Les amants du Pont-Neuf

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Je me suis inscrit à un atelier d'écriture. Et je découvre le plaisir de coucher mes idées sur un papier.

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Il n'en peut plus. Il va s'en débarrasser. Dix ans que ce tableau lui pourrit la vie.

Ce n'est pas faute d'avoir déjà essayé. Plusieurs fois, Jean l'a emmené avec lui au bord de la Seine, dans un sac en toile. Il est resté longtemps à contempler l'eau qui faisait des tourbillons à l'arrière des piles du Pont-Neuf.
Les amants du Pont-Neuf. Ils avaient regardé ensemble ce grand classique lors de leur première nuit — lors de leur seule nuit —, et ils étaient tombés d'accord pour qu'il devienne leur préféré. Celui qu'ils citeraient s'il leur arrivait un jour de participer à une émission de télé où on leur demanderait quel est le film préféré de l'autre. Sur cette lancée, au cours de cette même nuit, ils s'étaient tout dévoilé sous la forme d'un portrait chinois. Si t'étais une couleur ? Je serais le bleu. Si t'étais une fleur ? Le muguet. Si j'étais un animal. Un raton laveur. Ils avaient ri. Ils s'étaient aimés.

Leur premier rendez-vous, le vrai puisque leur rencontre initiale avait eu lieu de manière totalement fortuite dans un bar à Bastille et qu'ils avaient atterri chez Camille, elle habitait un studio rue Keller, leur premier rendez-vous donc, avait été fixé dans la troisième alcôve du Pont-Neuf, sur la gauche en partant de la rive droite. Il était arrivé le premier. Du moins c'est ce qu'il avait pensé avant de comprendre qu'elle ne viendrait pas. Il avait attendu plus de deux heures et il avait eu froid. Il était reparti, déçu, avec le secret espoir qu'elle avait eu un empêchement de dernière minute et qu'elle n'avait pas pu le prévenir. Il avait essayé de l'appeler, lui avait laissé des messages, d'abord neutres, je suis arrivé, je ne te vois pas, puis inquiets, j'espère que tout va bien, je t'attends, appelle-moi, puis furieux, je me les gèle, tu pourrais au moins m'envoyer un texto, puis de nouveau inquiets, puis désespérés. Bon je me casse, j'attends de tes nouvelles. Ses pas l'avaient alors porté jusqu'à la rue Keller. La lumière était éteinte au dernier étage, il avait attendu qu'une femme entre dans l'immeuble pour s'y glisser — il n'avait pas le code —, avait gravi les marches à pas feutrés, écouté à la porte, puis sonné. Camille n'était pas non plus chez elle.
Les jours suivants, les semaines suivantes, Jean avait attendu en vain des nouvelles de Camille. Son numéro de téléphone passait directement sur messagerie et parmi les habitants de l'immeuble de la rue Keller qu'il avait pu interroger, aucun ne la connaissait intimement. D'après eux, elle pouvait être en vacances, en déplacement, et si ça se trouve elle avait déménagé. Sa boîte aux lettres débordait de courrier.
Il serait finalement passé à autre chose s'il ne s'était pas retrouvé rue Keller ce jour-là. C'était les encombrants et les trottoirs étaient jonchés de vieilleries en tout genre. Une chaise bancale, un bidet, des lattes de sommier. Au pied du numéro 6, un homme étudiait à bout de bras un tableau. La femme nue sur fond bleu, avec une porte dans le dos. Celui qui était accroché dans la chambre de Camille. Il avait eu envie de courir l'arracher des mains du type, lui crier qu'il l'avait vu le premier. Ou qu'il lui appartenait et ne voulait plus s'en débarrasser. Une autre idée lui était passée par la tête.
— Tout ce qui est ici est à vendre.
— À vendre ? Mais c'est les encombrants !
— Pas sur ce linéaire. C'est mon stand. Je fais vide-grenier une fois par mois. Tout est à dix euros. Cette spatule en bois comme ce tableau.
Il avait fixé volontairement le prix extrêmement bas. Plus cher, le type aurait contesté, prétendu qu'il était interdit de vendre sur le trottoir, que tout était normalement à donner ou à jeter. Là, il n'aurait certainement pas envie de discuter, surtout pour un tableau qu'il n'était pas sûr d'emporter l'instant d'avant.
— Gardez-le dans ce cas !
— Vous ne voulez pas cette chaise ? Il suffit juste de la rafistoler un peu...
Mais déjà le quidam avait traversé pour inspecter sous toutes ses coutures un bouddha en plâtre.

De retour chez lui, Jean avait accroché le tableau face à son lit, sensiblement à la même hauteur que chez Camille. Il s'était souvenu de leur conversation à son sujet.
— C'est une femme, regarde les pieds.
— Pas évident. Il y a une sévérité dans la posture et j'imagine très bien sa lèvre supérieure recouverte d'une moustache.
— C'est peut-être une femme à barbe.
— T'es bête.
Ils avaient fini par tomber d'accord sur le fait que c'était une jeune fille qui avait été kidnappée par des extra-terrestres. Et qui revenait sur terre pour apporter un message de paix.
— Mais la porte, ça fait un peu cheval de Troie, non ?
— Oui t'as raison. C'est sûrement parce qu'elle s'appelle Hélène.

Mais le tableau n'était pas exactement comme dans ses souvenirs, il avait été modifié. Quelqu'un avait ajouté des fleurs, des feuillages qui s'échappaient du corps d'Hélène. Il le contemplait longuement avant de s'endormir, espérant recevoir des réponses. Car ce tableau avait été témoin de leurs ébats et probablement ensuite de la disparition de Camille. Au fil du temps, Jean s'était mis à le détester, à le maudire. Il lui arrivait même de lui parler, de lui demander de le laisser tranquille.
Les quelques fois où il invitait des femmes à rester dormir chez lui, le malaise était palpable.
— Qui te l'a offert ?
— Je ne sais pas.
— Menteur. Une femme, j'en suis sûre. Elle s'appelle comment ?
— Hélène. La femme sur le tableau s'appelle Hélène.
Il ne les revoyait jamais. Elles ne disparaissaient pas comme Camille mais quelque chose se brisait, leur relation se terminait.

En ce jour anniversaire de leur rendez-vous raté, la décision s'était enfin imposée. Il allait retourner sur le Pont-Neuf avec le tableau, il s'installerait dans la troisième alcôve et le barbouillerait de peinture, jusqu'à en faire une œuvre abstraite. Ciao Hélène ! Puis il le donnerait à la première personne venue. Ciao Camille !
Il attendit le soir. Les trottoirs déserts brillaient sous l'effet de la bruine. Les réverbères peinaient à éclairer le pont. Il sortit son matériel acheté tout spécialement pour l'occasion, un pinceau neuf, trois tubes de couleur et un chevalet. Il commença par ajouter des pointes de rose, des fleurs au bout des feuilles. Lui qui n'avait jamais peint de sa vie ne se débrouillait pas si mal. Le rendu était plutôt satisfaisant. Il voulut tracer les contours d'un œil à l'intérieur de la porte mais son pinceau ne rencontra que le vide. Il vérifia derrière, la toile n'était pourtant pas percée. Il se replaça bien en face et se pencha pour essayer de voir à l'intérieur. Un coup de vent lui fit perdre l'équilibre et il disparut.

Le tableau subit toute la nuit les intempéries et ne ressemblait plus qu'à une spirale de couleurs quand l'employé de la voirie le découvrit au petit matin. Ce dernier le mit en vente sur un site d'enchères en ligne et fut surpris d'en obtenir un bon prix. Il n'y pensa plus jusqu'à ce qu'il le reconnaisse dans une émission de télévision. Le tableau était la toute nouvelle acquisition de François Pinault et se trouvait exposé parmi sa collection à la Bourse de Commerce. Il n'avait pas, selon son riche propriétaire qui était interviewé, encore livré tous ses secrets. Sous un certain angle, on pouvait apercevoir une jeune femme assise en tailleur. Sous un autre, un jeune homme debout, avec un pinceau. En plissant les yeux, c'était un couple enlacé au milieu d'une forêt qui apparaissait. Mais le plus troublant, c'était les murmures qui s'en échappaient. Certains soirs, par temps de pluie, on entendait des répliques entières du film de Leos Carax, les amants du Pont-Neuf.
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fred z · il y a
Excellente histoire ! Merci !
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Cristo R · il y a
Alors la quelle imagination on par du banal, à la brocante de trottoir, puis chez François Pinault pour le quotidien. S'approprier les encombrants pour les vendre sur site, bien vu.
Mais c'est le fantastique et le surréalisme mis en avant dans cette histoire , qui emporte encore plus l'adhésion avec ce trou noir qui absorbe la matière et l'artiste. L'irréel faisant partie du réel c'est cela qui est formidable non ?

Bravo

Si vous lisez ma nouvelle ou une partie Genesis (Cristo R)
sachez que les scientifiques du XXe siècle prétentent voir des personnages dans les yeux de l'image de la vierge imprimée miraculeusement sur le vêtement de l'indien.

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Arsene Eloga · il y a
Très beau texte.
Merci

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Joëlle Brethes · il y a
Texte original :)
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Virgo34 · il y a
Un joli récit de SF avec l'illustration en toile de fond.
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Laurent Cruel · il y a
Oh, merci de m'avoir lu.
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Armelle Fakirian · il y a
Vous avez écrit là un texte très riche qui nous amène dans un tourbillon d’imaginaire fantastique. D’ailleurs, mon commentaire a soudain disparu comme vos personnages et j’ai dû le réécrire ! J’aime beaucoup votre texte. Bravo !
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