des caprices du vent d’automne. Cependant, il ressent une étrange sensation, indéfinie, qui le perturbe inconsciemment dans sa rêverie. L’ambiance parmi les autres bouquinistes est inaccoutumée. Ils forment un petit groupe, parlent à voix basse, regardent à distance Aristide du coin de l’œil, sans oser l’approcher. Il est vrai que dans la petite communauté qui officie sur les quais de Seine, il est considéré comme un vieil anar bougon, solitaire et peu sociable, prompt à refaire le monde et à prendre les passants à témoin de la carence des politiques et critiquer les nouvelles théories et pratiques de la société actuelle. Néanmoins, il est réputé dans la profession, souvent consulté pour ses connaissances approfondies en matière de littérature, dessins et estampes des XVIIème et XVIIIème siècles.
Intrigué, le vieux bonhomme se lève de son siège et sous prétexte de se dégourdir les jambes, s’approche des comploteurs pour saisir quelques bribes du conciliabule. Un sourire ironique se dessine sous ses blanches moustaches à la gauloise...

Un temps gris, humide, s’est installé sur les quais de Seine ; les platanes se sont dépouillés de leur parure automnale. La vie des bouquinistes défile au ralenti. Seul Aristide est habité par une énergie nouvelle qui contraste avec la morosité ambiante. Chaque matin il apporte, cachés sous sa canadienne, de vieux manuscrits qu’il dissimule, sitôt arrivé, au fond de son caisson. Intrigués par ce comportement, ses collègues essayent de lui soutirer quelques explications, mais le vieil homme reste intraitable et ne donne que de vagues réponses énigmatiques qui laissent tout le monde de plus en plus perplexe ; d’autant plus qu’il soliloque à longueur de journée en s’adressant à la Tour Eiffel. Ils se doutent que cette étrange attitude est liée à la disparition des amoureux chers aux ponts de Paris.
Cependant, les pressions exercées jour après jour par les bouquinistes ont raison du silence d’Aristide. Il consent, par bribes, à dévoiler le secret des amants des bords de Seine.

Réunis dans l’arrière salle enfumée d’un estaminet, comploteurs à l’abri des regards indiscrets, ils attendent avec une impatience non dissimulée l’arrivée du vieux libraire. Il leur a promis de les initier aujourd’hui au mystère de la disparition. La porte s’ouvre sur Aristide, la mèche en bataille, essoufflé, s’excusant de son retard. Il sort d’une besace informe, un ancien manuscrit poussiéreux, écorné, jauni par le temps. Il le pose sur la table à geste mesuré, puis l’ouvre en son milieu. D’une voix chargée d’émotion, il lit devant l’assemblée ébahie un poème :

« Volage demoiselle tu m’as trompé
Pour tes amants tu m’as quitté
Mes pinceaux, au bord de Seine, t’on capturé
Pour toujours les quais seront désertés
Les amoureux dans ma toile à jamais prisonniers.

Le ciel par mes prières a exaucé
Les faveurs chaque jours implorées
Tes amants engloutis dans le fleuve Seine
Aux couleurs d’automne effacent ma peine.

Seul un baiser, sur mes lèvres, sous un pont de Paris
Pourra, au bout de la nuit, faire sortir les amants de l’oubli. »

Puis, Aristide referme avec délicatesse le précieux manuscrit et observe à la dérobée les regards incrédules qui se fixent sur lui. Personne ne peut croire un instant que ces vers puissent avoir un effet sur la volatilisation des amants des quais de Seine. Pourtant, il en est persuadé ; ses recherches l’ont convaincu que la malédiction s’est reproduite au début de l’automne. Pour preuve, il à découvert il y a quelques jours, dans l’atelier d’un peintre de Montmartre, des toiles récentes, aux teintes mordorées qui représentent la Seine en furie, charriant sous les Ponts de Paris, gris de tristesse, des torrents de larmes. On peut distinguer, sur les quais déserts, un peintre seul, entouré d’un tourbillon de feuilles rousses, les mains jointes en prière, implorant les cieux tourmentés.

Ce matin d’automne, la Tour Eiffel se réveille de bonne humeur. Les ponts de Paris resplendissent d’une gaieté retrouvée. La seine minaude, ondule, se laisse caresser par les rais du soleil. Les quais de Seine gardent en mémoire les secrets des soupirants échangés hier à la nuit tombée. Il paraîtrait, selon la rumeur, qu’un baiser échangé entre un peintre et une belle sous le pont Mirabeau aurait fait réapparaître les amoureux des quais de Seine.

PRIX

Image de Eté 2016
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Geny Montel · il y a
Une promenade féérique !
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Guy Bellinger · il y a
J'adore Marcel Aymé (mais aussi Prévert, Peynet, Francis Lemarque,...), aussi ne vous étonnerai-je pas en vous disant que j'ai adoré cette nouvelle poétiquement fantaisiste, qui capte si bien la beauté du Paris de toujours.
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Utilisateur désactivé · il y a
Votre écriture sert magnifiquement la capitale. Beaucoup de féerie et de poésie se dégagent de votre nouvelle. Je vote.
Sur ma page, "le coq et l'oie" à la manière de LA FONTAINE. Je vous invite ?

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Jln · il y a
merci pour le commentaire et l'invitation . A bientôt
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Nadine Gazonneau · il y a
"sous le pont Mirabeau coule la Seine", une tour Eiffel qui parle; les amoureux disparus et en plus un bouquiniste anarchiste, tout pour me plaire. Bravo pour votre texte écrit avec beaucoup de poésie et de tendresse. Tille auteur de "transparence" catégorie poésie vous donne son vote.
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Jln · il y a
merci pour votre commentaire
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Philshycat · il y a
J'aime beaucoup !!
Mes textes en lice.
L'avenir de la justice :http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/reecriture
Portrait tragique :http://short-edition.com/oeuvre/poetik/jocaste

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Jln · il y a
merci - je vais lire vos textes - bonne journée
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Une promenade à Paris, c'est toujours magique mais soutenue par ce joli conte, cela devient féérique. Je vote.
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Jln · il y a
mais pour ce très sympathique commentaire
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Sylvie Loy · il y a
Très dépaysant !
Une écriture qui sert parfaitement la ville de lumières.

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Jln · il y a
merci - Nostalgie de Paname qui à bercé mon enfance et mon adolescence
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Virginie Ronteix · il y a
Paris sera toujours Paris.. Hommage aux amoureux des bancs publics... +1.
Joli texte tout en poésie et douceur.
Un petit détour chez moi pour un texte à soutenir si le coeur vous en dit :
http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/c-u-e-i

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Jln · il y a
merci pour cet agérable commentaire - Je vais faire un petit détour
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Utilisateur désactivé · il y a
Pour ceux qui aiment Paris sans y habiter, cette description est un délice. C'est une invitation. Je cède!
Bravo!
Cecel

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Jln · il y a
un très grand merci
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Francesca Fa · il y a
J'aime ce Paris que vous décrivez si poétiquement, JLN. Et j'ai ajouté un vote
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Jln · il y a
je vous remercie infiniment. C'est le Paris de mon enfance et adolescence que j'ai bien du mal à retrouver..........
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