L'élu et l'âne

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Jean Gennaro est mon pseudo. J'ai changé d'adresse mail. Ma bonne adresse mail est : gennarojean95@gmail.com Merci d'en prendre note. Jean Martinez Auteur, nouvelliste ("Des nouvelles du ... [+]

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Armand, fils d'une vieille famille de Neuville, calme village des bords de l'Oise où il occupait la fonction d'adjoint au Maire, fit connaissance avec l'âne Zoreille par une belle nuit d'octobre.
Pompier volontaire, il rentrait chez lui à vélo en pleine nuit, après une longue et dangereuse intervention sur un site à risque. Ces 48 heures de veille tendue l'avaient mis sur les genoux. Pédalant aussi fort que le lui permettait son état de fatigue très avancé, il ne pensait plus qu'à son lit et au bonheur de se glisser dans des draps frais, tout en jetant ses dernières forces dans la montée de la rue Sébastien de La Grange qui mène aux champs à flanc de coteau.
Aux premières heures du matin, dans le calme absolu d'avant le chant du coq, un brouillard que faisait scintiller la belle clarté lunaire cotonnait les champs de salades. Il était seul au monde sur cette route rien que pour lui. La lisière des bois où venaient se déchirer les voiles de dame Brume avait un aspect spectral. Mais Armand n'avait que faire de toutes ces beautés d'avant le jour. Son lit et rien d'autre ! Ayant donné de grands coups de pédales pour prendre de la vitesse avant la petite descente qui menait à sa maison de la rue Savary, il n'eut plus qu'à se laisser glisser en roue libre. Encore un dernier virage, et...
Un bruit terrible, entre le coup de bugle du cargo et le clairon d'un bidasse ivre, éclata dans son crâne chloroformé. Tétanisé dans sa léthargie, le pompier volontaire perdit les pédales et l'équilibre, ses pieds battirent l'air, sa bécane partit en godille, engin fou dont il n'avait plus le contrôle. La roue heurta un trottoir trop haut, il partit en vol plané au-dessus de sa bécane et s'écrasa dans un parterre de betteraves fraîchement déterrées.
Merci l'âne ! Armand avait rêvé d'un lit plus doux. Il se releva en maudissant l'animal dont la grosse tête ornée de superbes oreilles passait par-dessus le grillage de son petit enclos qui donnait sur la rue.









En guise d'excuse, le grison redonna un coup de klaxon et rigola de toutes ses grandes dents, ébaudi de sa bonne farce. Puis il trottina vers le fond de son enclos où une grossière baraque de planches lui servait d'écurie, et là, il envoya deux ruades bien sonores dans le mur mitoyen qui prolongeait le pignon du pavillon du voisin. Une lumière s'alluma à côté. Armand jugea bon de ne pas traîner dans le coin. Il remonta sur son vélo à la roue voilée et repartit en zigzag, un goût de terre dans la bouche et oint de l'odeur nauséabonde de la betterave.
— Y en a marre de ce bourricot ! entendit-il vociférer derrière lui. S'il n'arrête pas son foin, je vais en faire du saucisson, moi !

Drring, drring ! Quelqu'un sonnait avec insistance à sa porte. Armand se leva péniblement, pesta contre le casse-pieds qui le réveillait à 8 heures du matin et passa un peignoir. C'était une jolie femme brune qui portait un foulard sur une chemise de cowboy. Elle avait repéré son vélo, car il l'avait laissé dehors, n'ayant même pas eu la force de le rentrer dans son garage. Malgré son état semi-comateux, Armand reconnut la propriétaire de Zoreille. Elle écumait tout le voisinage pour faire signer une pétition en faveur de son âne, auquel leur voisin reprochait ses mœurs nocturnes et ses odeurs incommodantes.
— Êtes-vous dérangé par les braiements de notre Zoreille ? lui demanda la jeune femme. Est-ce que sa présence vous gêne ?
— Ben... c'est-à-dire que cette nuit, il m'a un peu secoué quand même.
— Comment ! Ce n'est sûrement pas lui que vous avez entendu, protesta la femme. Il se couche tous les soirs vers 20 heures, et il n'y a pas plus paisible que lui.
— Il m'a fait tomber, cette nuit, votre âne, madame. Et vous, vous me réveillez ! Et puis vous savez, les ânes, ça aime la compagnie et les grands espaces. Alors tout seul dans son petit enclos, ce n'est pas étonnant qu'il fasse du barouf la nuit. Voyez, même si je n'étais pas adjoint au maire, je ne signerais sûrement pas votre pétition !
Là-dessus, il lui claqua la porte au nez et retourna se coucher.
Le peu qu'il dormit, ce fut pour rêver de la « bête à la voix de stentor », comme l'appelle La Fontaine, ce qui lui gâcha son sommeil.









Le lendemain soir, Armand passa à l'Hôtel de Ville pour voir le maire. Il trouva celui-ci en grande discussion avec le voisin de l'âne qu'il essayait de dissuader de porter plainte pour nuisances à répétition. Mais comme les propriétaires de Zoreille ne voulaient pas le retirer de son petit enclos de l'autre côté de la rue pour le mettre dans leur jardin, territoire de deux gros chiens peu partageurs, la situation était bloquée. Et le maire, qui avait mouillé sa chemise pour amener les deux parties à s'entendre, commençait à baisser les bras.
Il n'y avait pas qu'Armand que cet âne commençait à faire braire...

Deux jours plus tard, revenant d'une promenade dans les bois qui cernent les champs, Armand découvrit un Zoreille bon bougre et docile qui croquait les carottes que lui tendaient les enfants. Il s'approcha de lui comme pour s'assurer que le paisible baudet et le diable gris de l'autre nuit étaient bien le même animal.
— Alors, monsieur l'adjoint, on vient voir la vedette du pays ?
Armand ne l'avait pas entendu venir. C'était une localière de la Gazette chargée de faire un papier sur ce qui était devenu « L'affaire de l'âne ». La présence d'un élu était une aubaine pour elle. Son petit air ironique disait assez qu'elle espérait se payer une bonne tranche de rigolade sur le dos de la bête. Cette histoire était du caviar pour la presse locale, qui avait rarement de si belles occasions de divertir ses lecteurs. Comme elle lui demandait ce qu'il en pensait, l'élu lui conseilla d'interroger le maire, qui s'occupait en personne de cette affaire.
Là-dessus arriva la propriétaire de Zoreille, dont la maisonnette était sise de l'autre côté de la rue.
— Ne l'écoutez pas, madame, ce monsieur n'aime pas les animaux, intervint-elle. Vous savez, il prétend que mon âne l'a fait tomber. Comment serait-ce possible ? C'est une bête très douce et tout à fait calme. Je crois en fait qu'il a choisi son camp : celui du voisin râleur.
— Ah ! Et de quelle manière Zoreille vous aurait-il fait tomber ?
S'il racontait cette histoire de chute en vélo à la presse, il sombrait dans le ridicule. Alors Armand préféra se taire. Il les envoya quimper et s'en alla en se promettant de ne plus jamais passer devant l'enclos de ce maudit bourricot.









Comme si les bacchanales nocturnes du grison ne suffisaient pas, une autre affaire de bête perturbait la tranquillité de Neuville sur Oise en ce joli mois d'octobre. De l'autre côté du village, non loin du bout du parc du château, un autre animal donnait de la voix : un coq. Ce trublion chantait aux premières lueurs du jour – mais est-ce vraiment étonnant de la part d'un coq ? L'ennui, c'est que son voisin ne l'entendait pas de cette oreille, et ne supportant plus d'être réveillé dès cinq heures du matin par les vocalises du volatile adorateur de l'astre du jour, il vint à son tour se plaindre à la mairie de ce que le gallinacé chantât. Armand fut témoin de la scène.
Le maire, dont l'entregent n'allait pas jusqu'à pouvoir forcer un coq à garder le silence, tenta de raisonner son administré.
— Quand on vient vivre à la campagne, ne doit-on pas se résoudre à supporter ces petits dérangements en les prenant du bon côté ?
Las ! Le citadin-qui-aime-la-nature–mais-morte-de-préférence ne voulut rien entendre et menaça lui aussi de porter plainte.
— Ah, ça suffit comme ça ! s'exclama le maire furieux juste après le départ du fâcheux. J'en ai ras la crête de ces histoires de basse-cour, moi ! Ils vont me faire devenir chèvre, avec leurs bestiaux ! Armand, rend-moi service, veux-tu ? Va voir ce qui se passe avec ce coq. Et tâche de leur refroidir un peu le bonnet, hein ?
Son adjoint appartenait à l'une des plus vieilles familles du pays, ce qui lui valait la confiance des anciens. Il alla trouver le vieux propriétaire du coq, qui lui ouvrit sa porte sans rechigner.
— J'ai réglé le problème, lâcha le vieux Gaspard sur un ton lugubre en mâchouillant sa Gitane maïs. Entre, mon gars, tu vas voir.
Armand frissonna. Il s'attendait à une vision d'horreur : le bestiau décapité suspendu à un crochet de boucher. Car le gars s'était sans doute résolu à régler son compte à son coq... Aussi, il poussa un long soupir de soulagement lorsqu'il vit l'animal bien vivant au fond du poulailler.
— Que veux-tu, Armand, se justifia le vieux, je n'ai pas eu le cœur à le zigouiller. Alors j'ai trouvé ça pour qu'il arrête de chanter à l'aube...
Il sortit de sa poche un petit sac de cuir, entra dans le poulailler et attrapa le coq pour lui passer sur la tête ce petit bonnet qui recouvrait les yeux. C'était du sport, car il devait aussi lui nouer un lacet sous le bec pour que ça tienne.



Ainsi, chaque nuit avant d'aller se coucher, Gaspard passait à son gallinacé un de ces capuchons en cuir que les fauconniers mettent sur la tête de leurs rapaces pour les aveugler. C'était simple comme bonjour : s'il ne voyait pas le soleil se lever, le coq ne chantait plus. Peut-être se demandait-il, du fond de son obscurité, si ses congénères qu'il entendait chanter en pleine nuit n'étaient pas devenus fous...

L'affaire du coq était réglée, mais l'âne, lui, continuait à faire parler de lui. Devenu une vedette locale, Zoreille avait pris la grosse tête et ne brayait plus devant les caméras que quand on lui donnait des pommes. Il avait désormais son avocat, et la justice s'apprêtait à statuer sur son sort. Les articles sur lui se succédaient dans la presse locale, même s'il donnait peu d'interviews. Quant à Armand, catalogué comme mauvais coucheur et défenseur du voisin plaignant, il était poursuivi par des journalistes en quête de détails croustillants qui s'interrogeaient sur son inimitié supposée envers les animaux. « Il n'était pas comme ça avant, mais depuis que sa femme l'a plaqué, il n'est plus le même », avait-il lu dans un de ces torchons. Il se désabonna de l'Oise libérée et prit des gardes prolongées à la caserne pour ne plus entendre parler de cette histoire.
Mais un soir, tandis qu'il suivait les actualités régionales à la télévision de la caserne de pompier, il bondit de son siège. L'âne Zoreille montrait ses belles dents à la caméra et cornait dans le micro, comme certains présentateurs que par charité je ne nommerai pas ici.
— C'est pas possible, il me poursuit jusqu'ici ! vociféra l'élu en éteignant la télé. Qu'est-ce que je dois donc faire pour échapper à ce bourricot ?
Ses collègues se demandèrent quelle mouche l'avait piqué.
Mais Armand eut sa revanche. Car si les ânes n'ont besoin que de braire pour passer à la télé, pour autant cela ne leur assure pas un avenir. À l'issue du procès, l'animal cabotin retomba dans l'anonymat. Son avocat, en dépit d'une belle plaidoirie sous forme de fable, n'emporta pas le morceau : estimant que les nuisances excédaient très largement les inconvénients normaux de voisinage, le juge ordonna d'éloigner Zoreille de son territoire. Ses propriétaires durent l'exiler en Auvergne, loin des voisins chatouilleux et des journalistes en quête de sujets croustillants.
Et Armand put à nouveau rouler à vélo dans le calme champêtre des petits matins blêmes.
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