Les neuf vies du Dr Kelly

il y a
13 min
322
lectures
18
Qualifié

« Paris s’éveillait dans l’agitation quotidienne qui règne dans toutes les capitales du monde, je foulais ainsi le pavé dans un ravissement complet. J’étais heureux et mon bonheur semblait  [+]

Image de Automne 2013
Prologue


Moi en quelques mots : Matthew Kelly, 40 ans, corpulence moyenne et physique classique, un Anglais typique. Issu dʼun milieu modeste, je vis tout aussi modestement dans le nord de lʼAngleterre dans la banlieue de Nottingham. Je suis marié à une jolie jeune femme avec laquelle j’élève notre fils unique de 6 ans. Jʼexerce le métier difficile de médecin urgentiste au Queenʼs Medical Center de Nottingham depuis 8 ans environ.
Rien ne me distingue de mes collègues, amis ou de tout autre habitant de la ville... et pourtant mon histoire est courte mais singulière, ou plutôt devrais-je dire mes histoires....
Chapitre 1 : Moi avant le chat
De mon enfance, je nʼai que peu de souvenirs. Pas dʼamnésie survenue suite à un trauma, non sûrement peu de choses simplement mémorables. Un père absent absorbé par son travail de représentant en huile de lubrification moteur pour BP lʼobligeant à prospecter à travers lʼEurope à longueur dʼannée ; une mère entièrement dévolue aux tâches ménagères faisant de son mieux pour inculquer à ma soeur aînée et moi-même le respect de son prochain et lʼamour du travail bien fait tout en nous empêchant de nous entre-tuer. Jʼai vécu ma scolarité comme une corvée pesante et répétitive bien que mes résultats nʼen aient pas pâti. Enfant solitaire et taciturne, je nʼavais que peu dʼamis, pour la plupart ennuyeux ou trop sérieux pour provoquer des situations dont je me souviendrais. En un mot : une enfance terne sans accroc ni accident, sans aventure ni grands éclats de rire. Un seul passe-temps mʼanimait : le dessin. Et plus exactement la reproduction fidèle des illustrations que je pouvais trouver dans les rares livres mis à ma disposition à la maison. Pas vraiment une passion mais le fait est que je disposais dʼun certain talent doublé dʼune patience à toute épreuve pour réaliser la copie conforme de lʼillustration choisie. Mon sujet de prédilection était les planches anatomiques colorées au début du gros dictionnaire familial. Je ne sais toujours pas à ce jour si lʼanatomie humaine me fascinait vraiment ou si je faisais ça pour ressentir la fierté de papa. Le fait est que cette marotte mʼamena plus tard à faire ma Médecine à la Faculté de Nottingham. Peut-être aussi pour entretenir la fierté de mon père à mon égard ? Excellent en anatomie et travailleur dans les autres matières, je parvins à assumer des études longues et difficiles. Lʼapprentissage du vivant dans toute sa complexité, la relation à lʼhumain dans toute sa dimension me captivèrent, mais un sujet en particulier devint au fil du temps une véritable obsession : la Mort. Cette inéluctable échéance qui nous attend tous, dans ses dimensions multiples : sa cruauté, sa laideur, la putréfaction qui lui fait suite, la terreur quʼelle occasionne aux malades autant que le désespoir qu’elle provoque chez les proches. Plus je la côtoyais durant mon cursus (dissections, gardes dʼinterne, constats de décès, accompagnements aux derniers instants) plus elle me fascinait tout en me répugnant. Je la respectais, mais je la combattais de toutes mes forces. Évidente futilité face à son implacable et éternelle résolution, je voyais bien que même mes Maîtres les plus brillants sʼinclinaient devant elle avec respect sans opposition superflue.
Cet élément fut déterminant dans ma vie, alors que je nʼavais que 25 ans. Lʼévocation de ma propre mort me rendait malade, et chaque jour passant me rapprochait dʼelle ; la perception permanente de lʼaboutissement de ma vie mʼempêchait justement de la vivre pleinement ; dans la candeur du monde, je percevais lʼignorance de la fatalité tout en étant envieux que mes semblables fassent autant fi de lʼépée de Damoclès. Tout le monde a peur de la mort, ceux qui prétendent le contraire mentent ou tentent de se persuader du contraire. Durant mes stages dʼinterne à lʼhôpital, à mon grand étonnement, au début en tout cas, jʼai maintes fois pu constater que même une douleur insupportable est préférée au néant. La terreur de la non-existence est telle quʼelle réveille tôt ou tard les instincts de survie du condamné. Même si lʼesprit cède, le corps continue à lutter en convulsant de façon écoeurante.
La mort mʼobsédait ce qui finit par menacer ma santé mentale. Les angoisses vinrent, suivies des insomnies et dʼun début de dépression. Il fallait que je réagisse et vite. À vingt ans, logiquement je fus tenté dʼadopter une attitude «tue la mort», pour lutter contre ce poison immiscé dans mon esprit. Je commençai par multiplier les conquêtes féminines, au moins je ne pensais à rien pendant la baise, plus ou moins satisfaisante pour le corps mais finalement inefficace sur mon mal-être. Je commençai alors à fumer, à boire et bien sûr à me droguer, tout y passa : du cannabis à lʼecstasy, du Poppers à la cocaïne, de la morphine (volée à lʼhosto) au crack (acheté dans les bas-fonds de la ville).
Jʼai dû frôler la mort plusieurs fois sans le savoir... et en définitive aucune « Doors » promise par Jim Morrison. Aucun monde magique où la mort ne dicterait sa loi. Rien de plus quʼune douce léthargie qui ne chassait pas ma compagne macabre me susurrant inlassablement à mon oreille « Je tʼattends ». Las, je me lançais dans des activités sportives à risques : escapade en voiture de sport, saut en parachute, escalade, VTT de descente, etc. Je me brisais la plupart des os du squelette et me sortis de justesse dʼune commotion cérébrale lors dʼun accident de voiture à 200 Km/h sur une route de campagne. Ce jour-là, alors que je sortais de 5 heures de coma, je réalisai mon erreur, mon orgueil stérile : à vouloir amadouer la mort, je me précipitais dans ses bras noueux décharnés. Le mal était si profondément infiltré dans mon esprit quʼaucun subterfuge ne saurait le guérir, jʼétais incurable, condamné à vivre dans ce monde de morts.
Je vécus avec ça durant une dizaine dʼannées, avec ses hauts et ses bas. Je parvins malgré tout à acquérir une bonne situation professionnelle en tant que médecin aux Urgences de lʼHôpital Universitaire de Nottingham où je rencontrais dʼailleurs ma future femme, Charlotte, une charmante manipulatrice en radiologie. Nous nous mariions un an après notre première entrevue et nous concevions notre fils Adam lʼannée suivante. Dans un confort social certain, notre petite famille vivait dans un bonheur au quotidien réconfortant. Les deux amours de ma vie apaisèrent mes démons, ce qui me permit de vivre presque normalement, en tout cas aux yeux du monde...
En dehors de mon métier très prenant, je profitais de mes jours de repos pour mʼintéresser à différents domaines éclectiques dont lʼEgyptologie et lʼHistoire en général. Cʼest ainsi quʼun matin, au hasard dʼune lecture de recueils dédiés aux légendes antiques, je tombai sur un article traitant de la place des chats dans ces civilisations disparues. Hormis le fait quʼils étaient généralement très respectés voire vénérés, une légende dont lʼorigine est discutée (Egyptienne selon certains, Hindouiste selon dʼautres) conférait au chat lʼextraordinaire capacité de posséder neuf vies ! Cette notion a si bien perduré dans le temps quʼelle est encore répandue de nos jours à travers le monde. Selon certains historiens, la « multiplicité de vie » conférée au chat découlait du fait que lʼanimal particulièrement agile et résistant parvenait à se sortir indemne de situations qui auraient tué tout autre quadrupède, comme retomber sans mal de chutes de plusieurs dizaines de mètres par exemple. Dʼaprès dʼautres écrits, Shiva, dieu principal de lʼHindouisme aurait attribué en personne neuf vies aux chats. Au détour dʼune conversation entre le Dieu et un chat au sujet de la notion dʼinfini, ce dernier nʼavait pu compter au-delà de neuf sans entrer dans le sommeil, preuve de sa sagesse devant lʼinfinité des nombres.
Ce fût une révélation qui me laissa dans un état stuporeux durant des heures. Bien sûr je ne croyais pas une seconde à la véracité de la légende, le petit cimetière au fond du jardin du voisin pouvait en témoigner, les chats crevaient comme tout ce qui marche ou rampe dans ce bas monde. Là nʼétait pas la subtile révélation qui sʼoffrait à moi : vivre plusieurs vies à la fois (neuf ou pourquoi pas vingt ?) ne serait-il pas le moyen dʼannihiler mon angoisse existentielle ? Attention, je ne vous parle pas de changer de vie comme le font des milliers de gens tous les jours, larguant les amarres vers de nouveaux horizons plus ou moins heureux. Je ne vous parle pas plus de schizophrénie, cette atroce maladie incurable qui vous coupe de la réalité et vous déstructure la psyché à tel point que plusieurs personnalités pathologiques cohabitent dans le même individu en souffrance. Non, je vous parle de vivre VRAIMENT plusieurs vies en même temps. Un bon pied de nez fait à la mort n’est-ce pas? Elle met fin à une de mes vies, il mʼen reste plein ! Et en plus ce serait moi qui choisirais le quand, le comment et le pourquoi ! Pas Elle, la vieille pute devra se contenter de la toute dernière vie (la seule réelle certes) et cʼest tout !
Restait à échafauder mon plan qui, en pratique, jʼen étais conscient, serait extrêmement délicat à mettre en place. Mais chaque jour lʼidée faisait son chemin et elle me séduisait à tel point que jʼen minorais les risques, notamment celui de tout perdre, mon statut social, ma famille et pire encore la raison. Il suffisait selon moi de définir des règles :

1-Secret absolu, personne ne devait avoir connaissance de lʼexistence de mes différentes vies, de lʼincarnation de mes « personnages » fictifs.

2- À chaque vie parallèle devait correspondre un lieu différent, ceci pour minimiser les risques dʼêtre confondu par des connaissances. Par définition, je les mènerais donc en dehors de la ville de Nottingham, plutôt dans ses alentours.

3- Personne ne devait souffrir de mes activités secrètes qui ne seraient en aucun cas délictueuses. Je nʼavais aucune intention dʼincarner un truand et courir le risque un jour dʼêtre jugé pour mes actes. Je pensais de toute façon être incapable du faire du mal à dʼautres.

4- Mes personnages mèneraient une existence diamétralement opposée à la mienne, quitte à faire les choses autant les faire jusquʼau bout, évidemment.
Les bases étaient posées, restait le plus difficile, se lancer. Devais-je étudier une personnalité précise pour tenter de lʼincarner au mieux comme le ferait un acteur sur scène, un rôle taillé pour et par Matt Kelly ? Devais-je plutôt dʼabord repérer des lieux inconnus pour me familiariser à eux et à leurs habitants ? Le hasard balaya ces considérations... et tout commença ainsi.


Chapitre 2 : La naissance du chat
Un dimanche matin pluvieux, la tête lourde et le corps noué de ma garde de la veille, je décidai de faire un peu de VTT plutôt que d’errer dans la maison. Il était encore tôt, Charlotte et Adam dormaient à poings fermés. Jʼembarquai dans le van Volkswagen le vélo et une tenue de rechange et je pris la route du nord vers le Parc du village de Bestwood. Je ne connaissais pas le site, mais un collègue de travail mʼavait vanté lʼintérêt du parc pour ses aménagements. Jʼarrivai sur place au bout de 15 mn de route, traversant le Bestwoodʻs village, typique de la banlieue de Nottingham et adossé au fameux parc très arboré. Il pleuvait à verse depuis le milieu de la nuit et les chemins du parc nʼétaient que boue poisseuse et flaques profondes. Après une heure de calvaire, je décidai de rebrousser chemin, mais ma roue rentra dans une ornière me faisant faire un superbe soleil tout en pliant en huit ma roue avant. Furieux, couvert de boue détrempée jʼabandonnai mon vélo hors dʼusage pour regagner mon véhicule. Après une bonne heure de marche laborieuse dans la gadoue, jʼarrivai enfin, épuisé. Jʼallais introduire la clef dans la serrure de la portière quand je remarquai mon reflet dans la vitre avant du van. Une véritable épave humaine, la capuche du k-way serrée sur ma tête ajoutant au tout une note de débilité mentale probable. Au même moment, je sursautai au tintement de la cloche de lʼéglise annonçant lʼimminence de la messe dominicale de lʼautre côté de la rue.
Ce fût le déclic et sans hésitation, comme hypnotisé je traversais la rue pour mʼasseoir sur lʼune des dernières marches du parvis de la petite église. En lʼespace dʼune fraction de seconde, le Dr Kelly, praticien honorable et respecté était devenu un clochard tout crotté, repoussant de saleté et qui tendait la main vers d’éventuelles aumônes. Quelle excitation, mon coeur battait à tout rompre, voilà que le trac des acteurs mʼétreignait la gorge et les tripes. Puis les fidèles arrivèrent, dʼabord esseulés puis par petits groupes, certains surpris par ma présence, dʼautres moins et même enclins au don et à quelques mots attentionnés. Je restai ainsi jusquʼau début de lʼoffice, sans dire un mot jusquʼà ce que les portes soient clauses, me laissant à nouveau seul dehors.
Cʼest dans lʼeuphorie totale que je regagnai discrètement mon véhicule puis rentrai à la maison... ma femme et mon fils dormaient toujours à mon retour. Albert Smith (son nom mʼétait venu comme ça) avait pris corps, la cloche de Bestwood... un pauvre bougre limité voué à la mendicité, une vie merdique méprisée par le monde entier... mais une vie quand même. Le pas était franchi, irrémédiablement, et la suite sʼenchaîna naturellement, au rythme crescendo dʼun cyclone qui vous absorbe vers son oeil. Pendant les premières semaines qui passèrent, je me rendais à mon rendez-vous dominical à lʼEglise de Bestwood où jʼoccupais le poste dʼAlbert avec la précision dʼun métronome (sans avoir préalablement omis dʼacheter un nouveau vélo servant de prétexte vis-à-vis de ma petite famille pour mes excursions matinales du dimanche matin). Je maîtrisai vite le rôle à la perfection, si bien que les habitants de la bourgade mʼadoptèrent. Même le curé de la petite paroisse mʼinvita à plusieurs reprises à partager son repas après la messe. La mystification était totale, je prenais un plaisir croissant, non pas à tromper les gens mais plutôt à vivre pleinement, libre et sans contrainte. Aussi, un soir, je décidai de créer un nouveau moi, plus complexe et plus risqué à interpréter : pourquoi pas un dandy de ces boîtes à la mode, un de ces types très sophistiqués et séduisants qui ne laissent personne indifférents, hommes comme femmes ? Un homme qui nʼaurait même pas un regard pour un « Albert Smith » s’il le croisait sur son chemin. Le lendemain, je parachevai ma panoplie de M. Stuart Bradford, petit aristocrate noctambule aux moeurs légères : un chapeau Panama acheté dans une ruelle, un petit postiche de barbichette et des lunettes cerclées, teintées en rouge, marchandées à un vendeur à la sauvette en plein centre ville. Enfin, je dégotai une redingote noire élimée chez le costumier chez qui je profitai dʼailleurs de la cabine dʼessayage pour mettre en place mes différents accessoires. Et je sortis au grand jour dans ma nouvelle peau, sous les yeux interloqués du propriétaire de la boutique qui peinait visiblement à expliquer ma présence dans sa cabine. Puis je déambulai sans but précis dans les rues de Nottingham. Aucun problème, personne nʼavait lʼair choqué ou intrigué par mon look ou ma démarche, le test était manifestement concluant.
Ayant prétexté un remplacement de garde de dernière minute à lʼHôpital auprès de ma femme, elle ne mʼattendrait pas avant le lendemain (bien pratique ce métier tout de même...). Aussi je me dirigeai vers le quartier chaud et branché de New Basford. Je fis la tournée des pubs et des bars, discutant de tout et de rien, croisant des regards amicaux pour la plupart, jaloux pour dʼautres. Cʼest en boîte de nuit où je fus le plus à mon aise, la plupart des gens tentant de mʼintégrer dans leur groupe ou me présentant à dʼautres, sans pour autant que j’ai à entrer dans des conversations élaborées tant le volume de la musique couvrait de toute façon toute tentative de communication verbale. Le corps des femmes parlait pour elles, beaucoup me regardèrent, certaines me fixèrent un moment en mʼinvitant à plus dʼun sourire entendu. La toute première incarnation de M. Bradford était un succès complet, il était temps de rentrer, de retrouver sa vie réelle, considérablement plus excitante depuis quʼelle sʼétait dupliquée; déjà la sensation du linceul mortuaire sur ma peau sʼéloignait quelque peu.... Je vivais donc déjà 3 vies parallèles de façon régulière et fidèle aux règles imposées au départ. Rien ne pouvait désormais arrêter la logique mise en place. Au hasard des lectures dʼannonces sur Internet, je tombai sur la recherche dʼun professeur remplaçant en biologie au collège de Colwick, une bourgade de la banlieue Est de Nottingham. Faux documents en main réalisés en 3 clics (merci Google !) je, ou plutôt devrais-je dire M. Steven Johnson, me présentai à lʼentretien préalable auprès de la Directrice de lʼInstitution ; je la séduisis en 20 secondes montre en main. Pour sa défense, la biologie était un domaine que je maîtrisais du fait de mon cursus médical, sûrement de façon plus pointue que la plupart des professeurs attitrés, même que ces pompeux agrégés. Et lʼassurance que je dégageais avait fait le reste. La semaine suivante, j’enseignais donc comme tous les mercredis matin qui allaient suivre à une classe de 4e. Elle comprenait 36 élèves turbulents que je parvins tout de même, non sans mal, à captiver. Je pense qu’ils n’avaient jamais vu de professeur de cette sorte : déjanté mais précis, aimant rire mais le plus souvent sérieux et surtout passionné par le sujet. Quelle fraîcheur que de travailler avec la jeunesse, et quelle satisfaction de voir leurs pupilles sʼilluminer à la compréhension des choses dont ils ignoraient tout la minute précédente. M. Johnson était un professeur heureux, visiblement chose si insolite que mon bonheur provoquait jalousie chez certains et émois chez certaines de mes collègues féminines. Un jour, Mlle Gibson, professeur dʼHistoire, me fit un tel rentre-dedans à la pause de 10h que je dus concéder à la culbuter sur son bureau. Cette petite coquine ne tarda pas à sʼen vanter auprès de ses consoeurs, que je dus également honorer, du Latin aux Mathématiques, de la Musique aux Activités Sportives. Cependant rien ne valait lʼHistoire cʼest moi qui vous le dit. Cette Mlle Gibson avait un tel appétit et une imagination sexuelle débridée à vous faire rougir de honte. Cʼétait tout de même assez incroyable le succès que je pouvais avoir auprès des femmes dans la peau de Steven, infiniment plus que dans mon existence officielle ! En tout cas jʼétais preneur, et même la culpabilité dʼavoir des aventures extraconjugales ne mʼatteignait pas suffisamment pour que j’y mette un terme. Après tout, cʼest Steven qui les baisait, pas le bon Dr Kelly...


Chapitre 3 : La vie du chat
Pour continuer à assumer mes doubles vies et poursuivre dans cette voie, je dus me résoudre à louer un petit studio dans le quartier de Lenton. Jʼy amenais ainsi librement les conquêtes de la nuit de Stuart le noctambule et en profitai pour y installer un atelier de dessin et de peinture, revenant ainsi à mes premiers plaisirs dʼadolescent. Je nʼavais rien perdu de mon talent, au contraire semblait-il ; je dessinais et peignais de façon compulsive et inspirée, dans un style que je personnalisais au fil des jours. Le thème principal de mes oeuvres était toujours assez morbide ou dérangeant mais dʼune qualité graphique indéniable. Au bout de 6 mois de travail plus ou moins régulier, jʼempoignai une dizaine de mes meilleures productions surréalistes pour les soumettre à une galerie dʼart que jʼavais repérée au hasard de mes pérégrinations. À nouveau le miracle opéra : immédiatement enthousiasmés par mon travail, les employés de la galerie me présentèrent au propriétaire qui me fit signer un contrat sur le champ. Jʼexposerais au sein de sa galerie, tout fût vendu dans la semaine et jʼempochai plus de 8 000 livres. Incroyable, je nʼen revenais pas : mon nouveau personnage Jack Wells (cʼest ainsi que je signais contrats et toiles) avait un succès fou. Il prit une place très importante parmi mes différents « visages », en raison du temps quʼil me réclamait mais aussi pour lʼimmense reconnaissance dont il bénéficiait.
Je vécus des années durant en incarnant quotidiennement mes différentes personnalités auxquelles sʼajoutèrent encore quelques autres, notamment par le biais des réseaux sociaux sur Internet. Des entités virtuelles, certes, mais qui donnèrent vite la possibilité de rencontres dans le monde réel, et ce pas seulement sur le registre sexuel. Je décomptai un jour plus de 9 vies différentes, toutes avec leur caractère, leur profession et leurs aspects différents. Ceci me mit dans des situations cocasses plus dʼune fois. Un jour, je croisai Mlle Gibson en train dʼadmirer mes oeuvres exposées dans la galerie, le soir même je la bousculais dans un bar branché de la ville sous les traits de Stuart aux lunettes rouges. Un dimanche matin, un des élèves du collège où jʼenseignais le mercredi déposé deux pièces dans la main tendue dʼAlbert ; trois jours auparavant je le félicitais pour son assiduité. Le jeu avait ses dangers, mais je jouerai aussi longtemps que possible puisque grâce à lui je ne craignais plus rien de la mort.


Chapitre 4 : La mort du chat
Au fil de mes aventures, mon cercle de relations devint bientôt considérable. Aucun milieu social ne mʼétait étranger, aucun champ dʼactivités ne mʼétait totalement inaccessible. Mes connexions sʼétendaient aussi bien sur le territoire national qu’au-delà des frontières du pays. Cʼest ainsi que je me fis un très bon ami, français, au cours dʼune soirée où, pour une fois, je nʼincarnais aucun rôle, pas même ma véritable identité. Se sentant un peu seul et perdu, il fût heureux de trouver une âme amicale à qui parler. Il mʼexpliqua quʼil était propriétaire dʼune gigantesque propriété fruitière dans le sud de la France, ce qui lʼamenait régulièrement sur le sol anglais pour gérer les transactions dʼimportation et négoces en tout genre. Séduit par le personnage affable et amusant, je fus vite rattrapé par mon penchant dʼacteur. De plus, le Français sympathique faisant des efforts surhumains pour sʼexprimer intelligiblement dans notre langue méritait bien mieux que lʼenveloppe vide lui faisant face. Au cours de la discussion, je mʼinventai des intérêts communs avec lui, des capacités qui pourraient lʼintéresser, un cursus de vie qui aiguiserait sa curiosité, des souvenirs fictifs étonnamment proches des siens. Après échange de nos coordonnées respectives, nous nous quittâmes sérieusement éméchés, non sans nous promettre de nous contacter très rapidement.Trois jours après, je reçus un sms de sa part me suggérant dʼintégrer sa société dʼimport-export, un contact de ma qualité sur place était une opportunité dont il ne désirait pas se priver. Je lui éviterais ainsi ces allers-retours incessants dont il était las. Cʼest ainsi que ma dernière personnalité fût celle dʼun représentant dans lʼimport-export des prunes ! Lʼune des plus contraignantes puisquʼelle mʼobligeait à prendre lʼavion régulièrement pour me rendre en France, alors que mon épouse me croyait toujours soit en garde à lʼhôpital, soit en train dʼassister à une conférence de médecins dans je ne sais quel hôtel dʼune ville étrangère. Aussi rares que puissent être les accidents en aéronautique, cʼest pourtant ce qui mit fin à ma vie. Pour je ne sais quelle raison, lʼavion sʼembrasa peu après le décollage et décrocha pour afin sʼécraser dans un champ de céréales dans une explosion gigantesque. Bizarrement, ma dernière pensée fût pour Albert, le clochard de BestWood, quʼallait-il bien pouvoir devenir sans moi ? 


Épilogue
Une fois lʼincendie maîtrisé, il ne restait de lʼavion de ligne qu’une carcasse fumante. Il n’y eut aucun survivant à lʼune des catastrophes aéronautiques les plus graves jamais survenues sur le sol britannique. Les 234 passagers ainsi que les 6 membres dʼéquipage, tous morts, avaient été soigneusement placés dans des housses en plastique vert et alignés aux abords du site du crash. Les enquêteurs arrivés sur place au plus vite avaient un premier problème à résoudre avant dʼentamer leurs recherches sur les causes de lʼaccident : 8 cadavres dʼhommes impossibles à identifier étaient en surplus par rapport à la liste des passagers enregistrés lors de lʼembarquement. La piste terroriste fut évidemment privilégiée pour être finalement abandonnée face aux conclusions des experts : cause accidentelle. Le mystère des «surnuméraires» (cʼest ainsi que la commission dʼenquête les avait surnommés) demeure encore une énigme et un secret bien gardé à ce jour.

18

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !

Nouvelles

Matière sombre

Fufu

L'histoire qui va suivre est en tout point vraie, soyez-en convaincus. Pourtant, à l'instant même où moi, Frédéric Cousturier, j'écris ces mots, tout ce qui est vrai, réel et tangible, toutes... [+]