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Lénos, la Wyverne Écarlate, et la Vie.

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Il venait d'ouvrir les yeux à nouveaux, et la douleur lui fit penser que c'était très certainement la dernière fois.
Son corps était allongé pitoyablement, sur le sol poussiéreux du champ de bataille.
Autour de lui, pas de corps de soldats aux cottes de mailles transpercés de longues hallebardes de fer, non, il ne s'agissait pas de ce type de combat. Plutôt des carcasses, de ce que les habitants du village de Willdroff avaient appelé "wyvernes". En réalité, c'était bien loin d'être des wyvernes, et si ces bêtes immondes devaient se rapprocher physiquement d'un animal connu de nos jours, ce serait probablement du loup. Il avait affronté l'équivalent d'une dizaine de meute, sans compter l'Oméga de la tribu: la wyverne pourpre, qui elle, étrangement, ressemblait plus à un dragon pour le coup. Une gigantesque stature ornée de deux longues ailes à la couleur de sang, une gueule capable de cracher des flammes plus brûlante que n'importe quelle boule de feu infernale que matérialiserait n'importe quel mage d'Astoria, et la Déesse sait qu'il existe des mages si puissants qu'ils pourraient retourner un continent entier grâce à leur magie.
Enfin bref. Là n'était pas le sujet, se disait-il. Il fallait survivre, c'était soudain tout ce qui lui importait. Il ne savait pas comment il pouvait être vivant après avoir affronté tant de monstres, mais il l'était. Pour combien de temps encore, cela était bien dur à prédire (impossible, en fait). Il commença, paradoxalement, par fermer les yeux, canalisant les dernières forces dont il disposait pour tenter de panser ses plaies grâce à un sort de guérison que sa défunte femme lui avait appris, quelques années plus tôt. Impossible. Tant pis, il n'avait pas besoin de la magie pour survivre, c'est ce qu'il leur disait tout le temps, aux gamins de Willdroff. Il se concentra à nouveau dans un nouveau but, sentir ses muscles, et une fois fait, sentir l'énergie affluer jusque dans ses doigts. Ils arrivaient à bouger. Une forte bonne nouvelle, déjà. Restait à présent ses jambes, et je tiens à vous rassurer, elles étaient bien là, malgré qu'il mit plus de temps à les sentir se rétablir.

Il entreprit de tourner la tête, avant de se rendre compte que face à lui se trouvait l'immensité cyane du ciel, dégagé. Il avait la force de se retourner, et même de se relever, mais il ne put s'y résoudre: la fresque qu'il observait allongé sur le sol poussiéreux lui était bien trop douce, il aurait voulu rester ici toute sa vie; terre éternel de bonheur. Mais il devait bouger, il devait avancer. Il finit par tourner la tête pour voir non loin de lui la lame, sa fidèle camarade qui l'avait soutenu et aidé tout au long de son combat. Bien sûr, elle était en piteux état. La garde de cuir se démantelaient et des bandes pendaient à l'air pur de la plaine déserte. Mais revoir la couleur bleue azur de la lame le rassurait, comme s'il revoyait le plus heureux de ses souvenirs. Une lame bleue, voilà quelque chose d'étrange, penserez-vous. Ça l'est. Elle lui avait été offerte par le roi Leonis, du royaume de Levifia, quelque part dans l'Est sur les Terres Éternelles. Le Roi lui avait certifié que la lame avait été forgée à partir d'un fragment d'étoile, retrouvée dans le Cratère d'Elysion un peu plus au nord du royaume. Forgée dans une étoile, renforcé au mercure, enchantée par la magie de Sacre. Une telle lame pouvait trancher le plus beau et le plus résistant des bâtiments construit par le meilleur architecte de l'univers; ainsi, la recevoir en cadeau lui fit un effet étrange. Laissez-moi vous expliquer comment il l'avait eue: l'histoire est courte. Il s'avère que notre guerrier s'appelle Lénos, jeune mercenaire qui écume les routes en quête d'une pièce pour manger, originaire du village de Willdroff dont nous avons déjà parlé. Lors de ses péripéties, il finit alors par se rendre à Levifia par un hasard inconsidéré, où il rencontra la princesse du royaume, déguisé en simple voyageuse. Elle le mandata pour éliminer une bête qui sévissait dans la Forêt des Ombres, une affreuse manticore, qui ne s'avérait pas être pour lui plus grande menace qu'un sanglier à moitié endormi des Bois Tranquilles. Il occis alors la bête mais brise son épée dans l'opération, mauvais coup du sort. Retournant au royaume pour annoncer la mort de la bête, il découvre l'identité de la Princesse, et le Roi décide de le remercier en le couvrant d'Or. Humble et honnête, il avoue la facilité déconcertante de la mission et ne décide de s'emparer que d'à peine un dixième du butin que le Roi lui offrait. Le Roi, bon et généreux, ne pouvait le laisser partir ainsi et après moult insistances refusées galamment, Lénos fut invité à passer la nuit au château.

C'est alors que le destin se révèle plus imprédictible que jamais. Ne pouvant fermer l’œil, Lénos décida de se promener dans la basse-cour, aux abords de la "Ville qui ne dort jamais" (si l'on en croit les affreux attrapes-touristes qui sévissent dans toutes les villes du continent), écumant deux tavernes pour gagner quelque manches de cartes. Sur le chemin du retour, il aperçu dans la cour du château une ombre filer aussi vite que le temps. Il la suivit, et comprit qu'elle se dirigeait vers la chambre de la Princesse. Observant avec quiétude la scène, il prit son temps pour ne pas se méprendre et saisir au vol un amant trop fougueux qui braverait l'interdit du Roi avec accord de sa dulcinée, il vit alors que la silhouette saisissait une dague à sa ceinture. Il s'approcha à pas feutrés, aussi silencieux que l'ombre d'un chat qui souhaiterait de surcroît passer inaperçu, et maîtrisa l'individu. Une lutte acharnée s'entreprit alors, la silhouette se révélant être un homme à la musculature incroyablement développée et au sens du combat aiguisé, Lénos ne fit pas long feu et encaissa un énorme crochet du droit qui le projeta dans le mur de pierre froid. C'est alors qu'il vit une des plus belles scènes de toute sa vie: la princesse s'était armée d'une épée courte qui traînait non-loin du lit, et par d'habiles pas et pirouettes, elle désarma l'homme, et lui sectionna un tendon de la jambe, l'immobilisant en moins de temps qu'il ne fallait à Lénos pour compter jusqu'à 13 (et pourtant, il comptait diablement vite). Le lendemain, la Princesse insista auprès du Roi pour gratifier Lénos de son geste héroïque, bien que ce soit elle qui se soit défendue seule, elle reconnut l'importance qu'il à joué dans cette histoire, chose sur laquelle il ne fut jamais d'accord, même après leurs 15 longues années de vie commune. Vous connaissez, bien sûr, le présent qui lui fut remis: l’épée de Météorite.

Lénos parvenait maintenant, en s'appuyant sur la pointe de la lame qu'il avait saisi précédemment, à se relever. Il vit le village, au loin sain et sauf, tandis que le cadavre titanesque de la vouivre pourpre gisait derrière son corps meurtri. Il sourit, et rapidement se mit à rire. Nerveusement, bien sûr, son corps épuisé relâchait enfin tout ce qu'il avait accumulé. Enfin, il avait tué celui qui avait mis fin aux jours de son amour. Enfin, la Wyverne Écarlate était morte. Il jeta un dernier regard au cadavre de ce qui fût son ennemi juré depuis tant d'années, et avec une pointe de satisfaction et un rictus, il se retourna vers son futur, avançant pour retrouver les abords de son village qui lui paraissait à un distance infinie de lui.

Il se traînait, plus qu'il n'avançait, le corps recouvert de poussière. Quelque chose le frappa alors : le silence. Pas un traître son, même le vent se taisait face à l'issue barbare de ce noble affrontement. Ce n'était pas lui qui était devenu sourd, il en était sûr, bien que plus de la moitié de ses membres étaient endoloris. Il continua d'avancer, jusqu'à ce qu'une brise vienne finalement caresser son visage et briser le silence pesant. Le village n'était plus loin maintenant, et des tours de guets, les gardes de la milice de Willdroff avaient aperçu le guerrier sur son retour. Deux gardes furent alors envoyé pour l'aider, et il regagna le village et un lit médical bien plus rapidement grâce à eux.

Il se réveilla le lendemain soir, ayant dormi comme une pierre coulerait au fond d'un lac. Mais ses plaies étaient à présent guéries, bien que toujours un poil douloureuse. Il regarda autour de lui : c'était sa maison. Petite bicoque ne payant pas de mine, à l'aspect tout de même bourgeois. Il n'était pas riche, loin de là, mais le maire du village était un ami et lui avait fait un prix avantageux.
Lénos but un grand verre d'eau. Il se leva ensuite, ignorant les tiraillements qu'ils ressentait dans le bras gauche et la jambe droite, et avança jusqu'à la porte de l'entrée. Il l'ouvrit et sentit les rayons du soleil réchauffer sa peau. Jamais il ne s'était senti aussi bien. Il se posa sur le banc de bois qu'il avait installé et fabriqué, et appuya sa tête contre la façade de sa maison. Des enfants couraient sur la place du village, face à lui, et deux d'entre eux le rejoignirent.

« Lénos ! Lénos ! Viens jouer avec nous, montre-nous comment tu as terrassé le dragon !! »
Lénos rit aux éclats en entendant les voix des enfants. Les larmes lui en montèrent aux yeux, et une vaste douleur dans le ventre se répandait : c'était un rire franc, celui qu'on reconnaît entre mille, un rire de bonheur, d'insouciance, de plaisir. Le plaisir de la vie.
« Allez, chenapans. Aiguisez vos épées, j'arrive ! »
Sur ces mots, il sauta du banc et se mit à faire de grands gestes exagérés pour jouer avec les enfants. Aucune douleur ne venait le gêner cette fois, aucun ressentiment, aucune peine, aucun trouble de quelconque ordre. Une seule pensée lui traversa l'esprit tandis qu'il jouait avec les enfants : « Qu'est-ce qu'elle est belle, cette vie. »

Lénos s'était vengé, tout en sauvant ceux qui lui restaient. Il était enfin heureux, près des siens. Finalement, ce n'était pas la dernière fois qu'il avait ouvert les yeux, et une dernière étincelle de réflexion lui traversa l'esprit : « Finalement, j'pourrais enfin devenir boulanger ! ». Puis, il profita de la vie.
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