L'envol

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Je fais souvent ce rêve étrange. Cette semaine, c’est la quatrième nuit consécutive. A chaque fois, c’est la même situation complètement improbable. Une foule bruyante et compacte m’acclame avec ferveur. Perchée tout en haut d’un édifice, je la surplombe largement et ne distingue que les contours flous des visages qui me fixent. On me crie quelque chose avec une passion démesurée mais je ne comprends rien. Je me penche légèrement pour tenter de saisir un mot au vol. Le réveil est brutal, comme toutes les fois, me ramenant à la conscience aussi vite que si on m’avait jeté un verre d’eau glacée à la figure. Je me redresse sur mon lit, à la fois confuse et saisie par l’impression de réalité tangible qui m’a accompagné tout au long de ce rêve. Vraiment, je n’en comprends pas le sens, pas plus cette nuit que les précédentes. Ça ne me ressemble tellement pas !
D’abord parce qu’une timidité maladive depuis l’enfance m’interdit de nouer contact avec tout autre être humain. A l’exception d’un rapide bonjour à la caissière de la supérette une fois par semaine, je ne parle à personne. Alors, une foule entière ? Tout bonnement impossible ! Depuis trente ans, mes semaines forment une suite de cinq journées solitaires à mon bureau de comptable dans un petit cabinet au rez-de-chaussée d’un immeuble de la rue Savary. Mon patron, en perpétuel déplacement, n’y met jamais les pieds, ce qui me convient parfaitement car ça me dispense de toute conversation superflue. Semaine après semaine, je passe mes samedis et mes dimanches en tête à tête avec moi-même dans mon petit deux-pièces en rez-de-jardin.
La hauteur, c’est le deuxième élément de ce rêve qui ne colle pas. Pour vivre comme pour travailler, je m’arrange pour toujours garder les pieds sur terre, au sens purement littéral. Depuis toujours, je souffre d’acrophobie, la peur du vide en termes plus clairs. Ça m’empêche de m’élever au dessus du sol, ne serait ce que d’un mètre, sans me sentir franchement mal à l’aise, à la limite de la nausée. Mais notez bien que ça ne me pose en réalité aucun problème. Car après tout, nous ne sommes pas des oiseaux ! Puisque l’homme naît sans ailes, pourquoi s’obstiner à voler ? Si au fil de son évolution, l’homme s’est hissé sur ses deux jambes c’est pour marcher, certainement pas pour imiter de stupides volatiles ! Tous ces satanés engins volants, de l'avion en passant par la montgolfière et le deltaplane, sont contre nature, c'est mon intime conviction !

Mais je m’emporte... 7h34 ! Il est grand temps pour moi de rejoindre le cabinet où m’attendent sagement colonnes de chiffres et formules comptables. Je rejoins sans tarder la bouche noire et profonde de la station de métro la plus proche. Loin de m’angoisser, m’enfoncer sous terre me rassure au plus haut point, sans mauvais jeu de mot. Les wagons sont bondés, comme d’habitude à cette heure matinale, et je dois me faire toute petite pour m’y faire une place, coincée entre la porte et un homme en pardessus gris. Le serpent métallique s’ébroue et se met en branle lentement, puis accélère sensiblement, trouvant son rythme de croisière dans un roulis régulier et apaisant. De ma place, je ne peux observer qu’un seul autre passager, lui aussi collé à mon voisin en pardessus, un vieux bonhomme malingre avec une drôle de barbe très fournie.

Et voilà que subitement, je suis témoin d’un geste incongru autant qu’interdit. Profitant que son regard est tourné de l’autre côté de la rame, mon barbu vient de plonger rapidement sa main dans la poche du pardessus. A peine a t-il esquissé ce geste qu’un tonitruant « Ne bouge pas ! » fige tous les passagers, barbu compris, dans un silence instantané. Pendant une poignée de secondes, rien ne bouge dans le wagon. Puis chacun essaie de localiser la source de la voix qui a crié et se tord le cou pour y parvenir. Tout le monde, sauf moi. Le regard noir et intense du barbu est vrillé sur le mien et je suis comme hypnotisée par ses yeux sombres comme une nuit sans lune, incapable d’esquisser le moindre geste et d’émettre le plus petit son. La station suivante se profile déjà. A son approche, le wagon ralentit ostensiblement puis finit par s’arrêter dans un crissement métallique sonore. Le signal d’ouverture automatique de la porte retentit et je suis projetée sur le quai sans ménagement par le mouvement de la foule. Aussitôt, je me mets à courir. Sans raison précise, et sans même chercher à savoir pourquoi, je cours. Mues par un instinct de fuite venu du fond des âges, mes jambes ne m’obéissent plus. La main d’un géant invisible dont je suis la marionnette s’active pour me faire remonter à l’air libre. Je suis l’otage docile de mon propre corps, toutes mes cellules en action pour la survie de l’espèce, moi en l’occurrence. Comme un robot, je gravis une longue volée de marches, traverse une série de couloirs sans ralentir, zigzaguant entre des voyageurs de tous âges. Après quelques minutes d’une fuite effrénée, je jaillis à la surface. Je continue à courir, avise sur ma gauche un petit immeuble de quatre étages. Un imposant camion des Déménageurs bretons est garé devant l’antique porte d’entrée en bois rouge, grande ouverte, comme une invitation. Sans un regard autour de moi, je m’y engouffre et gravis les étages un à un, jusqu’au toit, où je débouche, exsangue, les joues rouges et les poumons en feu.

Ma course folle s’est interrompue d’elle-même il y a quelques minutes maintenant, sur le toit de ce bâtiment. Comment suis-je arrivée là ? Je ne saurais le dire. Pourquoi me suis-je hissée là, à 10 mètres du sol, moi qui il y a quelques minutes seulement ne supportait pas l’idée même du vide ? Je ne peux l’expliquer. D’un seul coup, je prends conscience qu’une clameur monte de la rue, de nombreux passants se sont amassés au pied de l’immeuble. Je me penche pour essayer de comprendre ce qu’ils me crient mais c’est un brouhaha inintelligible qui parvient à mes oreilles. J’ai fait ce rêve étrange et voilà que soudain il se réalise. Je me tiens au sommet d’un édifice, acclamée par la foule, tous les regards tournés vers moi. Jamais je n’ai tutoyé le ciel d’aussi près. La vue sur les immeubles et les arbres est incroyable. Le bleu intense et lumineux de l’azur me coupe le souffle. Une bouffée d’émotion pure m’arrache une larme. Comment ai-je pu me priver si longtemps d’un tel spectacle ? Dans mon rêve, je ne sentais pas la chaleur du soleil, la douceur de l’air ambiant, cette brise qui me caresse le visage, aussi légère et soyeuse qu’une plume. Je suis si bien, si sereine. J’ai l’impression d’appartenir au ciel, aussi libre qu’un oiseau. Tout à coup, une idée inédite émerge. Et si finalement, je me trompais ? Et si en définitive, l’homme était fait pour voler ? Et si je vérifiais ? Je ferme les yeux et m’élance.
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Ml Cadic · il y a
Histoire très prenante dès le début !

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